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« Game Changer » en Syrie

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Rebelles pro-turcs franchissant la frontière syrienne © DR

 

[Certaines des photos ou vidéos mises en lien dans cet article peuvent heurter par leur violence, NDLR.]

 

Près de neuf ans après le début de la guerre civile syrienne, celle-ci vient à nouveau de connaître l’un des multiples retournements de situation qui rythment régulièrement le conflit. Pour la troisième fois, l’armée turque a lancé une offensive contre les Kurdes syriens ce qui a mené au retrait des forces américaines et européennes du nord syrien tandis que Bachar Al-Assad persiste dans sa volonté farouche de reconquérir l’intégralité du territoire de la République Arabe Syrienne.

 

 

 

Au mois d’août 2016, la Turquie, appuyée par certains corps de la rébellion syrienne avait pris le prétexte des avancées de l’Etat Islamique, pour lancer une offensive (Opération « Bouclier de l’Euphrate ») dans le nord-est du gouvernorat d’Alep, faisant d’abord reculer les djihadistes puis s’en prenant aux forces du YPG (« autonomistes » kurdes syriens, à l’idéologie marxiste-léniniste et pendant syrien du groupe terroriste kurde PKK opérant sur le territoire turc). Freinée par les Etats-Unis, la Turquie s’implanta néanmoins fermement dans la région. En janvier 2018, c’est dans le nord-ouest du gouvernorat d’Alep que la Turquie lance une nouvelle campagne contre les localités tenues par le YPG, appuyée là encore par des groupes rebelles syriens (Opération « Rameau d’olivier »). Malgré la résistance initiale kurde, la disproportion des forces voit la ville d’Afrin tomber sous influence turque peu après.

A Raqqa comme à Hajin, les opérateurs des forces spéciales françaises, britanniques et américaines ont combattu côte à côte avec ces combattants kurdes afin de reprendre ces territoires au Califat.

Le président Turc Recep Tayyip Erdogan menaçait depuis plusieurs mois de rentrer de lancer une nouvelle offensive à l’est de l’Euphrate en plein Kurdistan syrien tenus par les Forces Démocratiques Syriennes (FDS). Celles-ci, composées en large partie des YPG kurdes mais aussi de groupes rebelles arabes, ont été le fer de lance de la coalition internationale durant des années de combat contre l’Etat Islamique au cours duquel ils ont perdu 11 000 combattants. A Raqqa comme à Hajin, les opérateurs des forces spéciales françaises, britanniques et américaines ont combattu côte à côte avec ces combattants kurdes afin de reprendre ces territoires au Califat. Las, malgré une dernière lettre envoyée par Donald Trump au président turc pour le convaincre de ne pas lancer d’offensive, ce dernier n’en a pas tenu compte et a donné ses ordres. Le 9 octobre, l’armée turque lance l’offensive (Opération « Source de Paix ») sur le Kurdistan syrien (Rojava dans la terminologie kurde, Djaziré pour les arabes syriens).

 

 

 

Troisième offensive turque

Ayant déployé 80 000 soldats à sa frontière, l’armée turque soutient surtout les 14 000 rebelles de « l’armée nationale syrienne », véritable regroupement de desperados du djihad étant passés par des groupes comme celui de Hayat Tahrir Al Sham (HTS) ou par l’Etat Islamique mais étant avant tout motivés par l’appât du gain. Ces « proxies » turcs sont indispensables au pouvoir en place à Ankara pour mener des offensives contre des cibles qu’elle ne peut pas faire attaquer par son armée : soldats syriens, russes, américains, européens… En revanche, face aux 50 000 hommes déployés par le YPG dans le nord du territoire syrien, la machine de guerre turque se déchaîne.

Les buts de guerre turcs sont d’établir une zone de 32 kilomètres de profondeur sur toute la longueur de la frontière syrienne sous influence turque afin d’y reloger les millions de déplacés syriens réfugiés en Turquie et de protéger le territoire turc de toute menace terroriste.

 

 

Les opérations se sont focalisées pour le moment sur les villes frontalières de Tall Abyad et de Ras Al Aïn, théâtres de violents combats. Ailleurs, en terrain ouvert, les supplétifs de l’armée turque sont parvenus facilement en plusieurs endroits à atteindre l’autoroute M4 (artère logistique essentielle) à une trentaine de kilomètres de leur base de départ.

 

 

La géographie comportant peu de reliefs pour se dissimuler, les Kurdes se font étriller par l’artillerie lourde et l’aviation turque. Si Tall Abyad tombe finalement, Ras Al Aïn a fait l’objet d’âpres combats.

 

 

Mais les kurdes du YPG, force exclusivement terrestre reproduisent le même schéma que l’Etat Islamique avait mis en place contre eux-mêmes à Kobane : concentrer de nombreuses troupes dans une petite ville visées sans relâche par une artillerie lourde et une aviation surpuissante. Là où les djihadistes avaient été détruits par l’US Air Force, ce sont cette fois les F16 turcs qui déciment les combattants kurdes.

 

 

Face à ces développement tactiques, un véritable « game changer » est en train de s’opérer dans le nord syrien. Visés délibérément par les rebelles syriens pro-turcs, les forces spéciales américaines ne pouvaient plus tenir leurs positions sans riposter. Pour éviter un tel engrenage, Donald Trump a décidé de retirer ses forces de la zone (un millier de soldats) pour les redéployer en Irak, (hormis 150 opérateurs qui se replieront dans la poche rebelle d’Al Tanf à la frontière jordanienne). Contraints par leur dépendance logistique à l’armée américaine, les forces spéciales françaises et britanniques suivent le même mouvement de retrait du nord-est syrien. Si l’écœurement est patent parmi les forces spéciales de ces trois pays devant le « lâchage » des Kurdes il faut comprendre la logique américaine incarnée par Donald Trump.

Après bientôt vingt années de guerre en Afghanistan, en Irak puis en Syrie, les Etats-Unis réalisent que leur investissement militaire est largement improductif, voire contreproductif (le nombre de djihadistes dans le monde ayant explosé depuis le 11 septembre 2001) et extrêmement couteux.

Les Etats-Unis n’ont jamais fait la guerre pour des causes morales (même si leurs discours disent l’inverse) mais uniquement par intérêt stratégique. Après bientôt vingt années de guerre en Afghanistan, en Irak puis en Syrie, les Etats-Unis réalisent que leur investissement militaire est largement improductif, voire contreproductif (le nombre de djihadistes dans le monde ayant explosé depuis le 11 septembre 2001) et extrêmement couteux. Après la destruction du califat territorial de l’Etat Islamique, l’Amérique veut voir désormais rentrer ses « boys » à la maison. Mais cette brusque décision a entraîné une réaction en chaîne. Les Kurdes, lâchés par leur allié américain, ne pouvant lutter face à la puissance turque se voient contraints de revenir dans le giron de la République Arabe Syrienne. Leur refusant toujours l’autonomie demandée, le régime syrien leur propose en revanche de les aider à repousser militairement l’invasion turque. Ainsi, en l’espace de quelques heures, les troupes syriennes se mettent à réoccuper des points clés abandonnés depuis des années comme le barrage de Tabqa, la ville d’Aïn Yssa et surtout la ville emblématique de Kobane.

 

 

On assiste à des scènes surréalistes où des militaires américains croisent lors de leur retrait des militaires syriens qui montent vers la frontière.

 

https://twitter.com/StrategicNews1/status/1183843072754491392

 

La ville de Manbij, du côté ouest de l’Euphrate représente un point crucial du conflit. Ocuppée par les FDS, protégée par les américains, celle-ci se trouve sous la menace des supplétifs turcs après le retrait américain. L’armée syrienne souhaite s’y déployer, mais la composante arabe des FDS a prévenu que ses combattants s’y opposeront.

Pour calmer le jeu, c’est la police militaire russe qui s’y est déployée pour le moment mais nul doute que la situation y reste explosive.

 

 

Au bout de dix jours d’offensive turque, sous la pression des Etats-Unis, le président Erdogan a accepté une trêve de 120h dans les combats. Le but de l’administration américaine est de convaincre les FDS durant ce laps de temps d’abandonner les 32 kilomètres de profondeur réclamés par la Turquie. Pour le moment, les combattants kurdes se sont retirés de la ville de Raïs Al Aïn mais conservent leurs positions partout ailleurs où les supplétifs pro-turcs n’ont pas réussi à percer.

Déjà les kurdes, ont commencé à abandonner la garde de certaines prisons où étaient détenus les combattants djihadistes qui en ont profité pour s’enfuir et rejoindre leur groupe afin de reprendre le combat. 500 djihadistes ont réussi à s’enfuir pour l’heure selon Moscou. Sisyphe et son rocher djihadiste.

Les retournements de situation, toujours aussi nombreux que spectaculaires dans le conflit syrien ne permettent pas de prédire comment les choses évolueront mais il est certain que l’Etat Islamique, retranché dans le désert depuis la perte de ses dernières villes n’attendait que le retrait américain pour repartir à l’offensive.

 

Lire aussi : Guerre d’attrition en Nord-Syrie

 

Déjà les kurdes, ont commencé à abandonner la garde de certaines prisons où étaient détenus les combattants djihadistes qui en ont profité pour s’enfuir et rejoindre leur groupe afin de reprendre le combat. 500 djihadistes ont réussi à s’enfuir pour l’heure selon Moscou. Sisyphe et son rocher djihadiste.

 

 

 

 

Bachar avance

Bachar Al Assad lui, à l’offensive dans la province d’Idleb depuis le 6 mai 2019 a poursuivi ses avancées militaires vers la frontière turque. Au début du mois d’août, après trois mois de rudes combats, l’armée syrienne arrivait en vue des lignes de Lataminah dans le nord de Hama à la frontière d’Idleb. Lataminah, Morek et Kafr Zitah, étaient trois localités très fortifiées tenues par les rebelles en vue d’une offensive loyaliste venant de l’est. Cependant, c’est par l’ouest, (bien moins défendu) que l’armée syrienne a lancé son attaque sur la zone rebelle, largement tenue par le HTS. Menacés d’encerclement, les rebelles ont du abandonner ces lignes sur lesquelles ils escomptaient mener une rude défense pour se replier dans la province d’Idleb. A noter que le poste de surveillance turc de Morek reste occupé par l’armée turque après le retrait rebelle. Néanmoins, la grande ville du sud de la province d’Idleb, Khan Sheikhoun, est également abandonnée au régime face à la rapidité de l’avancée de l’armée syrienne. Dans ces combats, si HTS a perdu des centaines de combattants de valeur, le groupe Jaich Al-Izza a été très affaibli, renforçant ainsi encore davantage l’influence djihadiste du HTS sur la province.

 

 

Pourtant, toutes les localités d’Idleb ne soutiennent pas l’idéologie du djihad. Dans la ville de Saraqueb notamment, des manifestants, à visage découvert protestent contre la présence des djihadistes autant que contre le régime de Bachar Al-Assad. Néanmoins Al-Joulani, chef du Hayat Tahrir Al-Sham, ne faiblit pas et contrôle toujours ses effectifs en bon ordre. Suite à la défaite au nord de Hama, il lance une nouvelle campagne de recrutement et fait construire de nouvelles lignes de défense en prévision des futurs combats. Toute la province d’Idleb est alors creusée par de multiples réseaux de tranchées et tunnels pour endiguer les prochains assauts loyalistes.

Les hauteurs sur lesquelles se situent le village de Kabani restent tenus par des rebelles bien équipés (pour beaucoup djihadistes sur ce front) qui repoussent des dizaines et dizaines d’assaut sans relâche tout en étant constamment bombardés par l’aviation russe et syrienne.

Si Bachar Al-Assad, avance sur quasiment tous les fronts (surtout depuis l’offensive turque) il est à noter qu’un front rebelle tient fermement depuis six mois. Les hauteurs sur lesquelles se situent le village de Kabani restent tenus par des rebelles bien équipés (pour beaucoup djihadistes sur ce front) qui repoussent des dizaines et dizaines d’assaut sans relâche tout en étant constamment bombardés par l’aviation russe et syrienne.

 

Assurément, si les armes sont du côté loyaliste, la foi et la valeur au combat sont toujours du côté rebelle. Cette rare interview d’un djihadiste français de la province d’Idleb jette un regard crû sur la mentalité de ces combattants :

 

https://www.youtube.com/watch?v=-VLA8RvSCpE&feature=youtu.be

 

Les prochaines heures confirmeront si le retournement de situation en train de s’opérer en Syrie aura l’impact stratégique effectivement attendu sur tous les front syriens mais indubitablement, beaucoup de combattants souhaitent que la guerre continue encore longtemps au pays du Sham.

 

 

Romain Sens

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