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Descendant des familles Abbatucci et Rocca Serra, Raphaël Lahlou est historien, passionné par l’histoire des deux Empires et de la Méditerranée. A 45 ans, il est l’auteur de cinq livres faisant référence dont certaines biographies sur Napoléon III, Alexandre Dumas père, Garibaldi et Lawrence d’Arabie. Il est également journaliste, producteur et responsable d’émissions pour RCF Corsica.
A l’évocation de son nom, un frémissement s’empare de chacune et de chacun d’entre nous. L’incroyable destin de Napoléon est cette source qui ne se tarit jamais pour les historiens en herbe ou confirmés. A Ajaccio, berceau de notre Empereur, 2019 est entièrement dévouée à la célébration du 250ème anniversaire de sa naissance. Conférences, reconstitution de la bataille d’Austerlitz sur la place du Casone (là où se situe la grotte de son enfance), expositions, restauration des bals impériaux, spectacles de sons et lumières, la municipalité dirigée par Laurent Marcangeli s’est saisie avec brio de l’opportunité de rendre hommage au plus illustre des corses, au plus illustre des français… Mais retraçons en quelques lignes (si cela pouvait suffire) le parcours de Napoléon avec Raphaël Lahlou, un historien originaire de Porto-Vecchio dont les ancêtres sont intimement liés au « Dieu de la Victoire et de la Guerre ». Ses références, ses connaissances sur la vie de l’Empereur attisent notre curiosité : détails, anecdotes, remise en perspective…
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L’historien est un adepte de la vulgarisation chère à Alain Decaux et André Castelot : « Il y a d’abord une passion pour l’histoire, pour une série de destins sous le premier et le second Empire. Il y a aussi une longue histoire familiale de diverses branches corses liées à ces deux périodes et notamment même dans l’entourage proche de Napoléon par les familles Abbatucci, Colonna d’Istria et Rocca Serra. La période du Premier Empire, il faut la comprendre en ayant à l’esprit que Napoléon ne vient pas de n’importe où. Il est profondément corse, il nait en 1769, c’est-à-dire au moment de l’effondrement et de la liquidation de la tentative politique et militaire d’organisation paoliste qui n’est pas à proprement parler seulement une question d’indépendance, c’est un terme trop contemporain par rapport à l’histoire de l’époque. C’est une tentative politique qui a tenté de donner à la Corse une forme de protection et de garantie face aux puissances étrangères et par les puissances étrangères, ce qui explique d’ailleurs que Paoli négocie avec un certain nombre de ces puissances tout au long de la période allant de 1755 à 1769. C’est dans cet entourage complexe, familial, corse et partagé entre l’intérieur de l’île à Ajaccio et à Corte que la famille Bonaparte joue un rôle discret mais efficace auprès du général Pascal Paoli et de son frère Clément. Lorsque Paoli s’effondrera et sera contraint à l’exil, le père de Napoléon cherchera à garantir l’intérêt de sa famille en se tournant peu à peu vers la France pour trouver un terrain d’exercice de ses ambitions personnelles qui ne sont pas minces et une garantie pour élever ses enfants dans les meilleures conditions.
« Il va devenir un jeune officier au service du Roi de France mais c’est un jeune officier qui a la passion de son île natale et qui aux yeux de ses petits camarades, est un étranger mal vu qui a en plus le culte de Pascal Paoli… »
Il ne faut pas oublier que le statut de la Corse change totalement passant d’une influence génoise à l’échec paoliste et tombant dans une influence française d’une monarchie où la noblesse et la naissance comptent et où l’on n’existe pas sans ce soutien. Il faut mettre en lumière ce fait qui va baigner toute l’enfance de Bonaparte jusqu’à son entrée dans les collèges militaires d’Autun, de Brienne et à l’école royale militaire de Paris. Il n’a pas d’autres choix justement que de prendre la carrière des armes pour avancer dans une société qui est complexe… » Le décès de son père en 1785 lui commande de jouer ce nouveau rôle de protecteur de la famille : « Il va devenir un jeune officier au service du Roi de France mais c’est un jeune officier qui a la passion de son île natale et qui aux yeux de ses petits camarades, est un étranger mal vu qui a en plus le culte de Pascal Paoli… »
L’admiration de ses adversaires dont Chateaubriand ne vient pas du fait qu’il fut un grand chef de guerre, c’est une donnée éminente mais ce n’est pas la meilleure. Pour Chateaubriand, le plus grand intérêt de Napoléon est d’avoir rétabli le principe d’autorité, d’avoir remis la France sur les rails sur le plan juridique et d’avoir supérieurement réorganisé l’Italie.
Tout au long de sa vie (et encore maintenant ?), ses adversaires se serviront de ses origines insulaires pour lui reprocher son statut de « parvenu ». Il est affublé de nombreux sobriquets, « l’ogre », « le sanguinaire », « l’usurpateur » pour Louis XVIII, « Papa Empereur », « le tyran » quand ce n’est pas « Néron », « le fils d’un bourgeois d’Ajaccio » ou encore « l’ange noir de Corse ». Dans tous les domaines de la société, Napoléon impose ses idées, sa vision du monde, tel qu’il le dépeint et tel qu’il a appris à le connaitre : « Mais la conception napoléonienne est avant tout fortement et remarquablement juridique. L’admiration de ses adversaires dont Chateaubriand ne vient pas du fait qu’il fut un grand chef de guerre, c’est une donnée éminente mais ce n’est pas la meilleure. Pour Chateaubriand, le plus grand intérêt de Napoléon est d’avoir rétabli le principe d’autorité, d’avoir remis la France sur les rails sur le plan juridique et d’avoir supérieurement réorganisé l’Italie. En Corse, au-delà des arrêtés Miot que l’on a mis aux orties de manière stupide tout en prétendant offrir un avenir glorieux et nouveau pour l’île que l’on attend toujours, il a aussi établi, en tant qu’Empereur des Français et Roi d’Italie, un système de bilinguisme qui permet l’usage en Corse et en Italie de l’italien et du français. »
Le génie entre plusieurs îles
Pour Raphaël Lahlou, Napoléon est avant tout un génie mélancolique : « Il a des paradoxes, des contradictions. Quand à dire ce qui a souvent été exprimé, qu’il avait l’âme basse ou qu’il était « terriblement bas de plafond » selon la malheureuse formule d’Henri Guillemin, c’est ne rien comprendre à un homme qui a tout lu dans l’histoire contemporaine de son temps, qui a tout lu en matière sociale, qui est pétri de culture et d’histoire antique à un point inappréciable, qui a une vraie conception des enjeux mondiaux de l’époque et notamment une vraie politique de la Méditerranée ce que Braudel appelait le « continent liquide » avec raison ! Napoléon c’est un tout ! C’est un homme dont on pouvait résumer la vie, l’influence politique, l’infortune et la fin dans cette dernière bataille de Sainte-Hélène remportée finalement de manière morale contre l’Angleterre.
L’homme peut être discuté, son autorité aussi mais pour avoir fasciné à la fois Goethe, Chateaubriand, Balzac et beaucoup d’autres, il ne pouvait avoir la vue basse selon le mot du Général de Gaulle lorsqu’il lit la fameuse déclaration de Napoléon déchu : « Tout cela est triste comme la grandeur »… Et bien voilà qui révèle une âme qui n’était pas basse… »
C’était un homme selon le mot de Sacha Guitry qui « naquit dans une île – rêva toute sa vie de conquérir une île – se retira dans une île – et qui, contre son gré, trépassa dans une île. » Au fond, Napoléon est un homme entre plusieurs îles. Même à Paris, le sacre impérial se déroule à Notre-Dame située sur l’île de la cité. Napoléon est avec Saint Louis, l’homme d’Etat, qui, en France, a le plus navigué ! On retient l’essentiel de ses batailles terrestres mais il a aussi mieux compris la mer qu’on ne le dit. C’est un homme qui a la passion de la géographie mouvante de son époque. Il réussit plus que tout autre à mouvoir et faire bouger les peuples. C’est le seul exemple de notre histoire contemporaine à avoir atteint la dimension d’un mythe. J’oserai dire en y ajoutant son petit chapeau et sa redingote, des objets devenus mythologiques. L’homme peut être discuté, son autorité aussi mais pour avoir fasciné à la fois Goethe, Chateaubriand, Balzac et beaucoup d’autres, il ne pouvait avoir la vue basse selon le mot du Général de Gaulle lorsqu’il lit la fameuse déclaration de Napoléon déchu : « Tout cela est triste comme la grandeur »… Et bien voilà qui révèle une âme qui n’était pas basse… »
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Napoléon incarne à la fois un passé national français et profondément corse. On nous dit qu’il en veut à son père Charles d’avoir été trop français, c’est vrai ! Mais le jour du Sacre, le cri du cœur, il le prononce en Corse à son frère Joseph : « Mon dieu, Joseph, si notre père nous voyait ! » C’est à la fois un homme d’autorité et un grand sentimental, c’est peut-être le paradoxe le moins connu de toute la personnalité de l’Empereur… » Même si l’on tient compte du détachement propre à l’historien, nul ne peut se sentir éloigné du troublant et fascinant destin de Napoléon… Du haut de l’Arc de Triomphe, songeons que deux siècles et demi nous contemplent aujourd’hui…
Yannick Campo
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