Novembre 2018 et Gilets Jaunes : un anti mai 68 ?

@DR

« Citoyen es-tu patriote ? », pouvaient lancer à la cantonade les conventionnels aux passants qu’ils croisaient. Entendra-t-on dans les prochains jours des Français interroger leurs concitoyens parce qu’ils n’arboreraient pas fièrement leur gilet jaune dans les rues ? La question mérite d’être posée, alors qu’un nouveau récit parcellaire se construit, celui des « Gilets Jaunes ».

 

Les « Gilets Jaunes » ont décidé de redevenir maîtres de leur narration, ne laissant plus à d’autres le soin de raconter qui ils sont. Une nouvelle communauté organisée est née en France, à cette nuance près qu’elle revendique être majoritaire, voire la seule communauté que saurait reconnaître la République : celle du peuple français dans son ensemble. Ils sont, c’est certain, plus représentatifs que les « décolonialistes » de La France Insoumise qui tentent de se greffer aux manifestations.

Unie autour d’une colère, d’un ras-le-bol général, la France des Gilets Jaunes est mue par la passion si française pour l’égalité, cimentée par la détestation du monarque : ce Jupiter porté au pouvoir tout juste un an et demi en arrière, désormais plus proche d’Eole que du maître de l’Olympe. Si les demandes des Gilets Jaunes peuvent parfois sembler contradictoires, de par la nature même de ce mouvement, spontané et protéiforme, plus divers sociologiquement qu’on ne pourrait le croire, tous les participants partagent le même mépris d’Emmanuel Macron, de sa personne.

 

 

Ce ne sont plus seulement les politiques menées par le Président qui sont l’objet des critiques, mais l’homme, qui n’est plus perçu comme un concitoyen, à peine comme un compatriote. La foule le voit distant, hors sol, perdu dans les nuages, indifférent aux souffrances des Français du « quotidien », comme s’il n’appartenait pas ou plus au même peuple. Discrédité, moqué, jugé insincère et malhonnête, ou bien rigide et prétentieux, Emmanuel Macron est le méchant de comédie sur lequel toutes les critiques s’abattent. En somme, il est le symbole de décennies d’incurie et de politiques incomprises d’un Etat qui a été abandonné par le Politique pour être livré à l’administration et à la technostructure, un Etat désincarné.

 

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Aux exhortations émotionnelles du pouvoir font écho les bons sentiments des Gilets Jaunes, les deux camps revendiquant le monopole de la bonté. Aux larmes de crocodile de Marlène Schiappa sur le sort des femmes françaises répond le chœur des mères célibataires à qui deux-cent euros manquent pour boucler les fins de mois. Aux élans de compassion pour l’Autre du bout du monde, les Gilets Jaunes demandent « zéro SDF » dans les rues des villes françaises. Des deux côtés, on croit agir strictement pour le bien commun. C’est oublier que les idéalistes provoquent les massacres, quand les cyniques les préviennent. Saine et logique, la colère des Gilets Jaunes est encore trop anarchique, trop chaotique. Elle n’est pas ordonnée, pêchant peut-être par irrationalité. Reste qu’elle ouvre le champ des possibles. Une situation qu’on croyait figée par les institutions de la Vème République, pour beaucoup immuables et invariables, encaisse une première secousse brutale.

On ne peut pas leur donner tort ne plus croire en rien ni en personne. En quarante ans, la France a grandement décliné. À mesure que nous nous effondrions de l’intérieur, nous nous laissions gouvernés de l’extérieur. Tout s’est délité. Du lien social à l’industrie, de l’éducation nationale à la famille, des services publics aux petits commerces des centres des villes : la France a stagné, régressé. Premier Président passager d’un prototype, Georges Pompidou commentait en ces termes son vol sur le Concorde en 1971 : « Je suis frappé par la stabilité de l’appareil à plus de deux mille kilomètres à l’heure. Je ne m’en apercevrais même pas, tant le vol est calme, doux et silencieux, si je ne voyais pas les côtes de France au loin, qui défilent devant nous à une vitesse extraordinaire. À tout le personnel d’aérospatiale, des ingénieurs aux techniciens et à tous les travailleurs, je voudrais dire, pour la joie qu’ils me donnent aujourd’hui, de tout cœur merci ».

Qu’il semble loin le temps des Trente Glorieuses, où le vivre ensemble avait du sens, où le mérite pouvait être récompensé par l’ascension sociale, où la France de la domesticité du XIXème siècle cédait la place à la France prospère de la nouvelle classe moyenne triomphante. Pas de déficits sociaux, presque pas de chômage. Il était alors possible de faire des promesses, devenues depuis « déraisonnables » selon le mot juste de Dominique Reynié.

 

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Ils ont tout cassé. Ils se sont trompés sur tout. Ils ont renoncé pendant des décennies. Pourquoi ? Parce qu’il est plus facile d’être réélu en maintenant artificiellement un système d’assistanat, un Etat nounou. Conséquence logique : la fiscalité a explosé en même temps que le coût de la vie. Mais pas les salaires ni la croissance… Quant à la population française, toujours aussi indocile que par le passé, elle a goûté à un mode de vie confortable dont elle ne saurait aujourd’hui se passer. Novembre 2018 est donc une révolte défensive, et non une révolte offensive comme le fut Mai 68. Une révolte pour essayer de sauver l’ancien monde. C’est noble et nécessaire. Nous aurions tort, du reste, de croire que les Gilets Jaunes sont simplement nostalgiques ou passéistes. S’ils regrettent à raison le temps d’avant – y compris ceux qui ne l’ont connu qu’au travers des anecdotes familiales ou des archives de l’INA -, leurs demandes ne tournent pas le dos au progrès et au futur. Tant mieux, cela n’a fonctionné que dans le Japon de l’ère Sakoku.

Ainsi, les doléances « officielles » des représentants des Gilets Jaunes, du moins ceux qui le prétendent, font grand cas de l’avenir des plus jeunes et du devenir de la nation. Un bon début, mais la suite déçoit quelque peu. Très utopiste et imprégné de ce marxisme post 1946 si typiquement français, le manifeste a des airs de lettre au Père Noël naïve et démagogique : « Interdire les délocalisations », « Que des emplois soient créés pour les chômeurs », « Moyens conséquents accordés à la police, à la justice, à la gendarmerie et à l’armée », « Salaire maximum fixé à 15.000 euros », « Que les causes des migrations forcées soient traités », « On cesse de rembourser les intérêts de la dette qui sont déclarés illégitimes », «Tout représentant élu aura le droit au salaire médian. Droit au ticket restaurant et au chèque-vacances ». Un Mai 68 pragmatique. Rêver … de vivre une vie normale.

 

Qu’il semble loin le temps des Trente Glorieuses, où le vivre ensemble avait du sens, où le mérite pouvait être récompensé par l’ascension sociale, où la France de la domesticité du XIXème siècle cédait la place à la France prospère de la nouvelle classe moyenne triomphante

 

Les demandes sont toutefois assez précises, parfaitement dans l’air du temps et correspondant aux différentes études d’opinion qui ont été menées sur les idées politiques des Français : une plus grande redistribution des richesses, l’utilisation d’outils de démocratie directe, une politique ferme contre l’immigration clandestine mais accueillante, etc. Bref, du populisme populaire redonnant une place plus importante aux Français accompagné d’une dose de patriotisme économique. Jusque-là très bien. Quid, cependant, de cette sale idée de vouloir empêcher les gens de s’enrichir ? Serait-ce plus moral que de ne penser qu’à devenir soi-même riche ? Est-il mieux de faire perdre 1.000 euros à son  voisin que d’en gagner 500 de plus ? On sent ici l’influence de la démocratisation totale du débat public. Il devient d’ailleurs très difficile de dialoguer quand chaque camp pense être le « bon », le plus légitime. Que dire à une personne qui n’a plus de quoi vivre décemment ? Pas grand chose d’autre que compatir sur son sort.

 

Crédit : Louis Lecomte pour L’Incorrect

 

Renaissent alors les Tribuns de la Plèbe de la Rome antique. En fait de forums, ils sévissent aujourd’hui sur YouTube ou sur C8. Grandes gueules et fiers jusqu’à l’arrogance, leur marche sur Rome est coproduite par Patrick Sébastien et Cyril Hanouna. Tout le monde préfère la paix, la solidarité et la gentillesse. Tout le monde veut qu’il fasse beau. Personne ne veut tomber malade. Aucune loi n’éradiquera pourtant les maladies. En revanche, nous pouvons nous protéger contre elles. Accepter le bon sens populaire ne doit pas signifier se plier à toutes les éruptions de l’opinion, à tous ses caprices. Cet équilibre là sera difficile à trouver.

Quand, il y a peu encore, le clerc n’était jamais contredit, y compris quand il proférait des absurdités plus grosses que lui, il est aujourd’hui contesté avant même d’avoir pu s’expliquer. Il a menti une fois, il s’est trompé une fois, et c’en est fini de lui. Sur les réseaux sociaux, fleurissent des commentaires d’une grossièreté et d’une bêtise sidérantes, de tous côtés. Les partisans de Macron peuvent être insultants et disqualifier par principe toutes les critiques. Ses adversaires auront parfois tendance à colporter des fariboles proprement hallucinantes.

 

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De nombreux Français ne veulent même plus essayer d’écouter Emmanuel Macron. Résultat, les cycles politiques sont raccourcis jusqu’à l’absurde. La France est ingouvernable. Ce n’est pas de la faute des Gilets Jaunes mais de la classe politique contemporaine, médiocre et insignifiante. Xi Jinping a trente ans pour mettre en place sa politique, aider son peuple à développer les nouvelles technologies ou moderniser ses infrastructures. Un peuple plus homogène que le nôtre, actuellement divisé par le multiculturalisme, les narcissismes communautaires et rongé par les conflits sociaux. Les Gilets Jaunes devaient arriver. Il a suffi de craquer une allumette pour que le feu prenne.

De ce chaos pourrait percer un grand soleil … ou une rivière de sang. La technostructure n’a fait qu’échouer. Elle a transformé la France pour le pire, nous sortant du gratin mondial auquel nous appartenions depuis trois siècles. Emmanuel Macron a beaucoup déçu, tant il a pu laisser espérer à quelques-uns qu’il serait un Napoléon III du troisième millénaire, libéral et autoritaire. Les Français ne refusent pas la mondialisation. Ils refusent que la France soit détruite dans la mondialisation et qu’elle ne profite qu’à un tout petit nombre. Ils ont raison.

 

Emmanuel Macron ne veut rien lâcher ? Les ultras jaunes arrivent ??

[ Gilets jaunes ? ]Emmanuel Macron ne veut rien lâcher ? Les ultras jaunes arrivent ??

Publiée par L'Incorrect sur Mercredi 28 novembre 2018

 

Le bipartisme mort, la Vème n’est plus suffisante. Les élus ne sont plus représentatifs d’une opinion publique très diverse, ce qui entraîne un déficit d’incarnation préjudiciable au pouvoir exécutif lui-même. Seul au monde, Macron est tout naturellement le seul et unique responsable, l’héritier d’un trône républicain pour lequel les Français ont de moins en moins de respect. Quant à l’Etat, il doit moins faire mais mieux faire. Plus facile à dire qu’à accomplir. Faute de trouver un Napoléon, nous pourrions trouver un Robespierre. N’avons-nous le choix qu’entre Patrick Sébastien et Romain Goupil ? Est-il infamant de vouloir plus pour un si beau pays ?

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grobin@lincorrect.org

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