Au sud-ouest de Londres, Hyde Park déploie une nature tout ce qu’il y a de plus épanoui. Par ce frais printemps, sous une température idéale, à la lumière douce d’une fin de journée ensoleillée de l’hémisphère nord, les chênes et platanes majestueux des parcs royaux forment un horizon vert tendre et touffu. Aux alentours de 18 heures, le 25 avril dernier, affluent, vers Speaker’s Corner, deux petites centaines de militants écologistes du mouvement Extinction Rebellion (XR), catastrophés par l’état de la planète mais heureux de prendre l’air. Le rassemblement met un terme à une série d’actions de bloquage. Ça n’est pas une cérémonie de clôture, mais une « cérémonie de pause », précisera une militante. De quoi inquiéter les Londoniens qui sortent de dix jours de complications majeures. À la mi-avril, les écolos ont pris d’assaut la capitale. Ils ont occupé les centres névralgiques de Parliament Square, Oxford Circus et Marble Arch et barricadé le pont de Waterloo. Impossible de circuler. L’ambition d’Extinction Rebellion est « de créer des moments qui permettent à l’humanité de s’interroger sur les dégâts qu’elle inflige à la planète ». 10 jours de paralysie totale, 1 100 arrestations, 10 000 agents de police déployés.
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Sur les drapeaux verts, un X noir dans un rond représente un sablier, symbole de l’urgence ; le rond c’est la Terre, le noir c’est la mort, le X c’est l’extinction prochaine de l’espèce humaine par sa faute. XR, mouvement créé en Grande-Bretagne à l’automne dernier, prône la désobéissance civile avec pour mot d’ordre : « Don’t vote. Act. » (Ne votez pas. Agissez.) Au diable la démocratie. XR considère que 3,5 % de la population suffit à renverser un régime. Roger Hallam, 52 ans, docteur en activisme politique et l’un des fondateurs du mouvement, parcourt le pays et récolte des signatures de militants volontaires un séjour en prison. Gail Bradbrook, 47 ans, co-fondatrice, docteur en biophysique, a elle-même passé du temps derrière les barreaux, délaissant ses fils de 10 et 12 ans, mais pour leur bien, convaincue que « notre civilisation est sur le point de s’effondrer et d’ici quelques années, mes garçons n’auront plus rien à manger ».

Le site XR avait mis en ligne un guide recommandant aux détenus d’emporter en prison de quoi lire et dessiner, d’exiger des repas vegan, de faire la sieste et des exercices de respiration. L’indécence de cette publication a provoqué l’ire des militants pour les droits civiques qui se battent pour améliorer les conditions de vie en prison. Ils ont fermement rappelé aux écolos qu’il ne fallait pas confondre stage de yoga et incarcération, avec à l’appui les chiffres relatifs à l’explosion de la violence en milieu carcéral. Le guide du bien-vivre en prison disparut alors du site de XR.
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Cette tonalité sacrificielle exalte des militants heureux d’offrir leur corps à la planète. Dans le cadre des actions menées à la City, au motif qu’il faut « combattre l’impact corrosif du secteur financier », une femme s’est collé les seins au bitume, avec de la super glu. Elle gisait là, le pull soulevé jusqu’au cou, face contre terre, à plat ventre devant le siège de Goldman Sachs. Un cordon de policiers entourait bientôt la martyre de plusieurs panneaux pour cacher sa nudité tandis que leurs collègues, écoulant patiemment une bonne quantité de dissolvant (fleuron de l’industrie chimique honnie), s’escrimaient à décoller la militante. Les activistes se collent en général les mains, ce qui semble plus raisonnable. Ils se collent partout, aux vitres des abri-bus, sur le toit des métros, devant la Bourse de Londres où à la clôture de la maison de Jeremy Corbyn. Une fois décollés, ils se ramollissent et se laissent transporter par cinq ou six agents jusqu’au panier à salade.

La classe politique s’incline devant l’exigence d’une « justice climatique ». Et voilà que s’ajoutent aux social justice warriors, les climate justice warriors. XR se réclame de la non-violence. On vous empoisonne la vie au maximum, mais gentiment. XR essaime à l’étranger. La branche française occupait la Défense le 19 avril et le 12 mai déversait du faux sang à la grenadine sur les marches du Trocadéro. Le filon environnemental se portant au mieux, le même 12 mai, à Londres, c’était « Mothers Rise Up » : dans le sillage des grèves de lycéens, après les enfants, les mamans défilaient en vert…
Mais revenons à notre immersion de ce 25 avril. À 18 heures, donc, arrive en procession la généreuse équipe de rebelles poussant sa banderole « 12 ans pour sauver la Terre ». Sur un rythme lénifiant, ils chantent « We are part of the earth and it is part of us » – en gros, nous sommes des Terriens. C’est très lent, très grave. D’autres incantations suivront, du même acabit, évoquant l’amour, l’humanité tout entière, l’amour, le cœur, l’amour, l’eau, l’air, l’amour. Puis, sur un air de gospel : « Nous sommes des espèces en danger ». Enfin, une femme au micro, la gorge serrée d’émotion, égrène des remerciements à l’amour, à l’humanité, à l’amour, à la Terre, à l’amour. La foule s’écarte en haie d’honneur pour faire passage au défilé d’une compagnie d’acteurs au chômage grimés de blanc et de rouge vêtus. Une sorte de sous-chœur antique muet chargée d’annoncer la tragédie climatique à venir.
J’entreprends Nico, un jeune Allemand qui, me dit-il, est venu de Berlin en bus. Diplômé de géographie et d’un master en éducation, il sera bientôt prof. Aïe. Il évoque les actions de bloquage, émoustillé par la nouvelle technique des essaims de vélo : « À 30 ou 40, on bloque un carrefour, puis on disparaît. On bloque une autre intersection, et ainsi de suite ». Pourquoi est-il là ? Quelles sont ses inquiétudes ? « La dévastation, la famine ». Le mouvement XR affirme fonder ses actions sur des données scientifiques. Lesquelles souhaiterait-il mettre en avant ? « Il y a un consensus scientifique. 99 % des chercheurs reconnaissent la cause humaine du changement climatique. Il y a 1 % de négationnistes mais leurs publications sont toutes fausses ». Malheureusement, il n’a pas de nom à citer, d’un de ces négationnistes, il dit ne pas être informé sur le sujet. Je parle à Don, qui arbore un T-shirt XR. « Nous sommes une grande famille », me dit-il, touché par « tous ces gens qui se réunissent et se parlent, sans violence ». Je lui demande quelles sont les actions prioritaires envisagées pour sauver la planète. « Il faut arrêter de couper des arbres et cesser d’utiliser des contenants en plastique à usage unique », répond-il, à plusieurs reprises. Comment décrire ces manifestants de la façon la plus non-violente qui soit ? Disons que beaucoup semblent en rupture de ban. Répliques des hippies des 70’s par leurs costumes et leur tranquillité intellectuelle, la joie de vivre en moins, remplacée ici par un mysticisme vert. Fatiguée de quémander des informations sur le sujet du jour, l’environnement, le climat, la pollution… je récolte, sans les avoir réclamés, plusieurs câlins, avant de laisser cette assemblée à ses prières pour traverser en sens inverse la glorieuse nature de Hyde Park.





