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Paris des écrivains… des écrits, des vins

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9 janvier 2024

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L’un, Gilles Schlesser, a répertorié toutes les adresses des écrivains à Paris. L’autre, Gilles Picq, sait tout sur les brasseries parisiennes d’avant 1914. Leurs deux livres-sommes changeront votre façon de vous promener dans la capitale.
© Yao Hu – Unsplash

Georges Perec dans Perec/rinations (récemment réédité au Seuil, avec ses jeux pour la presse, sous le titre Jeux) mettait ses lecteurs au défi avec des itinéraires de promenades parisiennes à contraintes : sillonner le 7e arrondissement en n’empruntant que des rues en s, aller de l’avenue des Ternes à la Trinité via onze artères commençant par m, etc. Dans un genre moins compliqué, on peut faire à Paris des promenades- pèlerinages littéraires, à la recherche des lieux où ont vécu nos écrivains favoris. Si ce programme vous inspire, Gilles Schlesser vient de publier le livre ultime pour planifier vos itinéraires, et apprendre bien des choses : Le Grand carnet d’adresses de la littérature à Paris. Son principe est tellement évident qu’on se demande comment un tel ouvrage n’a pas déjà été écrit (sûrement parce qu’il y faut beaucoup de travail, d’érudition, de maniaquerie !) : arrondissement par arrondissement, rue par rue, Schlesser a répertorié les domiciles connus de plusieurs centaines d’écrivains, du XVIIe siècle (Mme de La Fayette, 50 rue de Vaugirard) à nos jours (Houellebecq et Nabe, longtemps voisins au 103 rue de la Convention), avec des anecdotes et des digressions.

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Le Paris des écrivains

Les adresses de nombreux écrivains sont célèbres car ils ont lié leur nom à un lieu dans Paris : Marcel Aymé à Montmartre (9 ter rue Paul-Féval, 26 rue Norvins), Cocteau et Berl au Palais-Royal (les deux, 36 rue de Montpensier), Montherlant au 25, Quai Voltaire où il vécut plus de trente ans et se donna la mort. « L’adresse, s’interroge Schlesser, fait-elle l’écrivain ? Sans être vraiment signifiante, elle n’est pas pour autant totalement anodine, et à chacun d’en apprécier l’adéquation ». Ingénieusement conçu, le livre peut s’utiliser dans les deux sens, en cherchant soit les rues d’un écrivain donné, soit les écrivains d’une rue donnée. Perec, par exemple, a eu près d’une douzaine d’adresses dans Paris, le 203 rue Saint-Honoré, le 16 rue Charlemagne, etc. L’avenue des Ternes dont il parle dans ses défis a abrité Paul Féval (n°88), Edmond About (n°96) et Yves Berger (idem). Si vous remontez la rue des Saints-Pères, songez qu’eurent lieu ici les premiers ébats de Flaubert et Louise Colet (à l’hôtel du Bon La Fontaine, n°64), et les premiers cris de Saint-Simon (né au 44 à l’hôtel de Servois) !

Un contrat occulte

Evidemment, le lecteur va chercher dans l’index les noms de ses écrivains de prédilection. J’ai retrouvé les adresses d’Henri de Régnier dans le 16e arrondissement (14 rue de Magdebourg, 24 rue Boissière), celle de Jules Renard dans le 8e (44 rue du Rocher), de Dominique Noguez dans le 6e (son deux-pièces du 23 rue du Seine). Certains littérateurs déménagent sans cesse, comme Apollinaire, Balzac, Baudelaire. La palme du nombre de lieux différents revient à Modiano, mais c’est parce que Schlesser – signataire d’un Paris dans les pas de Modiano – inclut les adresses dont l’auteur de Dora Bruder parle dans ses livres, comme l’hôtel Meurice. Une autre manière de lire ce pavé, c’est de s’y promener simplement au hasard ; il y a toujours une information à glaner, un écrivain à redécouvrir, un roman inconnu à ajouter à sa liste. Cette somme, c’est en quelque sorte la version écrite du contrat de mariage séculaire entre la capitale et la littérature. Il vaut la peine d’être lu de bout en bout, jusqu’aux petites clauses.

Les mille et un bistrots

Dans le même registre, voici un autre recueil d’adresses parisiennes, tout aussi érudit et obsessionnel : Les Brasseries parisiennes de l’avant-siècle, de Gilles Picq. Cet impressionnant objet répertorie des centaines de « lieux d’agapes et de libations » anciens, ayant existé entre 1870 et 1914, et dont certains sont toujours ouverts. On reste dans la littérature, puisque nombre de ces troquets, brasseries et restaurants ont été les QG d’écrivains renommés, parfois les sièges d’écoles littéraires. Courteline fréquentait au Julien (3 boulevard des Capucines), Péguy au Balzar (49 rue des Ecoles), Moréas chez Bullier (31-33 avenue de l’Observatoire), Louÿs au Vachette (27 boulevard Saint-Michel), les Daudet chez Weber (25 rue Royale). Au Voisin se tenait le célèbre le dîner Bixio ; au Bonvalet, le dîner Dentu ; au Pied-de-Mouton, le dîner des Bons cosaques. On se représente mal aujourd’hui la place qu’occupaient les bistrots dans la vie littéraire à l’époque, et leur importance dans la vie de la cité. Songez qu’en 1886, on répertoriait dans Paris près de 18 000 débits de vin. En 1910 encore, le boulevard de la Gare à lui seul en comptait près de 80 ! Certains établissements sont chics, avec des décors admirables ; il y a aussi quantité de caves sordides, des bouges et des dortoirs hallucinants, comme le Fradin, 35, rue Saint- Denis, qui fait aussi asile nocturne. « Après minuit, note en 1899 le Guide des plaisirs à Paris, tout est plein, surtout en hiver ; le plus petit coin libre a son dormeur, et pour gravir les escaliers, on est forcé d’enjamber des corps pitoyables, effondrés sur les marches dans un sommeil de brute »

Capsule temporelle

C’est l’un des charmes de ce pavé, qui ne se contente pas d’accumuler les dates et les informations : son tour d’horizon des troquets fin-de-siècle recrée l’époque, parcourt une page – parfois tragique – d’histoire sociale, donne un saisissant aperçu sur les figures et les mœurs. Il est beaucoup question de prostitution, de bagarres, de coups de feu. De bombes, comme celle de l’attentat du restaurant Foyot qui fit perdre son œil à Laurent Tailhade – sujet bien connu de l’auteur, qui fut son biographe.

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D’escroqueries, également : au Chien-qui-fume, dans le 1er arrondissement, des malignes fondent sur les messieurs venus seuls, s’attablent avec eux, se font servir puis se volatilisent à l’heure l’addition. « Il y a des femmes qui se font ainsi payer six fois à souper dans une nuit » ! Truffées d’articles de presse anciens, notamment cette mine d’or que constituent les chroniques de Louis-Auguste Balech pour le Courrier français, ces Brasseries sont agrémentées de très nombreuses cartes postales et autres photos anciennes. En plus d’enrichir les notices et d’agrémenter la mise en page, qui est somptueuse, elles produisent un effet de dépaysement immédiat, et transforment ce gros volume en capsule à voyager dans le temps. Pour des heures de déambulation dans le Paris littéraire et libatoire d’hier, qui nous change avantageusement de celui d’aujourd’hui.

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