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Perpignan : le choc Aliot

Louis Aliot l’a fait. À la suite de précédentes tentatives infructueuses lors desquelles il s’en était fallu de peu pour qu’il ne transforme l’essai, le député des Pyrénées-Orientales a conquis cette ville frontalière de plus de 100.000 habitants, dont la gare était le centre du monde personnel de l’artiste espagnol Salvador Dali. Belle endormie de la France la plus périphérique, Perpignan a donc voulu rompre avec un système pluri-décennal. Une victoire qui sonne comme l’évidence aujourd’hui mais qui n’était pas encore acquise il y a de cela quelques mois. [Gabriel Robin a été attaché parlementaire de Louis Aliot, ndlr]

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© DR

Perpignan est une ville finalement très méconnue. Qui sait qu’avant son rattachement à la France après la signature du Traité des Pyrénées au XVIIème siècle, Perpignan fut un temps capitale continentale du royaume de Majorque ? Un royaume dont les duchés suzerains se trouvaient dans toute la Méditerranée, de la Grèce au Moyen-Orient, et qui comprenait alors les îles Baléares, le Roussillon, la Cerdagne et la seigneurie de Montpellier, ce qui peut prêter à sourire de nos jours tant la ville a été progressivement éclipsée par les deux grandes métropoles de la région Occitanie.

Accusant quelques ressemblances avec Béziers, ville pouvant aussi se targuer d’un passé glorieux, notamment dans le domaine rugbystique, Perpignan est symptomatique des errements politiques français et du lent déclin de la France de l’intérieur éloignée des grands centres de décision. La population locale n’a pourtant pas oublié les années fastes, visibles au travers des richesses urbanistiques que l’on peut admirer au cœur de la ville, tant par son patrimoine plus ancien (Palais des Rois de Majorque, chapelle des Dominicains, Campo Santo) que par ses vestiges laissés par sa bourgeoisie prospère de la fin du XIXème siècle et du début du XXème (réalisations de la famille Job, hôtel PAMS).

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C’est notamment en ravivant la flamme du souvenir que Louis Aliot a bâti sa future victoire. Notabilisé par son nouveau statut de député national, l’avocat de formation a su jouer habilement de la nostalgie du Perpignan d’avant la deuxième phase de l’Alduysme municipal tout en projetant son regard vers le futur, son slogan y faisant du reste explicitement référence. Il a aussi mis en avant son action à l’Assemblée nationale, où il s’est fait l’avocat des intérêts d’une ville isolée de Paris et des capitales régionales par l’absence de lignes à grande vitesse et une desserte médiocre en vols intérieurs. Qui entend aujourd’hui parler de Perpignan pour autre chose que pour les faits divers ? Peut-être les amateurs de Cali, resté discret pendant la campagne, ce qui en dit long sur la défiance à l’endroit de Jean-Marc Pujol et de l’héritage politique qu’il incarnait.

Insistant sur la nécessité du développement économique et de l’attractivité du territoire, Louis Aliot a su s’appuyer sur l’exemple bitterrois pour mettre en valeur son projet. Sa campagne très localo-centrée, aux accents presque girondins, n’a pas effrayé les Perpignanais. Mieux, Aliot avait presque des airs de maire sortant face à la personnalité clivante et au bilan difficilement défendables de son prédécesseur, âgé et représentant une caste locale dominant la ville grâce à la rente et au jeu des relations intra-communautaires. Jean-Marc Pujol représentait tous les conservatismes que le politologue Dominique Sistach a dénoncé à longueur d’analyses et de rapports.

Insistant sur la nécessité du développement économique et de l’attractivité du territoire, Louis Aliot a su s’appuyer sur l’exemple bitterrois pour mettre en valeur son projet. Sa campagne très localo-centrée, aux accents presque girondins, n’a pas effrayé les Perpignanais.

Opposant l’analyse au ras du sol des observateurs les plus attentifs aux analyses hors sol  des commentateurs de plateaux de télévision parisiens, Nicolas Lebourg n’en disait pas moins lundi au lendemain des résultats dans un message assez drôle : « M’sieur Lebourg expliquez-nous : votre ville est extrêmement pauvre, inégalitaire, frappée d’une violence endémique, déstructurée culturellement, enclavée territorialement, divisée en communautés ethniques opposées par l’épuisement d’un système clientéliste où une « gauche » départementale prétend avoir un bilan social quand elle a distribué le RSA, s’est vendue à Valls après le décès de son parrain qui avait autant de mises en examen qu’un général soviétique de médailles à son plastron, tandis que la droite municipale voit un bilan social quand elle a géré son parc locatif hlm, et paf!, truc de dingue, le RN , vient de la conquérir, alors qu’on ne l’annonçait que depuis 30 ans, qu’en période de dégagisme la mairie sortante en place depuis 1959 n’a fait qu’attendre l’effet du « front républicain » et fait campagne au second tour avec pour slogan sur ses affiches le projet ô combien ambitieux et structurant d’établir un parking en entrée de ville. Expliquez-nous m’sieur parce que vraiment c’est inintelligible comment vos concitoyens se rendent au fascisme là. Ou alors c’est la faute de l’islam. Parce que vraiment en tous cas on ne comprend pas ce vote, ça doit être dû aux pieds noirs en fait »

De fait, la gauche locale forcée de se retirer de la course par Carole Delga (présidente de la région Occitanie) n’a pas pu être trop virulente contre Louis Aliot, consciente qu’elle jouait sa peau avec ce « front républicain » peu malin qui a explosé face à ce « front de la République » que le nouveau maire de de Perpignan appelait de ses vœux ; notamment dans une tribune donnée à Valeurs Actuelles durant l’entre-deux tours, dans laquelle il revenait sur les étonnants résultats enregistrés dans certains bureaux de votes habituellement acquis à LFI et qui avaient pourtant très largement plébiscité le maire Pujol … pourtant de « droite ». Le clientélisme communautaire était bien un système à Perpignan, installé par Jean-Paul Alduy qui succéda à son père en 1993 et depuis toujours poursuivi. Des maquignonnages électoraux qui ont explosé au grand jour avec l’affaire de la « fraude à la chaussette » de 2008.

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Placé en duel au second tour, Louis Aliot a incarné un large rassemblement, bénéficiant aussi de soutiens inattendus venus de la liste LREM menée par Romain Grau ou du refus d’autres candidats de premier tour de participer au chantage pujoliste (citons Clotilde Ripoull ou Olivier Amiel). Quant à la gauche, elle a timidement joué le jeu. Au fond, seul le journal local L’Indépendant a fait vraiment campagne contre Aliot, ne ménageant pas ses efforts pour que Jean-Marc Pujol l’emporte. En vain. Le magistère de la PQR estampillée Baylet ne tient plus dans les faits. Ces journaux sont toujours lus, mais bien plus pour les pages sportives et les évènements culturels locaux que pour les « analyses » politiques médiocres qu’on peut y trouver. En cherchant à donner une coloration nationale à une élection locale, prêtant des ambitions plus larges à un Louis Aliot pourtant concentré sur sa campagne et ayant ralliés à lui des individus venus d’horizons très différents de ceux du Rassemblement National, L’Indépendant a raté sa cible.

Ils ont toutefois vu juste sur un point : la méthode Aliot appelle potentiellement d’autres victoires sur ce littoral languedocien devenu zone de conquête. Le département des Pyrénées-Orientales puis la région Occitanie peuvent être prises. Ce sera difficile … mais pas impossible. Comme l’a expliqué Jean-Marc Holz dans Conflits, Louis Aliot a répondu « à une triple attente » :  « (…) incarner le rejet unanime du système clientéliste ; satisfaire la demande sécuritaire émergeant dans tous les quartiers – y compris les plus sensibles- et enfin la demande sociale (commerces, équipements, emplois) de ces derniers » Un programme qui tenait en deux mots, les fins du politique selon Rousseau que sont la prospérité et la sécurité. Un programme qui peut donc être décliné puisqu’il correspond tout à fait aux attentes d’une majorité de la population. Cette transversalité dévoilera d’ailleurs à l’avenir une porosité entre des électorats en rupture et des électorats prétendument bénéficiaires de la mondialisation, lesquels sont « embarqués » dans le même navire en perdition qu’est la France contemporaine.

La victoire de Louis Aliot est donc un signe de plus des transformations du paysage politique français, faisant la démonstration qu’une droite pragmatique concentrée sur l’essentiel (dynamisme économique et ordre public) peut réunir une majorité dans le cadre d’un scrutin à deux tours.

La victoire de Louis Aliot est donc un signe de plus des transformations du paysage politique français, faisant la démonstration qu’une droite pragmatique concentrée sur l’essentiel (dynamisme économique et ordre public) peut réunir une majorité dans le cadre d’un scrutin à deux tours. S’il ne faut pas négliger le contexte perpignanais particulier (rejet d’un système, ville mosaïque), il est notable que Louis Aliot ait su fédérer des électorats dissemblables pour battre un front républicain brandi comme un épouvantail pour masquer des bilans politiques calamiteux. En dernière analyse, il est réconfortant de voir que Perpignan a bien voté, l’abstention y ayant été limitée. La candidature Aliot a donc créé « un moment démocratique » chez ses partisans et chez ses opposants. Il a maintenant les coudées franches pour rénover Perpignan, avec son score net et sans bavure de 53 %. Endavant ?

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