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Robert Redeker : L’attaquant

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Publié le

10 juin 2018

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Robert Redeker L’attaquant @Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

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Robert Redeker n’est pas à une fatwa près et s’il est l’un des rares intellectuels français à aimer le football, il ne craint pas d’en dénoncer les travers. Qui aime bien châtie bien.

 

Vous écrivez « le football est un rêve sans contenu ». Est-ce si important d’avoir du contenu dans un rêve ? Ne vaut-il pas mieux une émotion brute, directe ?

 

Le rêve est la matière de la littérature, de la psychanalyse aussi, et lorsqu’on explore l’inconscient ou le subconscient, le rêve est quelque chose de très riche, porteur d’autres mondes. Alors que lorsqu’on parle de rêve au sujet de foot, on ne lui trouve pas de contenu. Quand on dit aux joueurs de foot « faites-nous rêver », on ne trouve pas grand-chose. Rêver de quoi? Faitesnous rêver de la victoire, répondent-ils en chœur! C’est d’une grande pauvreté de contenu ! Nous vivons – j’en suis persuadé – ce que Gilles Lipovetsky a appelé il y a déjà quelque temps l’ère d vide; l’emploi du mot « rêve » pour le football correspond à cette ère du vide.

 

 

Dans votre ouvrage, les critiques les plus corrosives sont articulées autour de la sémantique. À propos de l’usage des mots « star », « rêve » ou « artiste », votre propos est assez virulent. Est-ce tout simplement un problème de langage ?

 

En vérité ce n’est pas le football que j’attaque dans ce livre. C’est un petit peu l’univers du football, capitaliste, le foot comme industrie. C’est surtout le vocabulaire utilisé au sujet du football. En disant d’un joueur de foot qu’il est un héros, l’on s’empêche de saisir la valeur de l’héroïsme. Maradona fut un joueur fabuleux qui a donné au football des moments magnifiques, mais ce n’est pas ce qu’on appelle un héros. Un héros est un être qui se sacrifie. Or, un footballeur c’est l’inverse. Il ne se sacrifie pas; il a tous les avantages de la société. Le héros perd tout alors que le footballeur cumule tout. Enfin, le héros est en rupture avec la société dans un moment clivant et conflictuel alors que le footballeur est très conformiste.

 

Maradona – « el Pibe de Oro » – se fait connaître lors la coupe du monde au Mexique en 1982. Des supporters argentins déploient une banderole « Les Malouines, c’est l’Argentine ! », en référence à la guerre des Malouines. Puis, c’est le match contre l’Angleterre lors de la coupe du monde en 1986, avec la « main de Dieu » et le but du siècle. Maradona incarne alors une sorte de fierté populaire et en était conscient…

 

Certes, mais ce n’est pas pour autant un militant. Il a incarné et représenté l’émotion d’un peuple à un certain moment. Je peux trouver un autre exemple : sous la dictature très anti-catalane de Franco, il y avait déjà le Réal et le Barça. Parler catalan était interdit par le régime et se faisait dans les gradins du stade. Car un match est, par excellence, le lieu où peut s’exprimer ce qui est interdit ou refoulé. Une population se sert alors du football pour tenir un discours prohibé dans la vie quotidienne. Je reviens à mon idée de départ: ce n’est pas de l’héroïsme. Je tiens à la rectitude des termes.

 

« Ce que j’attaque c’est l’univers capitaliste du football, le foot comme industrie » Robert Redeker

 

La charge principale de votre livre, c’est cette dénonciation de la mythologie libérale-libertaire qui imbibe le football…

 

Le libéral-libertaire, c’était Cruyff. Tout le monde parlait de lui comme un anti-conformiste parfait. Ce qui est faux. Il avait juste un peu d’avance par rapport à la génération qui est en place aujourd’hui dans les médias et la politique.

 

Lire aussi  : Riolo : « Je ne rêve plus foot »

 

Quelles sont les conséquences sur le football du mode de gestion capitalistique qui prévaut aujourd’hui ?

 

L’enjeu bride le jeu. C’est particulièrement frappant dans le rugby. Sur la santé des joueurs, il y a probablement des conséquences aussi, avec trois matchs par semaine, ce qui implique la pratique du dopage. Zidane lui-même l’a dit: « Comment voulez-vous faire soixante matchs par an sans prendre des piqûres ? ». C’était au tribunal de Turin, je le raconte dans le livre. La pratique du dopage est aussi une conséquence de l’introduction du capitalisme extrême dans la gestion du football. Ce n’est pas seulement une affaire de santé des joueurs mais aussi de morale, puisque cela revient à légitimer la tricherie. Albert Camus explique que l’enjeu du football est l’innocence et la morale, nous en sommes loin aujourd’hui… L’emprise du capitalisme dans sa version néo-libérale a transformé le football en une industrie planétaire du divertissement. Ce qui pose la question du statut du spectacle et du statut du divertissement dans notre société.

 

 Le football est donc devenu un spectacle sans divertissement…

 

Je vais me permettre un tout petit moment de pédanterie ; je crois qu’il faut revenir à Pascal pour y comprendre quelque chose. Pascal est le penseur divertissement par lequel nous nous efforçons de nous soustraire au réel pour ne plus avoir à écouter les ordres que la nature nous dicte. Or, le football, c’est le contraire du divertissement: il faut être performant, hargneux, besogneux, parfois en se jouant de la morale. Ce qui prouve le triomphe du libéralisme. C’est une leçon de catéchisme donnée à l’homme moderne : tu dois être comme les joueurs, te sortir les tripes afin d’être compétitif du matin au soir. Il n’y a rien de plus important que le football dans le monde moderne. Et s’il est aussi important, c’est qu’il n’est pas qu’un divertissement, il a investi le cœur de nos préoccupations.

 

Je reviens à Camus. Ce qui est intéressant dans le football, c’est son côté imprévisible, aux marges des règles et donc de la morale. Même l’introduction de la vidéo ne peut changer un tel état de fait.

Oui, entièrement d’accord. Au rugby, il y a une technicisation de l’arbitrage, ce qui fait de l’arbitre une sorte de dieu planant au-dessus des joueurs. Je crois que cela fait partie de la crise du rugby. Cette croyance en l’image comme juge, comme source ultime de légitimité, est le signe du triomphe de la technique sur l’humain. En effet, l’arbitre peut se tromper. Parfois l’arbitre participe au jeu de vice par la corruption mafieuse mais ce n’est pas la majorité des cas. Alors, je comprends très bien la position de Platini affirmant que le foot est avant tout humain et que la demande d’objectivité technique, notamment par l’image, ne doit pas prendre le dessus. Pendant longtemps dans les tribunaux, on n’acceptait pas l’image comme preuve. Il faudrait discuter du rapport de notre société avec l’image comme source ultime de vérité.

 

« L’emprise du capitalisme dans sa version néolibérale a transformé le football en une industrie planétaire du divertissement. » Robert Redeker

 

En parlant d’image, vous dites que le footballeur est devenu un showman.

 

Pendant longtemps, un footballeur était simplement une vedette. Il était connu et apprécié de ceux qui aimaient le football et vivait à peu près comme tout le monde. Il avait le type d’existence de son milieu social. Avec la starification s’est créée une super classe hors sol et mondialisée d’individus vagabonds qui représentent quasiment une nouvelle race. Dans leur imaginaire, ils vivent sur une autre planète. La vedette Raymond Kopa vivait sur la planète humaine parmi les hommes et à leur hauteur. La star vit dans un univers totalement différent, un univers de papier glacé créé pour faire rêver, ce qui est très différent de ce qu’était la vedette sportive. Neymar est une star.

 

Lire aussi :  Football et politique : les liaisons dangereuses

 

Mais pourtant, Ibrahimovich ne sera jamais autant une star que Pauleta dans le cœur des supporters du PSG, alors qu’Ibrahimovich est la star par excellence. Comme Raï! Ces gens sont ceux qui ne trichent pas, qui respectent l’histoire du club et son identité. Cette idéologie ne mange donc pas tout le foot !

 

Encore que les supporters se posent beaucoup de questions; je ne sais pas si chacun connaît l’histoire de son club.

 

 

Vous expliquez que le football n’est pas un art parce qu’il se conjugue au passé simple.

 

Un art, c’est une activité qui crée des choses qui résistent à l’épreuve du temps. Par exemple, un Rembrandt rend compte d’un temps passé et le fait vivre dans le présent. La présence du passé s’actualise et l’émotion y est toujours aussi forte. Donc l’art donne de la consistance à quelque chose qui reste. Alors que les événements footballistiques donnent lieu à des souvenirs qui s’effilochent peu à peu. Oui, je me souviens du dramatique France-Allemagne en 1982, et ce qui me revient à l’esprit, c’est l’amertume. Ce France-Allemagne a disparu. En revanche, la statuette de la préhistoire est toujours là. Si vous ouvrez un dialogue de Platon écrit il y a vingt-quatre siècles, il peut vous sembler qu’il a été écrit ce matin. C’est un univers de symboles et de signification très éloigné du nôtre, et pourtant si actuel! Je ne crois pas qu’on puisse dire même chose d’un match de football.

 

 

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