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Constance Courson : « Le bureau des pleurniches, c’est pas mon truc »

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Publié le

3 janvier 2024

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Il n’est pas encore trop tard pour alerter nos lecteurs : l’une des révélations de cette rentrée littéraire est le premier roman de Constance Courson. Avec ses phrases longues et syncopées pour porter une dérive beatnik sur la côte ouest de l’hexagone, celle qui risque son corps en vue de devenir écrivain a brillamment relevé le défi, comme en témoigne ce bref roman au grand souffle, à la fois ciselé, enlevé et caustique. À rebours des autrices de confessions victimaires, voici enfin une femme qui en a. Du style, évidemment, et du chien.
© Unsplash

La posture adoptée dans votre livre, consistant à aller chercher l’épreuve pour écrire, n’est-elle pas à rebours de la mode actuelle ?

Pas de posture. Le corps ne ment pas.

Pour que la parole se fasse chair, l’écrivain doit-il le risquer, ce corps ?

Eh bien, c’est ce que disait Williams Burroughs : l’écrivain doit s’exposer à la corne du taureau mais il ne doit pas non plus hésiter à plonger sous la table s’il voit qu’il va être éventré. Le devoir de l’écrivain est de rester en vie pour rapporter ce qu’il a vu.

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On retrouve vraiment un déploiement syntaxique, un jeu d’incises et de périodes très proche de ce que fait Richard Millet dans vos phrases, mais pour un rythme différent et avec des effets de déraillements fréquents. Pourquoi avoir choisi la phrase longue ?

Parce que je peux. Parce que « plus c’est long, plus c’est bon ». Parce que les grands modèles sont Faulkner, Proust, Millet, Conrad, James… Pour la CONCORDANCE DES TEMPS. Parce que Kerouac désirait écrire « des océans d’anglais », « comme on souffle un long blues ». Parce que je cherche une technique qui permettrait de pousser à l’extrême l’expérience du Temps en littérature : donc : longueur, patience, longanimité.

Vous utilisez aussi des collages en reproduisant des articles de journaux ou des poèmes. Est-ce pour contrebalancer votre scansion souvent fiévreuse par une technique froide ?

On prétend que : « Qui peut le plus peut le moins » mais chez moi ce n’est pas vrai : il m’est impossible d’inventer naturellement le genre de phrases ahurissantes qu’on lit dans les journaux, alors je découpe des articles et je les colle dans mes « cahiers de crétineries » pour étudier la façon dont ils sont construits. Je retravaille ensuite ce matériau.

L’autre génie tutélaire au-dessus de votre roman, c’est évidemment Kerouac, dont vous reprenez l’abandon à la route comme stratégie littéraire. Pourquoi au lieu d’être partie à la quête de vos propres origines, avez-vous repris, comme par procuration, la quête des origines d’un écrivain américain, en France ?

Kerouac est mon jumeau. Comme je ne peux pas me rendre sur sa tombe à Lowell, je fais mon petit pèlerinage ici…

Il y a également une dimension satirique dans Le Corps de l’écrivain, des profs progressistes aux journalistes réacs en passant par les performeuses féministes, on sent chez vous comme une défiance envers toute grille idéologique.

Les gens qui prétendent « changer le monde » me fatiguent – et le néo-français qu’ils parlent.

Vous semblez trimbaler de nombreux carnets au cours de vos périples. Quelle est votre méthode d’écriture ?

J’écris tous les jours. J’ai toujours des crayons et du papier dans mon sac au cas où les mots tombent (sinon je m’écris sur les doigts). J’écris à la main mon journal, mes carnets de routes, mes cahiers de notes et de citations. Pour les formes courtes (aphorismes, fragments, proèmes) et les critiques littéraires, j’écris directement à l’ordinateur. Pour les romans, je commence toujours à la main (les faux départs) puis dans le courant du texte je passe à l’ordinateur. J’imprime puis je corrige les imprimés jusqu’à ce que le texte trouve sa forme définitive (« Fixe ! »).

J’ai toujours des crayons et du papier dans mon sac au cas où les mots tombent (sinon je m’écris sur les doigts).

Constance Courson

En général, les idées me viennent en écrivant et les textes se transforment sans arrêt (je récupère les chutes, les réintègre dans d’autres textes, etc.) J’écris aussi beaucoup de lettres que je décore, je fais des petites BD de Concombre… J’aime les manuscrits, le geste physique d’écrire.

D’un autre côté, du moins si l’on vous associe complètement à votre narratrice, vous feriez une confiance instinctive à des garçons qu’on jugerait peu recommandables, clochards ou anciens militaires, tous économes en mots et anti-sentimentaux…

Des hommes tout à fait normaux. Un gendarme, un chasseur, un ouvrier, un militaire… Y en a plus à Paris ? (Le personnage de Jean-Marc n’est d’ailleurs pas spécialement économe de mots. Je le voyais plutôt comme un clochard truculent à la Jean Gabin, comme dans Archimède le Clochard). C’est Proudhon je crois qui prétendait que les femmes écrivains ne savent pas créer de personnages masculins, qu’elles créent des « hommes-femmes ». On verra ça, Jacquouille !

Comparée à l’armée des pleureuses et le banc des traumatisées, vous semblez plutôt résistante et tête-brûlée. Ne trouvez-vous pas que vos congénères sont devenues exagérément susceptibles ou obsédées par le ressentiment ?

En effet, le bureau des pleurniches, c’est pas mon truc. Bien sûr, comme toutes les femmes j’ai mes attaques de misandrie. Mais enfin je n’ai pas à me plaindre. D’abord, la Bretagne, c’est un matriarcat. Ensuite les hommes sont gentils avec moi. Enfin j’ai un sale caractère. Et puis le côté dangereux des hommes (parce que oui, il existe) rajoute du pétillant à l’existence ! C’est comme de jouer à la corrida ! En tant que jeune femme blanche je ne me sens absolument pas « oppressée » ou je ne sais quoi. Je suis tatouée, je vais au bar, j’agresse des communistes, je paie des coups à boire, je fais beaucoup de boucan, et celui qui m’embête, je le fouette avec des ajoncs ! – Et puis quoi ? Que toutes ces nunuches se lèvent de leurs canapés ! Vivre en tant que femme n’a jamais été aussi excitant qu’à notre époque en Occident ! Mais c’est pas spécifique aux bonnes femmes actuellement, ce goût du martyre. On vit trop bien en Occident depuis cent ans, voilà tout. Enfin ça ne va plus durer longtemps. Les gens vont bientôt réapprendre à courir très vite avec des mitraillettes au cul et ils se rendront compte de ce qu’ils ont perdu une fois qu’ils l’auront perdu, comme d’habitude.

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L’alcool semble un carburant essentiel pour assumer la dérive. Quel genre de liquide prescririez-vous pour quel genre d’aventure ?

Non, je n’ai PAS vomi sur le Grand- Bé ! Je ne crois pas aux buveurs d’eau (Céline étant l’exception). Le vin rouge pour penser. Le vin blanc est un coureur de fond : bon pour discuter. Jamais d’alcool fort, excepté l’eau-de-vie de cidre qui est fine. Jamais de bière, on devient Allemand. Jamais de vodka, c’est mauvais pour les yeux et le teint. Le premier verre est toujours le meilleur. On n’écrit jamais ivre. La lecture et l’ivresse s’excluent. Préférez la lecture.

Avez-vous un rapport particulier au Mont Saint-Michel pour en avoir fait le terminus de votre dérive, ou bien s’est-il présenté par hasard, parce qu’à portée ?

Eh bien, j’y suis allée pour la première fois en 2018, après mon installation à Rennes, et j’y ai vécu une expérience extraordinaire (comme cette année, à Versailles) – peux pas encore la décrire précisément, malheureusement. (Il paraît qu’on appelle ça le « syndrome de Stendhal » ?)J’ai complètement raté mon chapitre d’ailleurs : c’était censé ressembler à une expérience mystique, une montée « au septième ciel » ou « dans les sept châteaux intérieurs » l’impression de devenir volatile… (Et non, je ne revendique pas le Mont nationalistiquement parce que Bretonne, comme l’a écrit tel crétin.)

Quelle prochaine étape avez-vous en vue ?

Une biographie d’Amy Winehouse.


LE CORPS DE L’ÉCRIVAIN, CONSTANCE COURSON, La Part Commune, 158 p., 17,50 €

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