La nuit aux Invalides, quand l’Histoire est plus grande que la légende

© Amaclio Production

Il y a des lieux habités pour l’éternité. Des endroits où notre présence physique n’est pas aussi sensible que la présence spirituelle. L’hôtel national des Invalides est de ceux-là. Depuis 2012, Amaclio Production redonne vie à ses murs vénérables par un son et lumières devenu mythique.

 

Entre les murs de la cour, le vent fait frisonner le visiteur. Les Invalides, c’est avant tout un hôpital, conçu pour que l’air y circule en permanence. Le génie de la France éternelle à l’état pur : la rationalité d’une disposition médicale qui créée une atmosphère magique. Les Invalides c’est ce point précis où le pratique et le beau, l’urgence absolue et le temps long, l’horizontal et le vertical, se rejoignent sous un dôme scintillant d’or fin.

 

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Clio est la muse de l’Histoire. Amaclio, signifie aimer l’Histoire. Un nom forgé pour formaliser la mission que s’est donné François Nicolas (le président d’Amaclio) en compagnie de Bruno Sellier : restaurer le goût de l’Histoire via la mise en valeur artistique du patrimoine architectural. Un pari pas si évident au début des années 2010, mais qui a fait école. Désormais le nom du Bruno Sellier -le créateur artistique- est désormais connu du grand public et chacun de ses spectacles est un carton. Dame de coeur, donné sur le parvis de Notre Dame avait connu une affluence colossale et un succès critique. Une surprise selon François Nicolas : « La première Nuit aux Invalides a eu lieu en 2012. C’était principalement calibré pour les étrangers et les scolaires. Et il y a eu un grand succès populaire : 30000 personnes la semaine avant les présidentielles ! » Un succès qui obligeait ses créateurs.

Plusieurs cathédrales en France connaissent leurs illuminations. De plus en plus de monuments commandent des spectacles vivants ou lumineux. Un marché en expansion qui réjouit Amaclio mais l’oblige aussi à innover. Sans renier les fondations qui ont fait son succès.

 

L’excellence artistique

 

« Tout spectacle sur l’Histoire fait nécessairement appel à la subjectivité. » explique François Nicolas. Il faut donc être prudent et faire preuve de rigueur historique. Bruno Sellier étant diplômé d’Histoire, il y apporte une attention particulière. Pour écrire ses spectacles, il a une méthode bien à lui : commencer par sélectionner une bande son, puis écrire autour. Cette année, Edvard Grieg est à l’honneur. Le spectacle, est organisé en séquences de plusieurs minutes. Chacune explore pendant quelques instants une partie de l’Histoire de Paris et de l’Histoire de France. Elles sont rythmées par les voix des plus grands : Jean Piat, enregistré pour des spectacles précédents, André Dussollier, ou encore Céline Duhamel (Galadriel dans la VF du Seigneur des anneaux). Des timbres de légende.

 

Comme les bas-reliefs des cathédrales apprenaient le catéchisme aux illettrés au Moyen-Âge, l’image et la musique permettent à tous sans distinction culturelle de comprendre et sentir la grandeur du lieu.

 

Mais la légende si belle soit-elle a besoin d’être mise à la portée de tous. Comme les bas-reliefs des cathédrales apprenaient le catéchisme aux illettrés au moyen-Âge, l’image et la musique permettent à tous sans distinction culturelle de comprendre et sentir la grandeur du lieu. Les Français, étrange peuple navigant à vue dans la mondialisation, ont besoin de se rappeler qu’ils n’ont pas à s’inventer des super-héros. Leur Histoire leur en a déjà offert. Saint Louis, Louis XIV, Napoléon, Charles de Gaulle, les guerriers gaulois, les poilus, les résistants… La nuit aux Invalides est un spectacle populaire, au double sens qu’il respecte les spectateurs en leur montrant l’Histoire réelle dans sa complexité, mais en la rendant abordable.

 

Une promenade musicale et en lumière, tout en recueillement, est mise en scène sous le dôme. © Louis Lecomte

 

Pour ce faire, il faut parler aux sens. Les yeux, l’ouïe et le coeur sont sollicités pour comprendre le passé. Par l’alchimie des images et des sons, l’Histoire est ressentie. Les tableaux sont superbes : extrêmement colorés, jamais immobiles, et d’une synchronisation impeccable avec la musique. Des images d’archive alternent avec des tableaux, des plans et des cartes : les oeils-de-boeuf de la cour d’honneur deviennent des yeux, les colonnes les touches immenses d’un clavier de piano ou les tentures d’une tapisserie royale. Éblouissant. Il faudrait avoir un coeur de pierre pour ne pas se laisser toucher et submerger par cette beauté.

 

L’excellence technologique

 

La nuit aux Invalides, c’est 10 projecteurs 4k. C’est une précision d’ordre millimétrique sur 5000m² de surface projetée. Le fichier du spectacle pèse 60 téraoctets. Pour réussir à faire tourner cette machine, chaque projecteur a son serveur dédié, synchronisé avec la régie. Laquelle ressemble à plus petite échelle au poste de commandement opérationnel d’un porte-avion. Les serveurs ont été conçus pour l’occasion. « En 2012, une telle qualité était totalement impossible. À notre connaissance, c’était le plus grand spectacle du monde dans son genre. À l’époque, les projecteurs étaient à ampoule et pas à laser. Heureusement la fibre a accompagné la 4k » détaille François Nicolas.

Combien d’heures de travail un spectacle comme celui-là demande ? « Au minimum six mois de travail pour vingt personnes, uniquement pour la vidéo. Ce sont les enlumineurs du 21ème siècle. Pour travailler, on prend des photos, on monte les images avec, puis on vient projeter ici la nuit pour synchroniser et régler. » Un résultat artistique qu’il convient de servir par une technique impeccable. Pour alimenter les projecteurs, l’équipe est autonome en énergie, grâce à deux générateurs essence dont un de secours placés dans une cour adjacente. Le spectacle n’est pas joué sans filet : des serveurs de secours sont prêts à prendre le relai. Au Invalides l’air circule, mais ce n’est pas le cas partout : au palais des papes à Avignon, il a fallu poser des pains de glace sur les serveurs pour les rafraîchir. À Carcassonne on frôle les 55 degrés sur les serveurs, qui risquent de se mettre en veille. Il faut mettre des ventilateurs.

 

 

Discutant avec son patron en ce soir de répétition générale, un homme aux yeux bleus et à la barbe argentée fait d’ultimes réglages. Il s’appelle Frédéric Bourgeais. C’est lui qui s’occupe techniquement du son du spectacle. Dans son secteur, c’est une star absolue : il a monté toutes les bandes-son du Puy du fou depuis le début. Il est appelé partout dans le monde. Mais c’est « Un grand plaisir pour nous de travailler ici. Le lieu n’est pas anodin. Il y a un sens très profond à tout ça. » Il s’éloigne tranquillement dans la pénombre après avoir donné quelques explications techniques très gentiment. Belle humilité qui rappelle que rien de grand ne se fait dans l’orgueil.

Nous discutons depuis une heure maintenant dans la cour d’honneur. François Nicolas signale toutes les dix minutes qu’il est épuisé et veut aller se coucher, avant d’embrayer aussi sec sur un autre aspect de son spectacle. La passion prend le pas sur la fatigue. Et un homme passionné est un homme passionnant.

 
 

Louis Lecomte

 
 
 

La Nuit aux Invalides

Un spectacle Amaclio Production par Bruno Sellier

Du 12 juillet au 30 août 2019

Pour réserver, par ici

Journaliste

llecomte@lincorrect.org

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