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Sortir de l’idéologie du marché : la crise de la dernière chance 2/2

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La grande crise sociale de l’an dernier, celle des Gilets jaunes, reproduit à peu de choses près le même schéma que la crise de 2008 : l’État paie les désordres du marché, souligne le professeur d’économie Mathieu Detchessahar qui appelle à une profonde remise en cause du fonctionnement actuel de l’économie de marché. Suite de la tribune.

 

La mondialisation marchande, loin de produire un ordre social souhaitable, a conduit au plus grand désordre dans nos territoires. Les Gilets jaunes sont en effet les produits de la métropolisation, c’est-à-dire de la concentration extrême de l’emploi et des services dans les grandes agglomérations au cours des 40 dernières années. La libéralisation des échanges sur le marché des biens et des capitaux a conduit les entreprises à construire des systèmes de production à l’échelle mondiale, les fameuses chaînes de valeur globale qui éclatent la production du produit final en de multiples pays choisis pour leurs avantages en termes de coûts ou de législation.

 

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Pour que ces chaînes de valeur globale puissent fonctionner de façon fluide et à moindre coûts, il faut concentrer toute l’activité économique dans ces grands hubs logistiques que sont devenus les métropoles qui disposent des réseaux de transport et de télécom permettant la bonne gestion des flux de marchandises, d’information et de travailleur.

La mondialisation marchande, fruit de la victoire idéologique des zélateurs du libre-échange, a conduit d’un côté à la croissance de la population des métropoles.

La mondialisation marchande, fruit de la victoire idéologique des zélateurs du libre-échange, a conduit d’un côté à la croissance de la population des métropoles avec ses conséquences en termes d’explosion du prix de l’immobilier, de congestion routière et d’étalement urbain, et de l’autre à la désertification de la France périphérique : raréfaction de l’emploi, disparition des services publics et des services de proximité, extrême dépendance des populations vis-à-vis de la voiture… Ce nouvel ordre territorial est le produit de régulations marchandes incontrôlées qui ont complètement restructuré nos territoires dans le silence et l’impuissance du pouvoir politique central, et souvent avec la complicité des grandes métropoles qui, se pliant aux exigences des marchés et à grands coups de marketing municipal, tentent d’attirer de nouvelles activités et de nouvelles entreprises.

 

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Au bout du processus, il faudra que l’État français, pourtant exsangue au sortir de la crise de 2008, débloque dans la précipitation quelques 17 milliards d’Euros pour calmer la grogne des gilets jaunes. Pour autant, il n’est toujours pas question de remettre sous contrôle politique la dynamique de la mondialisation ni de se convertir à une gestion stratégique de nos frontières tant est puissante l’idéologie du marché libre. Toute tentative de souveraineté économique, c’est-à-dire de réelle politique économique, demeure assimilée à l’horrible tentation du « repli-sur-soi nationaliste » ou à la menace « populiste », épithète commode de la doxa marchande pour disqualifier toute politique alternative.

 

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Aux crises financières et sociales, il faut bien sûr ajouter la crise environnementale tant celle-ci est liée au fonctionnement de marchés qui se refusent décidément à produire spontanément un ordre collectif souhaitable. La courbe de l’augmentation des émissions de carbone est en effet étroitement corrélée à celle de l’augmentation du commerce mondial qui est à l’origine de 25 % des émissions de CO2, en hausse de plus de 10 % depuis 2005.

La courbe de l’augmentation des émissions de carbone est en effet étroitement corrélée à celle de l’augmentation du commerce mondial qui est à l’origine de 25 % des émissions de CO2, en hausse de plus de 10 % depuis 2005.

Or, et par delà les annonces ambitieuses et fanfaronnes du type « Make our Planet Great again », l’Union Européenne a finalement signé en juillet dernier le traité de libre-échange avec le Canada qui ne va ni dans le sens de la réduction des flux de marchandises et des gaz à effet de serre, ni dans celui de la promotion de la production locale et des circuits courts pas plus que dans le sens du soutien aux agriculteurs de la France périphérique… 

 

Pourtant, et toute honte bue, Emmanuel Macron nous annonce aujourd’hui que cette fois-ci, c’est sûr, tout va changer ! Il nous assure qu’après la crise « beaucoup de certitudes seront remises en cause (…), le jour d’après quand nous aurons gagné, ce ne sera pas un retour aux jours d’avant (…) Nous aurons appris et je saurai aussi avec vous en tirer toutes conséquences, toutes les conséquences ». Le monde politique et médiatique bruisse des changements à venir, un cocktail de relocalisations, d’incitations aux circuits courts, de grande politique de santé ainsi que le retour de la politique industrielle et de l’État stratège…

Il s’agirait enfin de poser des limites au libre jeu des marchés et d’en ré-enchasser le fonctionnement dans une vigoureuse régulation politique.

Il s’agirait enfin de poser des limites au libre jeu des marchés et d’en ré-enchasser le fonctionnement dans une vigoureuse régulation politique dont on voit mal où elle pourrait se construire ailleurs qu’au sein de démocraties politiques souveraines. Quel projet enthousiasmant ! Toutefois, et enseigné par l’histoire des crises récentes, il est urgent  que l’enthousiasme provoqué par les belles paroles du temps de crise n’endorme pas l’extrême vigilance dont il nous faudra faire preuve au sortir de la crise. Il faudra beaucoup d’énergie et de persévérance, ainsi qu’un véritable aggiornamento de notre paysage politique, pour contrer la force de l’idéologie et des intérêts et faire en sorte que le virus chinois parvienne à transformer des fonctionnements que ni la crise financière, ni la crise sociale, ni la crise environnementale n’ont réussi à changer.   

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