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Sortir de l’idéologie de marché : la crise de la dernière chance 1/2

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Pas de masques, pas de respirateurs, pas de tests, pas de médicaments stratégiques, une « union » européenne aux abonnés absents… et finalement un pays qui n’a plus d’autres choix que de rogner sur les droits et les libertés individuelles – qui semblaient pourtant constituer l’ultime socle de notre pacte social ! – en confinant sa population pendant plusieurs mois pour espérer faire face à la crise. Comment en est-on arrivé là ?

 

Tout indique que nous vivons un nouveau spasme de l’ordre marchand que l’État et le contribuable devront, comme à chaque secousse, renflouer sans compter, « quoi qu’il en coûte » nous a dit Emmanuel Macron. Nous paierons, au prix d’un accroissement de la dette et des déficits publics, des années d’une foi quasi religieuse dans les bienfaits de la concurrence libre et non faussée, dans le libre marché comme seule et meilleure instance de coordination de nos activités économiques.

Nous paierons, au prix d’un accroissement de la dette et des déficits publics, des années d’une foi quasi religieuse dans les bienfaits de la concurrence libre et non faussée.

C’est en effet la grande vague de libéralisation des marchés des biens, des services et des capitaux et le recul des Etats dans le pilotage stratégique des activités économiques qui ont conduit au processus de construction de chaînes de valeur globales au terme duquel notre pays se trouve face à un tissu industriel délabré et dans un état d’extrême dépendance vis-à-vis de ses approvisionnements internationaux. Les politiques d’externalisation et de délocalisation vers des pays à faible coût de main d’oeuvre, et à régime fiscal et social avantageux, ont permis de générer de formidables profits privés. Voici venu le temps des pertes, elles seront largement payées sur argent public.

 

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Force est de constater que le marché n’a pas produit, une fois de plus, « l’ordre spontané » supérieurement efficient que nous promettaient les libéraux, Hayek en tête. Depuis une trentaine d’années tout a été mis en place pour organiser le recul de la main visible du politique sur l’économie au profit de la main invisible du marché, nouvelle providence de nos sociétés sécularisées.

Le marché n’a pas produit, une fois de plus, « l’ordre spontané » supérieurement efficient que nous promettaient les libéraux.

Plus besoin de politique pour délibérer du bien commun ni de pouvoirs publics pour le mettre en musique, puisque la simple agrégation des choix privés devait suffire en théorie à produire un équilibre optimal. Le marché était censé agir comme « un petit mécanisme producteur de paradis », « une machine à fabriquer du bien », comme le notait Simone Weil à propos du rôle de l’Histoire chez les marxistes. Il fallait déréguler, libérer l’énergie des « premiers de cordée » de toute tutelle politique puisque, selon un des articles bien connu du petit catéchisme marchand, « l’entrepreneur, tout en ne cherchant que son intérêt personnel, travaille d’une manière souvent bien plus efficace pour l’intérêt de la société que s’il avait réellement pour but d’y travailler » (Adam Smith, Richesse des Nations, IV, 2).

 

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C’est pour satisfaire à ce nouveau matérialisme que la France – qu’une pensée paresseuse aime pourtant à décrire comme irréformable ! – a mené au cours des 30 dernières années de formidables transformations de son système économique ayant conduit à priver l’État de tout moyen de guidage et d’orientation de l’économie : privatisation des entreprises nationales, renoncement à la souveraineté monétaire, abaissement des frontières commerciales, encadrement strict de sa politique budgétaire par les critères de Maastricht, suppression de la planification stratégique et du Commissariat général au plan que Jacques Chirac décrivait pourtant comme « absolument nécessaire pour replacer l’action économique, trop souvent orientée vers l’immédiat, dans la cohérence du long terme » (Discours de la Sorbonne sur le succès de la planification à la française, 24 mai 1996 ; notons qu’un tel éloge n’empêchera Jacques Chirac, peu connu pour sa constance, de supprimer le CGP en 2006…).

La France a renoncé à piloter son économie qu’elle a tout entière livrée aux régulations des marchés

La France a renoncé à piloter son économie qu’elle a tout entière livrée aux régulations des marchés tout en continuant à payer les pots cassés d’arbitrages économiques qu’elle ne contrôle plus en entretenant un vaste système d’aides sociales. On paie sur argent public les désordres sociaux occasionnés par des choix privés dysfonctionnels…

Cette crise sera-t-elle l’occasion pour l’État, dont la contribution financière va être décisive pour relancer l’économie, de remettre la main sur les régulations stratégiques ? On le dit, on le souhaite, et pourtant rien n’est moins sûr ! L’exemple de la gestion des dernières grandes crises provoquées par les désordres du marché conduit à en douter.

 

Aucune leçon tirée de la crise de 2008

 

Déjà, lors de la grande crise financière de 2008, on avait brutalement redécouvert les bienfaits de l’intervention des Etats dans l’économie pour sauver les grandes entreprises systémiques de la banqueroute.  Elles étaient too big to fail, trop importantes pour péricliter ; il fallait soudainement les protéger du libre marché ! Sauver notre économie des désordres des marchés financiers coûta un « pognon de dingue » : augmentation du déficit budgétaire, explosion de la dette (+ de 40 points en 10 ans, de 60 à 100 % du PIB !), forte augmentation des dépenses sociales pour aider les plus fragilisés par la crise…

 

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L’État tira-t-il argument de cette grande opération de conversion de pertes privées en dette publique pour imposer de nouvelles règles, pour mettre un peu plus les forces du marché sous le contrôle du politique ? 10 ans après la crise, le bilan est maigre. Beaucoup des pistes évoquées en 2008 sont restées lettre morte : pas de nationalisation d’entreprises stratégiques mais, au contraire, poursuite du mouvement de privatisation, pas de changement des modes de gouvernance des grandes entreprises alors que la crise offrait une occasion d’inventer une vraie co-détermination à la française de manière à modérer le pouvoir des actionnaires en donnant plus de force à la voix des salariés, pas de réelle séparation des banques entre banque de détail et banque d’affaires ce qui leur permet de continuer, malgré la timide réforme de 2013, à spéculer avec l’argent de Monsieur Tout le Monde… et la garantie des dépôts par l’État !, pas de réelles mesures pour lutter contre l’extrême mobilité du capital qui alimente les mécanismes de spéculation…

Pas de réelle séparation des banques entre banque de détail et banque d’affaires ce qui leur permet de continuer à spéculer !

La crise de 2008 aurait dû sonner le glas de la croyance dans l’efficacité de la libération des forces du marché. Il n’en a rien été. Les tenants de l’idéologie de marché ont finalement gagné presque tous les arbitrages. Il en résulte que l’on ne compte plus aujourd’hui les économistes annonçant l’imminence d’une prochaine crise financière.

 

Lire la suite de la tribune : Sortir de l’idéologie du marché : la crise de la dernière chance 2/2

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