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POUSSIÈRE D’ANGE

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© Alexandre Marchi

Alors que le groupe Ange s’apprête à fêter ses cinquante bougies à la fin du mois, L’Incorrect s’est entretenu par téléphone avec son chanteur et fondateur Christian Decamps. Avec ses faux airs de druide des temps modernes, le petit gars de Belfort, 73 ans, est un véritable érudit du rock ainsi qu’un exégète des années 70. Il nous raconte la genèse de son groupe, sa formidable ascension, sa rencontre avec Johnny Hallyday et bien d‘autres choses encore. Passionné par l’époque médiévale, c’est un rural dans l’âme qui porte un regard désabusé sur la modernité. Entretien avec une légende du rock progressif.

 

 

 

 

Bonjour Christian, tout d’abord je vous remercie de m’accorder cette interview. Pour commencer, une question très simple : Pourquoi avoir choisi ce nom d’Ange ? Qu’est-ce que cela symbolise pour vous ?

 

Il n’y a aucun symbole là-dedans. Dans les années 60, on avait monté avec des copains un groupe de reprises qui sillonnait les bals populaires. L’orchestre s’appelait « Les anges ». On s’était appelé comme ça en référence aux « hell’s angels ». Après, quand j’ai écrit mes propres compos, on a appelé ça « Ange ». Quand on nous posait la question, on répondait que ça cela voulait dire « A Nous les Grandes Envies » (soit A.N.GE.). Il n’y a pas de véritable raison à ce nom. On le trouvait bien et on le trouve toujours bien d’ailleurs parce qu’il est intemporel et éternel comme l’est un ange.

Sur les cinquante ans d’Ange, il n’y a jamais eu de plan de carrière ou de projet marketing. On a toujours placé la passion avant tout. On voulait avoir l’excitation d’explorer l’inconnu. C’est ça qui est intéressant. L’essentiel c’était que ça nous donne le frisson.

Pouvez-vous nous parler brièvement de la naissance du groupe ?

 

On s’est donc retrouvés avec une bande de copains. On était fascinés par tout ce qui se passait un peu partout dans le monde, notamment le rock british qui nous plaisait beaucoup. Le déclencheur a été l’album « Sergent Pepper » des Beatles en 1967. Ensuite, il y a eu les Moody Blues, Procol Harum, King Crimson etc. Il y a eu tous ces gens qui sont arrivés comme Hendrix, Cream, Clapton qui trituraient les sons de guitare et expérimentaient des choses pour en faire une musique nouvelle. J’étais nourri de toutes ces influences qui allaient du jazz, au folklore, au classique et au rock pur et dur comme les Who et les Stones. J’ai eu l’envie d’écrire dans ma langue maternelle, à savoir le français. Je me suis mis à écrire des textes et c’est parti comme ça. On s’est trouvé une bande de potes, on répétait dans un ancien abattoir désaffecté que nous avait prêté l’écurie à cochons.

On a arrangé ça en salle de répétition. On se retrouvait trois ou quatre fois par semaines pour créer une musique. C’était le début d’une vraie passion et d’une grande aventure. On ne savait pas très bien où on allait. On était complètement inconscients. Ce qui importait pour nous, c’était de jouer. Sur les cinquante ans d’Ange, il n’y a jamais eu de plan de carrière ou de projet marketing. On a toujours placé la passion avant tout. On voulait avoir l’excitation d’explorer l’inconnu. C’est ça qui est intéressant. L’essentiel c’était que ça nous donne le frisson. On est partis avec un vieux camion d’occasion tout brinquebalant et on a fait le tour des centres culturels et des cafés concerts. Au début, il y avait 60 personnes. Puis, les 60 se sont transformés en 600 personnes et caetera. Cela faisait plaisir au public. Le bouche à oreilles a fonctionné énormément. On a beaucoup tourné, ce qui fait qu’Ange est devenu un groupe important.

 

 

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Vous avez toujours été catalogué comme un groupe de « rock progressif ». Est-ce que vous approuvez cette « étiquette » ?

 

A fortiori oui. En général, es journalistes ont besoin de classer les groupes dans des catégories. Le rock progressif est parti d’Angleterre. Pourquoi ne pas l’appeler comme ça ? Pour ma part, je l’aurais plutôt appelé « rock évolutif ». Chez Ange, il y a un son et une âme mais on ne fait jamais le même album. Tout dépend de l’état d’esprit du moment. Ce qui compte, c’est de ressentir encore et toujours le même plaisir de créer. On nous a classés dans cette catégorie malgré nous mais ça ne nous dérange pas outre mesure.

 

 

Vous avez joué dans des salles mythiques comme le Golf Drouot à Paris en 1970 et vous vous êtes même produit au festival de Reading en Angleterre en août 1973. Quel est votre souvenir de concert le plus marquant ?

 

Tout est marquant ! En 1970, c’était la première fois qu’on débarquait à Paris. Venant de province, on avait la volonté de se faire connaître. Ce qu’on nous glissait à l’oreille à l’époque c’était que pour réussir, il fallait monter à Paris. On était candides par rapport au show business. Quand on est arrivés pour la première fois dans la capitale, une guitare est même tombée de notre camion place de la Concorde. Heureusement, il n’y avait pas la circulation qu’il y a maintenant. On a pu la récupérer. Dans la rue Drouot, on ne pouvait pas rester garés plus d’une demi-heure à cause du commissariat à côté. On risquait de se prendre une amende. Et puis, on avait les cheveux longs alors ça plaisait pas des masses à cette époque. Ça a été un peu difficile au début mais on a quand même un grand souvenir du Golf Drouot. Plus on jouait dans cette salle, plus le public était dense.

Comme ce n’était pas une grande salle, on jouait parfois deux soirs de suite là-bas. Puis, un jour, le directeur du Golf Drouot Henri Leproux, qui est aujourd’hui décédé, a eu l’idée d’organiser un concert à la Mutualité en 1974 où il est venu 200 personnes. A partir de là, on est partis un peu partout, notamment en Angleterre au festival de Reading en août 1973. Ça a été pour nous un choc extraordinaire. On a joué en début d’après-midi autour de 13h30. On a vu 30 000 personnes faire une « standing ovation » à la fin de notre show. C’était vraiment très émouvant. On avait fait un show remarquable. Malheureusement, l’évènement n’a pas été couvert par la presse française. Les journalistes qui étaient venus de France étaient en train de manger quand on est passé. Ils n’avaient pas jugé bon de manger plus tard et ils n’ont donc rien vu de notre concert. On a toujours été boudés par la grande presse générale. Les seuls à nous avoir soutenu, c’était le magazine Best à l’époque.

Ils nous avaient accordé quatre ou cinq couvertures. Mais enfin, quand tu descends de scène et que tu es félicité par les membres d’Emerson Lake Palmer, ça fait quand même quelque chose. On a eu pas mal de promo dans la presse musicale anglaise, notamment le New Musical Express ou le Melody Maker. L’essentiel dans un concert c’est qu’il y ait le public et l’artiste. On aurait aimé avoir la presse avec nous. On ne l’a jamais rejeté. Mais disons qu’Ange n’a jamais eu les faveurs du milieu du show-biz. Quand on n’arrose pas tout ce beau monde avec de la farine aux Bains Douches, on a plus de mal à se faire reconnaître. On me l’a reproché plusieurs fois mais je ne suis pas attiré par tout ça. Je suis plutôt un paysan dans le vrai sens du terme, à savoir la personne qui vit dans son pays. Je n’ai rien contre Paris mais je ne m’y plais pas énormément.

J’ai pris deux claques dans ma vie : Tout d’abord Jacques Brel. Et ensuite Roger Chapman du groupe Family. Ces deux-là m’ont prouvé qu’on pouvait tout faire sur scène. J’ai été très influencé par ces deux personnages.

En 1973, vous avez fait une reprise de Jacques Brel avec la chanson « Ces gens-là », qui a été incorporé à l’album « Le cimetière des arlequins » avec l’aval du chanteur. Pouvez-vous revenir sur cette anecdote ?

 

On avait enregistré la totalité de l’album avec la reprise de Jacques Brel. Il était prêt à partir au pressage. A ce moment-là, l’éditeur nous a dit de faire attention parce qu’il fallait demander l’autorisation de l’artiste parce qu’on avait supprimé le dernier couplet, celui qui parle du personnage de Frida. On l’avait remplacé par un chorus de guitare. On est obligé de demander l’autorisation à l’auteur quand on modifie son œuvre. On a l’a fait par la voie de notre éditeur qui s’est adressé aux éditions Pouchenel qui étaient les éditions de Jacques Brel. Ce dernier nous a répondu qu’il était ravi et que l’on pouvait sortir le titre tel qu’il était. Il était très content. Il l’a même dit plus tard en télévision à l’époque d’Antenne 2. Il avait fait l’éloge de notre version de la chanson. Inversement, il n’avait pas aimé la reprise du « Port d’Amsterdam » par David Bowie mais il semble que c’était davantage par rapport au personnage lui-même. Jacques Brel avait ce petit côté macho, voire presque homophobe.

Il n’a pas avalé que quelqu’un comme Bowie reprenne une de ses chansons. Brel avait aussi un côté misogyne. Il critiquait beaucoup les cheveux longs. Je pense notamment à la version de 1967 de la chanson « Les bonbons » dans laquelle il se moquait de la génération des « beatnicks ». Ce n’était pas son truc mais après il a évolué. Quand il a composé une chanson pour la comédie musicale « L’homme de la Mancha », il s’est laissé pousser les cheveux. Comme quoi, il n’y a que les cons qui ne changent pas d’avis. C’était quand même un grand artiste. Je l’avais vu en concert quand j’avais 17 ans. J’étais au troisième rang et c’était extraordinaire. J’ai pris deux claques dans ma vie : Tout d’abord Jacques Brel. Et ensuite Roger Chapman du groupe Family. Ces deux-là m’ont prouvé qu’on pouvait tout faire sur scène. J’ai été très influencé par ces deux personnages.

 

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En 1972, Ange a assuré la première partie de Johnny Hallyday sur le « Johnny Hallyday Circus ». Comment s’est passé votre rencontre avec celui qu’on appelait à l’époque « l’idole des jeunes » ?

 

Elle s’est très bien passée. Johnny était très curieux. On avait fait une audition au Golf Drouot. Il était venu avec son management. Ils étaient cinq personnes je crois. On a interprété trois titres devant eux. On avait l’impression de passer devant un jury. On a appris que le manager avait glissé à l’oreille de Johnny que l’on ne tiendrait pas trois jours selon lui. Au final, on a fait 60 concerts ! De son côté, Johnny découvrait tout ça. Il était déjà dans une période descendante de sa carrière et il était un peu dépassé par tout ce qui se passait. Quand on s’est mis à jouer, il venait souvent nous voir. Il était en coulisses et il regardait ce qu’on faisait. Je me souviens d’un jour à Montélimar. Il faisait chaud et beau. J’étais en train de prendre une bière derrière le chapiteau du cirque. J’ai vu un mec arriver en moto. Lorsqu’il a enlevé son casque, j’ai vu que c’était Johnny.

Il essayait de rentrer dans sa loge. Il n’avait pas les clés alors il m’a demandé si j’avais une bière. Je lui ai dit qu’il pouvait en chercher une dans notre caravane et ensuite, on s’est assis l’un à côté de l’autre et on a parlé. Pour moi, c’est vraiment quelqu’un d’adorable. Il s’est confié à moi. Il m’a raconté sa vie de rocker et puis il m’a avoué vouloir changer de nom parce que, disait-il, porter un nom américain c’était ringard. Il m’a dit qu’il voulait fonder son propre groupe et l’appeler Smet. Au final, il a gardé son nom de scène par la force des choses mais je pense qu’il était vraiment sincère avec moi quand il m’a dit vouloir fonder son propre groupe. En fait, il était impressionné par ce qu’on faisait ainsi que par l’impact qu’on avait sur le public. Le « Johnny Hallyday Circus » nous a énormément aidé à glaner un nouveau public et à poursuivre cette aventure. Quand on a fait la tournée de 1977 pour l’album « Par les fils de Mandrin », on avait 5000 personnes par soir.

On jouait dans des palais des sports, des gymnases, des salles polyvalentes qui n’étaient pas toujours bien adaptées au niveau acoustique mais il y a avait un monde fou. Le 12 mai 1977, on a joué devant 12 000 personnes au Palais des sports de Lyon. A l’époque, notre maison de disques, Philips, avait affrété un avion pour emmener la presse, notamment Paris Match. Un de nos amis qui était présent dans cet avion qui nous a rapporté qu’à l’aller, ces journalistes avaient parlé de tout sauf de ce qu’ils allaient voir et lorsqu’il sont rentrés ils ont parlé de tout sauf de ce qu’ils avaient vu ! Par la suite, on a eu un seul article dans le journal « L’Aurore » qui avait conclu qu’on ne durait pas plus de deux ans et au final on est toujours là plus de 40 ans après !

Pour en revenir à Johnny, on s’est croisé dix ans après la tournée dans une convention Phonogram à l’espace Gabriel. A cette époque, il était avec Nathalie Baye. Il y avait un repas et on s’est croisé par hasard aux toilettes et il m’a reconnu tout de suite. C’est plutôt rare venant de personnes d’une telle notoriété. J’ai été agréablement surpris. Johnny est quelqu’un de fidèle en amitié, parfois imprévisible, mais très sympathique quand il est seul et qu’il n’est pas entouré de sa cour. C’est dans ces moments que l’on voit le vrai Jean Philippe Smet.

 

 

On sent chez vous un intérêt particulier pour le Moyen-Age. Ce dernier transparaît dans les textes et l’album d’Ange sorti en 2012 s’appelle d’ailleurs « Moyen Age ». Pourquoi cette époque vous fascine-t-elle autant ?

 

Ma passion pour le Moyen-Âge a commencé avec l’album « Au-delà du délire ». J’ai toujours écrit dans cet esprit. Je pars toujours de quelque chose de réaliste pour aller vers quelque chose de surréaliste. Le moyen-âge a été une époque d’obscurantisme et, en même temps, on sentait qu’il allait se passer quelque chose. Après, il y a eu la Renaissance. Quand on a sorti l’album « Moyen-âge » dans les années 2000, je voyais cette période comme la comète de Halley, c’est-à-dire quelque chose qui revient tous les 600 ans jeter son dévolu sur l’humanité et resserrer son étau sur les humains. C’est quelque chose dont il faut se débarrasser à tout prix et essayer de vivre autre chose. Il y a le côté positif du moyen-âge mais aussi négatif. Cette période m’a toujours fasciné. Ça n’a pas changé beaucoup depuis. L’écart entre les pauvres et les riches reste le même.

Il y a quelque chose d’irrationnel dans tout ça. Il faut trouver une solution. Je ne supporte pas que l’on ne trouve pas de solution aux problèmes, y compris dans ma vie personnelle. Comme disait Rimbaud, rien n’a changé. On a beau avoir les plus grands philosophes mais rien ne change car ils sont peu lus, si ce n’est par l’élite. Dans l’album « Moyen-Age », il y a un titre qui s’appelle « Opéra bouffe » qui est une satire des « mac drive » et des « mac do ». Je suis assez halluciné quand je vois des débats télévisés autour de la pollution par le CO2 alors qu’on ne parle jamais des milliards de voitures qui polluent tous les jours en allant chercher de la bouffe de merde. On n’a beau écrire les choses, les gens n’écoutent pas. Un artiste est vénéré à partir du moment où il a vendu tant de disques. On ne retient pas son approche artistique alors que c’est l’essentiel. On fait partie des derniers dinosaures de cette catégorie. Ange, c’est des textes mais aussi une musique qui raconte. Dans notre musique, les mots et les notes font l’amour…

On peut parler de tout. Higelin avait écrit une chanson sur la vie d’une chaise. Je m’en suis aperçu après coup. J’aime bien m’amuser avec les mots. J’avais fait une chanson qui s’appelait « Entre foutre et foot ». Une belle chanson d’amour sur une femme complètement délaissée par son mec, lequel passe son temps à regarder des matchs de foot. C’est une chanson qui s’adresse aux filles.

Oui en effet, on sent chez vous une véritable passion pour la poésie, et plus généralement pour les mots. D’ailleurs, vous êtes aussi écrivain parallèlement à la musique. Quelles sont vos sources d’inspiration pour l’écriture des textes ?

 

En quatre mots : La vie, l’amour, la mort, l’imaginaire ! Avec ça, on peut s’amuser. On peut être virulent. On peut être tendre. On peut faire de l’humour. Il y a tous les sentiments humains qui sont dans ces différentes phases. Je considère qu’on vient de l’imaginaire pour retourner à l’imaginaire parce qu’on ne sait toujours pas pourquoi on est là. Tant que le mystère est là bien ancré, on ne sait pas si on existe vraiment. Je pense qu’on n’existe pas. C’est ce qui m’inspire. Je laisse libre cours à toutes sortes d’histoires fantastiques. On peut aussi partir de choses très terre à terre pour s’envoler dans le cosmos. Tout est poésie. J’ai écrit un jour un texte sur les confessions d’une cuvette de WC. Il n’y avait rien de scato là-dedans. On peut parler de tout.

Higelin avait écrit une chanson sur la vie d’une chaise. Je m’en suis aperçu après coup. J’aime bien m’amuser avec les mots. J’avais fait une chanson qui s’appelait « Entre foutre et foot ». Une belle chanson d’amour sur une femme complètement délaissée par son mec, lequel passe son temps à regarder des matchs de foot. C’est une chanson qui s’adresse aux filles. Un moment, on a eu Caroline Crozat qui a chanté dans le groupe. Je lui avais donc fait chanter. C’est une chanson qui ne passait bien, mis à part auprès des footballeurs et des machos (rires). J’aime bien partir de choses anodines pour arriver ensuite sur un coup de gueule. J’ai fait une autre chanson qui est sortie sur un collector et qui s’appelle « Je n’ai d’yeux que pour toi ».

Ça commence comme du Cabrel, plus on avance plus c’est du Bobby La Pointe et ça se termine en trash. C’est un homme qui a perdu l’amour de sa vie, qui essaye de raccrocher les wagons, et au bout d’un moment il s’épuise. On peut écrire sur tout. J’ai aussi une chanson qui s’appelle « Elle fait mes rides » qui est un hymne à la femme. L’homme et la femme sont complémentaires. On se doit de fonctionner en harmonie. On en parle beaucoup en ce moment mais les féminicides ont toujours existé. Avant « Balance ton porc », il y a eu « Adopte un mec ». On ne sait plus trop où on va.

 

 

Ange a inspiré des groupes de « prog-rock » archi-célèbres comme Marillion et des formations plus récentes comme Porcupine Tree. Diriez-vous qu’Ange a influencé l’ensemble de la scène progressive actuelle ?

 

On fait partie des gens qui ont influencé la scène mais on n’est pas les seuls. Quand j’ai rencontré pour la première fois Steven Wilson (leader de Porcupine Tree), il pensait qu’Ange n’existait plus. Il avait pillé l’introduction du morceau « Les lorgnons », il avait repris le plan d’orgue qu’il avait mis sur un de ses morceaux de Porcupine Tree. Quand il est venu au Trianon, il m’a dit : « Merci pour tout ce que je t’ai volé ». Il y a eu aussi Steve Hogarth (chanteur de Marillion) qui m’a dit : « Quand j’avais 15 ans, j’étais dans le public au festival de Reading ». Il se souvenait exactement des phrases en anglais que j’avais prononcées pour présenter le titre « Le soir du diable ». Il m’a répété exactement ce que j’avais dit. Il m’a dit une phrase qui m’a touché vraiment, à savoir que je faisais partie des gens qui lui avaient donné envie de chanter.

Les anglais aimaient bien notre côté artisanal. Ange est un artisan du rêve. C’est un peu comme ça que je le vois. Les anglais ou les américains ont beaucoup plus d’opportunités au niveau budget, matériel etc. Ils tournent sur toute la planète. Ils ont plus d’argent pour investir dans des éclairages. Nous, on faisait ça plus artisanalement mais on est acceptés vraiment partout. On a joué au Mexique, aux Etats Unis en première partie d’Emerson Band, au Japon, en Russie, un peu partout. Le public ne comprend pas ce que l’on chante mais il ressent quelque chose. Au Mexique, les latinos faisaient une « standing ovation » après chaque morceau. Parce que ce sont des latins, il y a une sensibilité naturelle pour notre musique. On peut faire carrière dans la planète à partir du moment où on a les moyens de jouer un peu partout.

 

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En 1969, vous avez composé un opéra rock, « La fantastique épopée du général machin », qu’on pourrait qualifier d’antimilitariste. Vous définiriez-vous comme anarchiste ?

 

Je ne pense pas. J’essaye d’être humaniste. On peut critiquer en toute liberté. A l’époque de cet opéra rock, j’écrivais de façon assez scolaire. Au tout début d’Ange, j’avais été nourri par les récits de la seconde guerre mondiale par mes parents. Mon père était un titi parisien qui est né à Rosny-sous-Bois en 1920 et qui voulait être accordéoniste. Il avait pris des cours. Il travaillait comme fourreur. Après il y a eu la mobilisation et il s’est retrouvé en Afrique dans l’aviation. Ensuite, il est allé dans la légion au Sénégal, puis dans les spahis en Algérie pour finir en faisant le débarquement à Naples en Italie. Il a fait la bataille de Monte Cassino et il est remonté avec l’armée de Leclerc jusque dans la Haute-Saône profonde où il a rencontré ma mère qui était dans la résistance. Elle était dans le réseau Alliance.

Elle se trimbalait en vélo avec une cargaison de patates sous lesquelles il y avait des pains de plastic et des postes émetteurs. Ils m’ont raconté l’absurdité de la guerre et là, je me suis dit qu’il ne fallait plus que ça recommence. Ma mère ne voulait pas que ses enfants vivent ça. C’est pour ça que j’ai écrit ça. Dans cet opéra, j’ai raconté toutes les phases douloureuses de la guerre. Il y a aussi quelque chose de satirique dedans. J’avais repris le texte d’un « père cent » (moment particulier dans le service militaire obligatoire). Pour marquer le fait qu’il ne leur restait plus que 100 jours à servir sous les drapeaux, les appelés envoyaient un texte humoristique à leurs parents.

Quand les gens de la famille recevaient ça, ils envoyaient de l’argent. J’avais repris un extrait de ce « père cent » comme refrain. Aujourd’hui, je ne réécrirais plus ce genre de texte. On a fait ce spectacle à Belfort. Quand ça s’est su, c’est arrivé dans les commissariats de police. La police de l’époque n’était pas des plus commodes. On sortait de Mai 68 et les policiers n’étaient pas des tendres. On m’a convoqué pour que j’amène mes textes soient-disant subversifs. Ils voulaient les lire avant que je les chante en public. Je n’ai pas été emprisonné mais j’ai été interrogé. On était vraiment très mal vu. On commençait à avoir les cheveux longs et la police n’aimait pas ça.

 

 

Sur l’album « Au-delà du délire » (1974), il y a un titre qui s’appelle « Si j’étais le messie » qui porte un regard critique sur le christianisme. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la religion en général ?

 

Je porte le même regard sur la religion aujourd’hui qu’à l’époque. Pour moi, toutes les religions sont des sectes autorisées. Si encore on en restait à un conte de fées, si on considérait que les évangiles sont des histoires, ça irait. Mais le problème c’est que ce n’est pas que ça. Ce qui me gêne beaucoup, ce sont toutes ces histoires de prêtres pédophiles qui ne sont pour ainsi dire pas punis. La pédophilie existe aussi ailleurs qu’à l’Eglise, certes. Mais tout ça m’agace. C’est l’hôpital qui se fout de la charité. Je n’approuve pas les religions. Il est important de se retrouver avec des vraies valeurs. Je pense que l’artiste et le poète se doivent de raconter les choses et de changer l’âme humaine. C’est utopique mais comme la vie est une utopie de toute façon, ça ne change pas grand-chose. Ça donne malheureusement du grain à moudre au poète. Si on vivait dans un monde 100% logique et rationnel, il n’y aurait plus lieu d’écrire.

A 73 ans, voyager me fatigue un peu quand même. Ce serait bien de pouvoir se téléporter. Il y a une cinquantaine de dates sur la prochaine tournée. C’est quand même fatiguant. Comme disait Bécaud dans la chanson, « l’important c’est l’arthrose ». Avec l’âge, c’est plus difficile physiquement.

Vous habitez depuis plus de 40 ans dans la commune de Saint Bresson en Franche-Comté dans un milieu rural. D’où vient chez vous cet amour du terroir et de la ruralité qui transparait notamment dans vos textes ?

 

J’aime la campagne, la nature et les paysans. Je pense qu’il y a une similitude entre l’artiste et le paysan. On cultive notre terrain l’un comme l’autre. Si la récolte est bonne, on gagne suffisamment d’argent et sinon on en gagne moins. J’aime bien l’esprit du terroir. Depuis que je suis ici, j’ai toujours de la bonne bouffe. J’achète chez le paysan et j’évite au maximum les supermarchés. J’aime la tranquillité, la plénitude, la sérénité. On est bien à la campagne. A 73 ans, voyager me fatigue un peu quand même. Ce serait bien de pouvoir se téléporter. Il y a une cinquantaine de dates sur la prochaine tournée. C’est quand même fatiguant. Comme disait Bécaud dans la chanson, « l’important c’est l’arthrose ». Avec l’âge, c’est plus difficile physiquement.

 

 

Le nom d’Ange est la plupart du temps associé aux années 70 qui ont été une époque de liberté et de créativité incroyables. Etes-vous nostalgiques de cette période et quel regard portez-vous sur l’époque actuelle ?

 

Je hais la nostalgie ! J’ai toujours comparé Ange à un arbre. Si on veut que l’arbre pousse, il faut continuer. La nostalgie, c’est quand on coupe l’arbre. Il ne reste plus que la souche et les racines. Ange ne serait pas devenu ce qu’il est si j’avais été nostalgique. La créativité est la sève de l’arbre. Les racines de l’arbre que sont les années 70, je les respecte mais je ne suis pas fixé dessus. C’est l’arbre qui m’intéresse et cet arbre vit encore aujourd’hui. Artistiquement parlant, la période actuelle n’est pas très créatrice. On mélange beaucoup de choses. Il n’y a pas vraiment de gens intéressants. En province, il y a des groupes qui méritent le détour. Il y a notamment Feu Chatterton qui mélange progressif et techno. Ils ont un style bien à eux. Ils essayent de percer mais on ne parle pas beaucoup d’eux. Tout est bouffé par les musiques urbaines. On parle trop de ce type de musique. Le show-biz est focalisé sur ces musiques-là. Un artiste est jugé au nombre de vues sur les réseaux sociaux.

Dans les émissions de télévision, on ne parle plus des textes, de l’approche artistique mais seulement de ce qui vend. On est dans un monde en pleine décadence. Je viens de finir le bouquin d’une juriste d’une cinquantaine d’années qui s’appelle Valérie Cabanes. Elle a écrit un livre que je conseille à tous, « Homo Natura », où elle parle de la notion d’ « écocide ». Elle suggère que l’on fasse des lois pour condamner les crimes contre la nature comme on peut le faire pour les crimes contre l’humanité. Selon elle, tous les êtres vivants sont des entités pensantes à part entière, ce que j’ai toujours pensé. Je pense que nous sommes des pâles copies de l’animal. Avez-vous déjà entendu le cri d’une endive quand on la coupe en quatre ? (rires) L’air et l’eau appartiennent à tout le monde. On ne voit pas souvent Valérie Cabanes sur les plateaux de télévision et c’est bien dommage.

 

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Ange est une référence dans le monde entier et vous avez vendu 6 millions d’albums. Comment expliquez-vous que les médias vous boudent un peu depuis quelques temps ?

 

Le show-business parisianiste n’aime pas Ange. Ils ne supportent pas ce qu’on diffuse et ce qu’on est. J’ai quand même quelques potes dans le métier mais pas énormément. Nelson Monfort est un de nos fans et c’est un copain. Il y a aussi Xavier de Fontenay qui est un fanatique de rock progressif. Il connait très bien le chanteur de Yes. Les fans d’Ange sont minoritaires. Ce n’est pas Hanouna qui va nous encenser (rires). Tout est fait dans le même moule. En voyageant, je me suis rendu compte que le show-biz parisianiste est vraiment ringard et en retard sur tout. Ils sont un clone des Etats Unis et la plupart du temps, ils vont piquer les concepts d’émissions à droite et à gauche. On ne créé plus, on s’inspire. Ce qui compte, ce sont les parts de marché. Le jour où on supprimera l’argent, on aura gagné. C’est une utopie mais c’est faisable.

On sortira le nouvel album et ensuite on ira le défendre sur une quinzaine de dates. Après, vu mon âge, je ne sais pas. Enfin, tant que Paul Mc Cartney jouera, je jouerai. Ça me passionne toujours de créer…

Le groupe s’apprête à fêter ses 50 ans, notamment à travers deux concerts au Trianon à Paris. Un mot sur vos projets futurs ?

 

Il y a déjà cette belle tournée en 2020. Quand on aura fini tout ça, on enregistrera un nouvel album en 2021. On fera une nouvelle création. J’ai un roman qui sommeille depuis sept ans. J’ai aussi un album solo qui est toujours en cours. Il sortira quand il sera entièrement fini sauf si je crève avant (rires). On va continuer. Les musiciens du groupe, notamment mon fils Tristan qui a remplacé mon frère, sont avec moi depuis 25 ans. Ils ont fait la moitié du chemin et ils sont motivés. Sur ces 25 dernières années, il n’y a presque pas eu de changement de line up, mis à part un batteur pour des raisons personnelles. On sortira le nouvel album et ensuite on ira le défendre sur une quinzaine de dates. Après, vu mon âge, je ne sais pas. Enfin, tant que Paul Mc Cartney jouera, je jouerai. Ça me passionne toujours de créer…

 

 

Propos recueillis par Mathieu Bollon

 

 

Ange sera en concert au Trianon pour les 50 ans du groupe les 31 janvier et 1er février.

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