Mathieu Detchessahar : « C’est le bien commun qu’il faut reconstruire »

@Nicolas Pinet pour L'Incorrect

L’extension indéfinie de la logique du marché s’oppose à toute existence du bien commun, qui suppose l’existence de mœurs partagées, sans lesquelles aucune société n’est viable, argumente Mathieu Detchessahar, professeur à l’institut d’administration des entreprises de l’université de Nantes et auteur de Le Marché n’a pas de morale (Éd. Le Cerf, 2015). La théorie libérale postule l’existence d’une main invisible selon laquelle l'ensemble des actions individuelles des acteurs économiques, guidées uniquement par l'intérêt personnel de chacun, concourt au bien commun. Croyez-vous qu’une telle théorie se vérifie dans les faits ? La main invisible du marché, c’est la forme moderne et sécularisée de la providence pour les économistes libéraux ! Elle assure que l’intérêt collectif sera servi même lorsque personne ne s’en préoccupe, et peut-être d’autant mieux que personne ne s’en préoccupe !  Si l’on en croit Adam Smith, « le marchand, tout en ne cherchant que son intérêt personnel, travaille souvent d'une manière bien plus efficace pour l'intérêt de la société, que s'il avait réellement pour but d'y travailler ». Aux figures emblématiques du citoyen vertueux ou du saint auxquelles les philosophies politiques classiques s’en remettaient pour servir le bien commun, le libéralisme économique substitue celle du marchand, calculateur et âpre au gain. Ce nouvel héros du bien commun a sans doute moins de panache que ses prédécesseurs mais il semble aux libéraux plus réaliste et efficace, la recherche de la richesse étant un levier de motivation sans fin. Libérons donc la dynamique des intérêts individuels et laissons-les s’exprimer au sein d’un lieu qui les contraindra le moins possible – le marché – et alors la magie de la main invisible pourra s’opérer. Les passions privées de la richesse, du luxe ou de la possession sont bonnes pour la société toute entière car elles mettent en branle la machine économique. « Les vices privés feront les vertus publiques », comme l’écrivait Bernard Mandeville dans sa fameuse fable des abeilles. Cette philosophie sociale autant qu’économique est d’une certaine manière très séduisante : elle promet un maximum de liberté individuelle, elle invite chacun à ne se préoccuper que de ses intérêts personnels et à ne jamais s’embarrasser des questions d’intérêt collectif, elle libère tout le monde des vieilles exigences morales de bienveillance, d’amitié civique ou de charité qui deviennent inutiles puisque quelqu’un s’occupe pour nous des dimensions collectives de la vie sociale. La main invisible fait le boulot à notre place ! Elle est un « petit mécanisme producteur de paradis », pour reprendre une expression de Simone Weil. Dans la grammaire libérale, le bien commun peut être assuré sans que l’on ait à poser l’exigence du progrès moral des sociétaires. Il ne sera pas moins bien servi en s’en remettant à la dynamique des intérêts individuels, aux contrats et au libre marché. Plus besoin de socle éthique commun à entretenir et à transmettre ! Précisément, ces dynamiques contractuelles alimentées par la logique des intérêts ne sont-elles pas puissamment productrices de richesses à partager entre tous les membres de la société et, dans ce sens, bonnes pour la collectivité toute entière ? Elles le sont parfois bien entendu. Mais, dans le même temps, elles menacent toujours de saper les fondements de la société. Dès le XIXe siècle, ces « libres » contrats s’attaquent à la dignité du travail, génèrent des inégalités gigantesques et précipitent des millions de prolétaires dans les bras du socialisme révolutionnaire face au drame de la question sociale. Aujourd’hui, les marchés livrés à la seule logique des intérêts individuels ont conduit au saccage environnemental et à l’impasse écologique, mais aussi à la vente de « libres » crédits à des emprunteurs sans revenu, sans emploi, sans patrimoine – les fameux crédits subprimes – qui ont conduit à la grande crise financière de 2008. À un temps de croissance succéda alors un effondrement soudain qui supposa d’appeler les États à la rescousse pour injecter des milliards d’argent public dans l’économie. Si les bénéfices de l’industrie financière sont revenus à quelques-uns, les pertes ont été, elles, très largement collectivisées ! La crise financière aura coûté 40 points de dettes à l’Etat français… Sur un tout autre terrain, observons que les dynamiques marchandes, laissées à la seule logique des intérêts individuels, s’attaquent également à notre imaginaire culturelle et à nos mœurs. C’est le cas lorsqu’on livre la télévision et ses programmes aux marchands qui n’ambitionnent que de « vendre du temps de cerveau disponible à Coca-Cola » ou lorsque s’affichent sur les murs du métro parisien les publicités du site marchand Gleeden qui propose la vente de relations adultères. On le voit, aucune main invisible ne vient protéger la qualité de notre environnement ou la force liante de nos mœurs communes qui nous permettent de vivre heureux ensemble dans un monde partagé.
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Essayiste

bdumoulin@lincorrect.org

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