Vous avez réalisé votre thèse sur « l’armée ottomane vue par les attachés militaires français » : pourquoi les Turcs entrent-ils en guerre en novembre 14 et pas en août conformément à leurs accords avec les Allemands ?
Le texte de l’alliance signée secrètement le 2 août 1914 est assez fou, la mobilisation est donc organisée, mais « à titre défensif », sans déclaration de guerre. Officiellement, durant l’été et l’automne 1914, l’Empire ottoman est neutre ; en fait, ses dirigeants hésitent à entrer dans la mêlée. De leur côté, les Allemands doutent de l’intérêt d’avoir la Turquie dans leur camp. Ils changent d’avis après la bataille de la Marne, quoiqu’ils redoutent de devoir porter secours à une armée ottomane déconsidérée depuis ses récentes défaites dans les Balkans. De leur côté, les Turcs n’ont pas oublié que les Allemands les ont laissés tomber pendant ces guerres balkaniques de 1912-1913. Enfin et surtout, les liaisons entre les Empires centraux et les Turcs sont compliquées, car la Bulgarie et la Roumanie sont neutres jusqu’en 1915. Comment acheminer à Constantinople techniciens, matériel et munitions indispensables à l’effort de guerre ?
Les Turcs s’engagent aux côtés de l’Allemagne en novembre 1914 parce qu’ils veulent participer au monde d’après.
Les Turcs s’engagent aux côtés de l’Allemagne en novembre 1914 parce qu’ils veulent participer au monde d’après. En dépit du coup d’arrêt de la Marne, ils croient en la victoire allemande et veulent être dans le camp vainqueur quand la paix se fera. Leur espoir est de récupérer les îles grecques perdues à l’issue des guerres balkaniques, et peut-être l’Égypte aux Britanniques. Ils ne veulent pas démobiliser, et leurs troupes s’impatientent ; elles ne peuvent demeurer plus longtemps l’arme au pied. Ils craignent les projets de démantèlement par les puissances européennes de l’Anatolie, pour protéger les chrétiens.
Par ailleurs le pays est ruiné. Finalement les Allemands font passer deux convois d’or qui constituent le bakchich le plus colossal de la Première Guerre mondiale. Le gouvernement peut enfin payer ses soldats et ses fonctionnaires ; cela les incite à passer au stade suivant, une entrée en guerre effective ; d’autant que la cote de l’Angleterre est au plus bas. L’étincelle, ce sont les deux navires turcs en phase d’essais en mer qui sont saisis par les Britanniques alors qu’ils avaient été payés et étaient sur le point d’être livrés. Cette saisie est un drame national : la population avait participé à l’achat très onéreux de ce qui devait devenir le fer de lance de la flotte ottomane.
Les Allemands s’empressent de leur offrir en grande pompe le Goeben et le Breslau, parmi les plus puissants navires de leur flotte méditerranéenne en octobre 1914. Ce qui convainc les Turcs de la sincérité allemande et de la fourberie britannique. Le bombardement des ports russes d’Odessa et de Crimée par ces deux navires sous commandement et avec équipages allemands, mais battant pavillon ottoman, déclenche de facto la guerre.
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L’entrée en guerre de l’Empire ottoman pose rapidement des problèmes de ravitaillement à l’armée russe.
Pour ravitailler en armes et munitions l’Empire russe, il faut passer soit par la mer Blanche, gelée une grande partie de l’année, soit par le port de Vladivostok et emprunter le Transsibérien. Du coup, l’entrée en guerre ottomane est fatale pour les Russes si la guerre se prolonge. Le Bosphore et les Dardanelles étant solidement tenus par les Turcs, la mer Noire devient un cul-de-sac sans issue. Vaincus militairement par les Russes dans le Caucase dès début 1915, les Turcs les étranglent économiquement en les empêchant de recevoir des secours de leurs alliés français et britanniques.
Vous avez été amené à vous intéresser de plus près à Mustafa Kemal, le fondateur de la Turquie moderne.
On ne sait pas grand-chose sur la vie du jeune Mustafa Kemal en réalité. Il est à la marge du mouvement des Jeunes Turcs pour des raisons de rivalités personnelles avec leur chef militaire, Enver Pacha. Lorsque la guerre de 1914 éclate, il est un obscur lieutenant-colonel, tout à fait inconnu. Il est en ambassade à Sofa en tant qu’attaché militaire. Mais quand les combats commencent, l’Empire ottoman ayant besoin de tout son monde, il a l’opportunité de commander un régiment au moment des Dardanelles.
Et c’est là qu’il se révèle ?
Il se révèle au feu en effet. Il monte vite en grade, mais il reste encore inconnu en Europe y compris en Grande-Bretagne où pourtant les services de renseignements sont aux aguets des changements dans le haut commandement d’une armée qu’ils affrontent en Mésopotamie (Irak) et en Palestine. Son nom n’apparaît quasiment nulle part dans les rapports et comptes rendus britanniques en 1918 alors qu’il est devenu l’un des généraux les plus importants. Il est vrai que son action a été discontinue car sa santé est fragile. Il a notamment des problèmes de vue très graves.
En outre, après les Dardanelles, il s’est battu pendant un an et demi contre les Russes dans la région de Mouch, Bitlis et Van, c’est-à-dire en Anatolie orientale. On ne sait rien de ce qu’il y a exactement fait, alors que cette période correspond au génocide arménien. Qu’en a-t-il su ? Qu’a-t-il vu ? Il a été rapidement promu général de brigade et de division et a participé aux rudes combats contre les Russes qui progressent vers le centre de l’Anatolie. Il est à nouveau malade puis affecté au groupe d’armée Yildirim (« La Foudre ») chargé de reprendre Bagdad tombé entre les mains des Britanniques en mars 1917. La campagne se passe mal, il retombe malade et retourne à Constantinople. La chance de sa vie se présente : il est nommé dans la maison militaire du prince héritier, le futur Mehmet VI et l’accompagne en Allemagne auprès de Guillaume II et Ludendorff.
« Les Français se sont illusionnés sur la francophilie de Kemal qui avant tout est un nationaliste turc. Il était très réaliste et très bien informé sur le jeu français et les arcanes de la politique parisienne. »
Pour la première fois, il a un contact avec le pouvoir politique.
Il noue à cette occasion d’utiles relations dans les milieux dirigeants ottomans et au sein du palais. Mais quand Mehmet VI monte finalement sur le trône, il ne lui offre pas le commandement auquel il aspirait. Il retourne en Syrie et finit la guerre générale de groupe d’armée – en fait, un fantôme de groupe d’armée, car les troupes dont il prend le commandement sont minées par les désertions. Mais c’est la défaite.
Mustafa Kemal est un Turc d’Europe : est-ce que cela a inspiré sa vision géopolitique ?
Très certainement. Il est né à Salonique, aujourd’hui Thessalonique en Grèce. Alors un port très actif et très européanisé de l’Empire ottoman déclinant. Comme beaucoup de dirigeants civils et militaires ottomans de l’époque, il est un Rouméliote, c’est-à-dire un Turc des Balkans. Mais il n’a jamais vraiment vécu en Europe occidentale. Le seul pays étranger qu’il connaisse un peu c’est la Bulgarie.
Sa connaissance de la civilisation européenne est donc essentiellement livresque ?
Il est difficile de dire s’il parlait bien le français. Certainement il le lisait et son ordonnance avait toujours un dictionnaire Robert avec lui. C’est un intellectuel. S’il n’avait pas été militaire, il aurait fait un enseignant de grande qualité.
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Est-ce que cette francophilie présumée de Kemal est un élément qui poussa la France à laisser tomber les Grecs en 1920 et 1921 ?
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la rivalité « coloniale » ou « impérialiste » franco-britannique est à son paroxysme au Moyen-Orient. Les Français veulent la Syrie et les Britanniques sournoisement la leur contestent. Lesdits Britanniques soutenant les Grecs, naturellement les Français sont enclins à aider les insurgés turcs qui en Anatolie affrontent l’armée royale hellène qui a débarqué à Smyrne le 15 mai 1919. Les Français se sont illusionnés sur la francophilie de Kemal qui avant tout est un nationaliste turc. Il était très réaliste et très bien informé sur le jeu français et les arcanes de la politique parisienne. On ne sait pas s’il était franc-maçon, mais il y avait un terreau favorable, on se comprenait : les « progressistes » français l’appréciaient voyant en lui une sorte d’« homme des lumières ».
Kemal comprend la rivalité franco-anglaise : pourquoi les Anglais qui avaient toujours soutenu l’Empire turc contre la Russie laissent-ils tomber ce contrepoids naturel ?
Après les guerres balkaniques, les Britanniques misent sur la Grèce de Venizélos et se trompent sur la puissance du royaume hellène. En réalité, à partir de l’ouverture du canal de Suez et du « protectorat égyptien » mis en place en 1882, le Bosphore a perdu de son intérêt pour eux. Leur priorité est de protéger la route des Indes avec un État-tampon en Palestine. Rappelons que les Ottomans ont attaqué deux fois le canal pendant la guerre. Certes chaque fois, ils ont été repoussés mais l’alerte a été chaude. Dans cette perspective une Grèce puissante en Méditerranée orientale est préférable à la Turquie. Elle sera un État client de l’Empire britannique plus sûr et plus manipulable. Avec la Palestine, elle formera un glacis protecteur.
Les Français et les Anglais pulvérisent façon puzzle l’Empire Ottoman en 1920 à Sèvres.
Tout se joue en réalité à la conférence de San-Remo (avril 1920) qui prépare le traité de Sèvres (août 1920), traité qui ne respecte d’ailleurs pas les fameux accords Sykes-Picot (accords en réalité passés entre Paul Cambon et Sir Edward Grey). Clemenceau y renonce dès la mi-novembre 1918 quand il abandonne Mossoul et la Palestine à Londres. La France a très peu de troupes au Moyen-Orient, beaucoup trop peu pour imposer une « Grande Syrie » s’étendant de Mossoul à Jérusalem.
Les Turcs jouent très vite les Russes contre les alliés.
Anglais et Français soutiennent les Russes blancs : en retour, les Bolchéviques aident l’armée kémaliste dans sa lutte contre les Grecs. En un an, de l’été 1919 à l’été 1920, le contexte géopolitique a complètement changé. Les Russes et les Turcs se sont déjà relevés de leur défaite. Les dispositions du traité de Sèvres sont devenues inapplicables.
Une Turquie de 400 000 km2 avec à ses frontières un Kurdistan anarchique, une immense Arménie hostile et une Grèce élargie aux côtes ioniennes, tout ceci ne peut plus être imposé aux Turcs sans devoir à nouveau les vaincre militairement.
Une Turquie de 400 000 km2 avec à ses frontières un Kurdistan anarchique, une immense Arménie hostile et une Grèce élargie aux côtes ioniennes, tout ceci ne peut plus être imposé aux Turcs sans devoir à nouveau les vaincre militairement. Or la France et l’Angleterre ont démobilisé et d’ailleurs leurs opinions publiques ne sont pas disposées à une nouvelle aventure. L’armée royale hellène qui essaie de déloger les nationalistes turcs du centre de l’Asie mineure n’a pas les moyens de son entreprise et en 1922, vaincue à plate couture, est contrainte d’évacuer en catastrophe l’Asie mineure.
N’est-ce pas le traité de Sèvres qui achève de convaincre les Turcs de rallier Mustafa Kemal contre les derniers Ottomans ?
Il est incontestable que tous les patriotes turcs se sont ralliés aux partisans de la résistance aux Grecs, autour de Kemal. À partir de l’été 1920, il est le champion incontesté de l’indépendance : le sultan qui collabore avec les Britanniques est discrédité d’autant qu’il a signé Sèvres. Mais pour les Turcs de l’entourage de Kemal, n’importe quel traité de paix réduisant substantiellement l’Empire aurait été inacceptable. Ils veulent a minima des frontières correspondant à leurs positions militaires au moment de la signature de l’armistice de Moudros, le 30 octobre 1918 ; autrement dit, ils veulent toute l’Anatolie sans qu’aucune concession territoriale ne soit faite aux Grecs et aux Arméniens, quel que soit le bien-fondé historique de leurs revendications.
À Lausanne en 1921, Kemal obtient un retour à la situation géopolitique qui prévalait quand l’armistice de Moudros a été signé – sauf le Sandjak d’Alexandrette (Iskanderun), ce qui lui sera beaucoup reproché ensuite. À cet égard, le traité de Lausanne est un triomphe de la diplomatie turque. Les Kémalistes, pour l’essentiel, obtiennent les frontières qu’ils veulent. Au traité d’Angora avec Franklin-Bouillon, la France réussit l’exploit d’obtenir, en échange de sa renonciation à la Cilicie, la Syrie, alors que ses forces sont très faibles sur place.
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Atatürk est-il sensible au panturquisme, aux rêves néo-touraniens vers l’Asie centrale ?
C’est un Turc occidentalisé. Il est peu sensible au mythe de Touran, davantage présent dans les milieux Jeune-Turcs « extrémistes », notamment dans l’entourage de son rival Enver pacha, où un instant on a cru pouvoir créer de toutes pièces un immense Empire turc des steppes s’étendant du Bosphore à la muraille de Chine. Il ne faut pas oublier qu’à la faveur de l’écroulement russe consécutif au traité de Brest-Litovsk, en 1918, ils s’emparent de Bakou en mars-avril 1918.
Ils pensent être reçus à bras ouverts par les turcophones azéris, mais constatent que ces derniers veulent surtout leur indépendance. De plus, ils sont chiites : l’accueil est donc très froid. Les tentatives turques de monter une « armée de l’islam » et d’organiser des bases militaires se soldent par un échec. Le mythe touranien s’effondre. Mustafa Kemal est conforté dans sa volonté d’organiser un État-nation turc centré sur l’Anatolie et ses appendices thrace et kurde.
« On a souvent évoqué l’extraordinaire meneur d’hommes qu’il a été, on a moins chanté les louanges de diplomate. Or il a été un redoutable négociateur. »
Kemal est donc davantage attiré par la suite par les expérimentations militaristes, voire fascistes, en Europe occidentale ?
Personne n’est républicain en 1922 : la monarchie est une évidence pour tous, même si Mehmet VI n’est pas aimé. Personne, sauf Atatürk qui sait très bien où il veut aller : vers la République. Il a été condamné à mort par Mehmet VI et n’éprouve depuis aucun respect pour la marionnette des Anglais qui ose se présenter comme « l’ombre de Dieu sur terre ». Par ruse, avec beaucoup d’habileté, il parviendra à l’évincer sans faire couler le sang. La proclamation de la République le 29 octobre 1923 est une surprise pour tous ses compatriotes : très peu de gens étaient dans le secret. Mustafa Kémal – bientôt K. Atatürk, est nationaliste et républicain mais pas militariste. Il se méfie du recours gratuit à la violence et notamment regarde avec suspicion le régime fasciste.
Sa sympathie pour l’Allemagne est un peu plus grande. Les Allemands sont d’anciens frères d’armes et pour cela, il les respecte. Pour autant, il ne veut pas que la Turquie intègre à nouveau leur orbite. D’une manière générale, il répugne à tout aventurisme politique et soigne ses bonnes relations avec toutes les grandes puissances de l’époque, y compris l’URSS. Il cherche même à se réconcilier avec la Grèce. Soldat doué, il est aussi un diplomate né : tenant compte des rapports de force et apte à trouver des compromis.
Ajoutons que ces compromis, il les respecte dans l’esprit et dans la lettre. En cela, il est très différent de certains de ses successeurs à la tête de la République, beaucoup plus impulsifs et inconséquents. On a souvent évoqué l’extraordinaire meneur d’hommes qu’il a été, on a moins chanté les louanges de diplomate. Or il a été un redoutable négociateur. Sur le « tapis vert », il a remporté de grandes batailles. De ce point de vue, le traité de Lausanne qui remplace et annule le traité de Sèvres est son succès le plus considérable ; il a fait de la Turquie la puissance régionale qu’elle est aujourd’hui encore, qu’on le veuille ou non incontournable au Moyen-Orient.

Ataturk, naissance de la Turquie moderne
Fabrice Monnier
CNRS éditions
350 p. – 12 €





