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Céline Laurens – Jules Matton : le Paris des jeunes romanciers

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Publié le

16 mars 2023

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Avec « Sous un ciel de faïence » et « Gaspard », Céline Laurens et Jules Matton présentent de nouveaux échos de la capitale la plus littéraire au monde dans leurs romans de ce début 2023. Exploration du métro ou dérive en surface, chacun à sa méthode, son style et ses personnages, mais les deux écrivent en relief. Nous en avons discuté Chez Georges, rue des Canettes.
jeunes romanciers

Dans votre premier roman, Céline Laurens, vous vous êtes intéressée à un sujet marginal : les gitans à Lourdes ; dans celui-ci, vous vous recentrez à Paris et dans un lieu qui devrait être celui de l’extrême banalité : le métro. Pourquoi une telle alternance ?

Céline Laurens : Pour moi, il n’y a pas d’alternance radicale, ce qui m’intéresse, c’est de confronter des points de vue, des soucis de société et des registres différents. Je me livre, comme dans mon précédent roman, à une superposition de récits au sein d’un même lieu, qui n’est plus Lourdes, mais le métro parisien, et c’est moins le métro en tant que tel, qui m’intéresse, que l’idée du quotidien. J’aime anoblir le quotidien : pour moi, c’est le révélateur moral. Bien agir dans une situation héroïque, cela me paraît plus facile que de mettre en action au jour le jour certaines valeurs. Ça m’intéressait de représenter le métro comme s’il s’agissait d’un organe et si j’ai choisi la ligne 6, c’est parce que c’est une ligne à la fois souterraine et aérienne. Chaque chapitre marque comme une station dans la vie du personnage, plus on va profondément sous terre, plus on creuse dans les souvenirs enfouis.

Le métro permet aussi d’évoquer une faune aussi vaste que variée…

CL : On a tendance à dire que j’écris sur des « marginaux », un terme que je n’aime pas du tout parce que je le trouve paternaliste. Par contre, le mot « clochard » me plaît, il vient de « la cloche », qui veut dire « boiter », et pour moi c’est important d’avoir des personnages qui boitent, parce que ça me permet de développer un regard transversal sur nos vies. Ce qui est intéressant avec le métro, c’est que c’est vraiment un reflet de la société à un moment T. Cela étant, je n’aime pas écrire de manière réaliste et ce ne sont pas les problèmes sociétaux qui m’importent, mais les choix moraux. Chacun de mes personnages incarne une réponse morale à un problème sociétal.

« L’Occident est devenu la caricature de lui-même, c’est pour ça que les romans peuvent aujourd’hui se montrer extrêmement drôles : il suffit de décrire le réel »


Jules Matton

Jules Matton, on se trouve plutôt, chez vous, dans le cas d’une dérive en surface. La structure fait songer au Feu follet de Drieu, même si Gaspard est plus drôle que Gilles. Est-ce que ça a été une inspiration pour vous, comme la tradition des dérives urbaines surréalistes ?

Jules Matton : Disons qu’il y a quelque chose de picaresque. J’ai beaucoup lu Drieu et j’ai beaucoup aimé Gilles, mais à la différence de Drieu, ou de l’Aurélien d’Aragon, il y a dans mon roman, qui plane, le spectre du christianisme, et par conséquent, une dimension d’espérance bien plus marquée que dans ces romans du XXe siècle qui sont noirs de bout en bout. Je fais entrevoir dans mon livre qu’un recours à la spiritualité est possible, qu’il s’agisse, d’ailleurs, d’une spiritualité chrétienne ou d’un autre type. Après, je suis assez loin des surréalistes, mais il y a un côté halluciné dans mon livre, qui, pour le coup, est assez autobiographique. Comme moi, mon personnage est un « traînard ». Au début du livre, il se fait repousser par un portique qui ne fonctionne pas, c’est vraiment la modernité qui l’empêche de prendre son train, d’aller rejoindre ses parents, et qui le repousse vers la ville. Le voilà alors déambulant à l’ouest, au sud, dans le XVIIIe et jusqu’à Saint-Ouen.

Vous semblez établir le diagnostic d’un « mal du siècle » mais ce « mal du siècle » apparaît plus subtil, flou, insidieux que celui de la tradition romantique…

JM : C’est un mal du siècle plus répandu, plus insaisissable, mais c’est pour cela que je ne parlerais pas de « mal du siècle ». À partir de la société de masse, il n’y a plus tant de mélancolie que de l’anxiété, des maladies mentales, une névrose obsessionnelle. Et puis Gaspard n’est pas si mélancolique, il est assez gai, naïf, il n’a pas les pieds sur terre, il se promène d’une terrasse à l’autre, et à la fois, il y a quelque chose qui travaille en lui et il comprend peu à peu que c’est ce vers quoi la société le pousse qui lui fait du mal en profondeur. Ça a développé chez lui un rapport objectifiant à tout, au monde, aux filles et même à ses amis. Je crois également que le monde aujourd’hui est beaucoup plus grotesque que ce qu’il paraissait le siècle précédent. L’Occident est devenu la caricature de lui-même, c’est pour ça que les romans peuvent aujourd’hui se montrer extrêmement drôles : il suffit de décrire le réel.

Céline Laurens, comme dans votre précédent livre, votre narrateur n’est pas du tout un double de l’autrice. Déjà, c’est un homme,
et plus largement, vous vous transposez dans des personnages a priori très éloignés…

CL : J’apprécie Dickens et, en littérature, j’aime les auteurs qui mettent en valeur leurs personnages. Pour moi, le but est de faire émerger d’autres histoires : qu’est-ce qu’on est tout seul ? Pas grand-chose. On est aussi constitué de toutes ces interactions et de tous ces chocs avec les autres. Certes, il y a le truchement d’un narrateur masculin, mais, dans ce livre, pour moi, le personnage central, c’est Madeleine. J’ai voulu lui donner une personnalité particulière, parce qu’en littérature, il y a très peu de personnages féminins drôles et je voulais un personnage complexe qui brasse différentes dimensions.

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Comment vous êtes-vous familiarisée avec cet univers du métro ?

CL : Je suis pour l’imagination pure en littérature. Pour moi, l’important n’est pas que les choses soient plausibles, je m’en fous ! Après, oui, je me suis renseignée sur l’univers du métro, j’ai vraiment pratiqué la ligne 6 de manière à observer toute l’incohérence architecturale de cette ligne qui brasse des quartiers complètement différents. Et oui, je me suis renseignée aussi sur le suicide des conducteurs, je voulais savoir comment ça se passait. Mais mon but, ça reste que le lecteur imagine, pas qu’il apprenne.

Et vous Jules, comment avez- vous élaboré l’itinéraire de votre personnage ?

JM : J’ai pris le bus par hasard et puis je me suis arrêté à un endroit, et puis j’ai pris un autre bus. Il y a un côté instantané dans ce récit : comme le personnage est halluciné, lâché par sa propre existence, par ses parents (sa mère le traite de « parasite »), il a un caractère assez obsessionnel, et si son rapport à l’espace est fracassé, son rapport au temps est au contraire très précis. Ce rapport obsessionnel que mon personnage entretient avec les objets, le monde, les filles et le temps, témoigne peut-être ultimement du fait qu’on est passé dans une autre civilisation, non plus judéo-chrétienne mais capitaliste, et que plus personne n’a de fondation.

CL : Mais vous ne pensez pas qu’il y a un retour sur ce point ? Les confinements ont eu du bon à ce niveau-là, ont donné aux gens l’envie de se ressaisir du temps.

« Mon but, ça reste que le lecteur imagine, pas qu’il apprenne »


Céline Laurens

JM : J’ai du mal à considérer cela autrement que comme un épiphénomène.

CL : En règle générale, il me semble qu’il y a une prise de conscience sur ces sujets, et je pense que les mouvements sociaux en ce moment, ce n’est pas pour rien. Les gens se rendent compte qu’ils sont en train de passer à côté de quelque chose et que le travail n’est pas naturel, qu’il n’est pas la fin. Travailler pour travailler n’est pas sensé, il faut travailler pour améliorer des vertus ou atteindre d’autres buts.

Jules Matton, vous mettez justement en scène cette opposition toujours plus radicale entre Gilets jaunes et disciples de Jacques Attali…

JM : Cette conversation avec un ami attalien que je retranscris dans Gaspard, je l’ai eue ! Le gars est persuadé que la nouvelle phase du capitalisme, via les nouvelles technologies, via le transhumanisme, va régénérer tout ça et qu’au final tout le monde sera heureux ! C’est extraordinaire comme ces gens sont perchés, mais il est gentil. Je lui rétorque, comme Gaspard, que psychologiquement, tout est en train de s’effondrer. Il me réplique que la psychologie est un truc pour gosses de riches…

Cela étant, dans votre roman, les issues envisagées ne sont jamais politiques, c’est plutôt l’amour, la musique, la religion…

JM : Oui, les questions qu’il faut reposer, ce sont ces questions fondamentales : la question de l’amour, la question de la beauté, la question de l’existence. À ce sujet, les Gilets jaunes restent dans un matérialisme bourgeois.

Céline Laurens, dans un dialogue imaginaire, l’un de vos personnages prononce cette phrase : « Le quotidien, c’est beau, c’est comme la matière noire, on n’y fait pas attention, mais c’est habité. » Le fondement de votre esthétique serait de révéler ce qu’il y a de beau et de vertigineux derrière la banalité ?

CL : Oui, j’aime les gens qui ont des petits tableaux avec les photos qui résument leur vie. Quand on rentre le soir, on n’a pas forcément mille choses à raconter, mais justement, toutes ces choses qu’on ne raconte pas sont pour moi également constitutives de l’humain. Est-ce qu’on ressent, par exemple, le même sentiment plusieurs fois de la même manière ? Je ne pense pas. J’ai voulu montrer toutes les premières fois de mon personnage, la première fois qu’il a ressenti l’amour, l’amitié, l’animosité, la détestation… Il s’agissait pour moi de rendre justice à ces moments impensés.

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Au contraire, Jules Matton, vos personnages à vous : Taddéï, Matzneff, Xenia Fedorova de la chaîne de télévision russe RT, Jérôme Rodrigues, semblent tous plus ou moins célèbres, plus ou moins sulfureux et plus ou moins russes…

JM : J’ai une tendresse pour les parias ! Il y a aussi Asselineau, Jean Bricmont, Tatiana Ventôse, et c’est vrai que ce sont tous des gens à contre-courant, disons. Ce sont eux qui m’intéressent et leur côté branque renvoie à Gaspard un miroir. Toute cette galerie de personnages sert à le faire grandir.

Voilà ce que Gaspard affirme au sujet des catholiques actuels : « Ils sont vagues et apeurés et remplis de ténèbres inavouées. Une armée de tapettes, je te dis, ce qui est gonflé pour des types qui militent contre le mariage gay. »

JM : Je les connais bien, ce sont en général des gens un peu plus gentils que la moyenne, on sent que les valeurs chrétiennes ont infusé chez eux, qui ont des métiers bien payés et des vies parfaitement bourgeoises. Ils sont quand même bourrés de contradictions et endormis, ils n’existent pas médiatiquement, alors que le message des évangiles serait une force d’opposition terrible.

Quel serait aujourd’hui un lieu parisien insolite, à part le métro ou les soirées d’RT, pour organiser une fête originale ?

JM : Chez nous!

C’est très post-confinement, ça…

JM : C’est vrai, mais j’ai arrêté de boire, alors depuis un an, je sors moins.

Céline, vous buvez toujours ?

CL : Toujours! Mais ici, chez Georges, c’est un endroit merveilleux, un lieu historique, ce n’est pas un faux lieu avec de la glycine sur la devanture pour les clichés Insta !

JM : Justement, sinon, il faut aller au Café de Flore le samedi après-midi à l’étage, non pas pour le Flore, mais pour voir toutes les instagrammeuses qui s’y trouvent : c’est un spectacle extraordinaire !

« Il n’y a pas assez d’hommages aux musiciens dans le métro, je pense qu’il pourrait y avoir une station « Maurice Ravel » »


Jules Matton

Si vous deviez baptiser une nouvelle station de métro à Paris, quel nom lui donneriez-vous ?

JM : Il n’y a pas assez d’hommages aux musiciens dans le métro, je pense qu’il pourrait y avoir une station « Maurice Ravel ».

CL : Une station « Simone Signoret », parce qu’elle a joué dans des films rendant hommage à bien des quartiers de Paris et de sa banlieue à différentes époques. Et puis elle a incarné avec justesse toutes les catégories sociales.


Après avoir obtenu le prix Roger Nimier pour un premier roman qui faisait halte à Lourdes et orbitait autour du mystère gitan, Céline Laurens revient en plein Paris, mais par le revers de la capitale : le métro. Jacques, le narrateur, est un conducteur animé d’une vraie vocation, humble et apte à l’émerveillement, qui dévoile thème par thème au lecteur tous les motifs possibles de cet étrange kaléidoscope humain qui tournoie en sous-sols. Depuis Madeleine, sa femme fantasque et hypocondriaque, rencontrée au guichet de la station Madeleine, jusqu’à Amandine, la punk à chiens sans chien en passant par Henri, un collègue traumatisé d’avoir un jour écrasé un suicidaire, et toutes les galeries de clochards, prêcheurs, voleurs, usagers insolites ou divers, Céline Laurens croque toute une foule de silhouettes et multiplie les saynètes farfelues et poétiques avec une gouaille expressive, voire fantastique. Au milieu du roman, la trame loufoque déraille pour verser dans un drame cruel aux relents de chanson réaliste, et après nous avoir divertis, Céline Laurens parvient aussi à nous émouvoir. RS

SOUS UN CIEL DE FAÏENCE, CÉLINE LAURENS
Albin Michel, 272 p., 20,90 €

Après une scène d’ouverture irrésistible où Gaspard est surpris en pleine étreinte par la visite du père de sa jeune maîtresse et obligé de se dissimuler dans un recoin de la chambre, notre héros trentenaire, Don Juan mélancolique, est empêché, le lendemain, de prendre le train qui devait l’emmener chez ses propres parents. C’est la veille du confinement, son canapé le dégoûte, son époque est absurde, alors il se livre à une longue errance parisienne au fil de laquelle il croise un certain nombre d’individus célèbres ou non (Taddéï, un clone d’Attali, un vieil ami et sa mère, une ex-nonne et presque maîtresse, un taxi mélomane, Matzneff caché sous son masque aux urgences), recueillant autant de perspectives différentes sur l’époque tout en ruminant quant à lui la fin de l’Occident. Un coup de foudre le guide également, dans ce labyrinthe improvisé, et empêche ce Feu follet des années 2020 de céder complètement au désespoir. Caustique et cocasse, libre, vif, intranquille, ce premier roman du compositeur Jules Matton se lit comme une improvisation inspirée. RS

GASPARD, JULES MATTON
Léo Scheer, 256 p., 18 €

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