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Philip K. Dick est-il toujours si actuel ?

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Publié le

20 novembre 2020

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La parution de l’intégrale des nouvelles du maître dans la prestigieuse collection Quarto de Gallimard est l’occasion de prendre des nouvelles de Philip K. Dick. Tout a été dit sur le prophète de la science-fiction moderne, ou presque : néanmoins, lire ses nouvelles de jeunesse permet de prendre toute la mesure de son génie d’écrivain : un réel talent d’artisan conjugué à un sens aigu de l’observation, que l’on occulte bien souvent à force de considérations exégétiques ou biographiques.
philipkdick

Dick est d’abord un grand novelliste, un pasticheur du quotidien roué à la science du dialogue et au rythme percussif. Chaque nouvelle s’y donne comme une miniature politique et satyrique de son temps, et chacune porte déjà en germe les grandes thématiques qui en feront le génie que l’on sait. Comme il le dira lui-même, « les vrais personnages de la science-fiction, ce sont les idées », et Dick introduit au cœur de ses textes une spéculation sur le mode du « et si ? », hypothèse disloquant le terrain du réel.

Avec cette intégrale, c’est toute la gamme de couleurs d’un portraitiste surdoué de l’Amérique névrosée qu’il nous est donné de contempler, depuis la pantalonnade métaphysique jusqu’à l’exorde apocalyptique. Plus de soixante-dix ans après ces premiers textes, alors que les oriflammes du Faux battent dans la nuit existentielle de l’homme, que les masques peinent à dissimuler d’invariantes paranoïas et que le réel n’est plus qu’un îlot perdu dans la Mer des Chacun, Dick est-il encore si étonnamment actuel ? Marc Obregon répond quatre fois oui.

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OUI. IL A TOUT VU DÈS LE DÉBUT

Dans sa fameuse Exégèse, Dick confiait avec angoisse son impression sourde que le réel entier devenait dickien, de son vivant. À la lecture de ses nouvelles de jeunesse, dont les plus anciennes datent de 1947, alors qu’il n’était encore qu’un pauvre employé dans un magasin de disques, déjà, tout le mal-être de la modernité affleure, avec cette impression diffuse que le réel n’est plus que l’avatar d’une représentation faussée. Dans Roug, sa première nouvelle publiée, le lecteur se retrouve dans la peau d’un chien qui aboie tous les jours mystérieusement après le passage des éboueurs, à la grande surprise de ses maîtres… On comprendra que les éboueurs ne sont pas des éboueurs, qu’ils sont autre chose. Sur ce postulat proche d’un épisode de la Quatrième Dimension, Dick abat d’emblée ses cartes : le chien avait raison, et le vrai monde n’est visible que dans la pupille des animaux. Dick dira lui-même, avec la rouerie qu’on lui connaît, qu’il n’a jamais écrit mieux que cette nouvelle. À la relecture, on doit bien reconnaître que tout est déjà en place dans ces quelques pages pour annoncer ce grand trucage dont fait l’objet notre modernité.

OUI. ET IL EST TOUJOURS DRÔLE

Non content d’être sans doute le plus grand écrivain de SF vivant (car il est vivant et vous êtes morts), Philip K. Dick est surtout un sacré blagueur : certaines nouvelles sont de petites merveilles d’humour surréaliste, des tranches de vie absurdes prélevées dans le quotidien des suburbs alanguies, chez ces couples d’Américains moyens que rien ne semble plus devoir étonner, pas même l’impossible. Parmi les personnages récurrents, le fameux Doc Labyrinth, sorte de Géo Trouvetout qui semble produire à la chaîne des inventions aussi inutiles qu’embarrassantes : une machine qui transforme les partitions de musique en insectes – son jardin sera envahi de « scarabées-beethoven austères et pétris de dignité », une autre qui donne brièvement vie aux choses inanimées : ce sera La vie courte et heureuse du soulier animé, sans doute l’une de ses nouvelles les plus drôles. Dick fait feu de tout bois, flirtant avec l’inquiétante étrangeté de Matheson et la concision satyrique des grands novellistes russes, grâce à une langue précise et à un humour à froid qui fait toujours mouche.

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OUI. DICK A ANNONCÉ LES INNOVATEURS D’AUJOURD’HUI

Ce qu’on oublie trop souvent et qui apparaît presque de façon évidente à la relecture des nouvelles de Dick, c’est sa forme de progressisme occulté par les aspects les plus sombres de son œuvre – ainsi qu’une croyance presque candide dans les vertus démocratiques de l’Amérique. Une foi qui sera plus tard sabordée par le gouvernement Nixon, chez qui il verra un reflet terrifiant de la Rome Antique totalitaire, mais qui se maintient néanmoins en filigrane tout au long de son œuvre : Dick est un américain authentique et, en tant que tel, il met toujours son espoir dans certaines valeurs qui peuvent nous sembler naïves ou désuètes : l’entreprenariat, l’apprentissage, le bon sens et la volonté individuelle. L’histoire lui donna raison avec malice en propulsant des petits bricoleurs d’ordinateurs à la tête de puissantes multinationales. Lui-même n’avait fait aucune études et pourtant il était polymathe : son ami le révérend Pyke sera même impressionné par sa capacité à gloser brillamment sur des sommes théologiques sans aucune formation préalable.

OUI. C’EST UN CHRÉTIEN DE LA FIN DES TEMPS

L’angoisse gnostique du prophète de Berkeley existe en puissance dès le départ. Conspiration secrète des insectes contre le monde, remplacement de population (tiens donc…), anesthésie globale de l’humanité via des utopies contre-révolutionnaires lénifiantes. Si la plupart de ses premières nouvelles usent de décorums science-fictifs hâtivement conçus autour de clichés véhiculés par les pulps de l’époque, Dick en profite déjà pour exprimer son constat amer de la défaite de la réalité : dans une Amérique pavillonnaire quadrillée par les hommes en noir, où la peur de la bombe n’a d’égal que l’apparence débonnaire de la banlieue californienne californienne, ce qui se trame, c’est bien la déconstruction progressive de la Réalité, la fin de l’Histoire et l’accouchement de cette bulle de non-sens où nous sommes aujourd’hui prisonniers. Pourtant Dick donne des solutions et déjà, son fonds chrétien transparaît sous ses emportements démocrates : dans L’Heure du Wub, à travers une histoire de conquête spatiale, Dick interroge directement cette qualité strictement humaine qu’est l’empathie, et qui sera le point d’orgue de ses plus grands romans. Dick n’aura de cesse de le répéter pour combattre in fine l’aporie gnostique : ce monde est le meilleur possible, puisque c’est celui que Dieu a choisi de manifester. Il ne tient qu’à nous de suivre ses commandements afin d’en parachever la perfection.

Nouvelles complètes Tome I & II de Philip K. Dick
Gallimard, 2464 p., 28€ le volume

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