À l’heure du bilan d’une guerre, les historiens ont l’habitude se demander en premier lieu qui en est responsable. Ici, la réponse évidente est: la Russie, puissance impérialiste qui tyrannise un petit frère en quête d’indépendance selon des motifs manifestement délirants, comme celui de la dénazification. Cette réponse est aussi correcte qu’incomplète. La vague de condamnation qui a parcouru l’Europe envers Vladimir Poutine s’explique en grande partie par l’effroi d’un continent redevenu immature politiquement devant l’irruption de l’histoire à ses portes. Bien sûr, il y a encore de la bonne santé dans ce raidissement, au moins la volonté de ne pas être écrasé sans un geste. Il y a aussi beaucoup d’aveuglement, d’hémiplégie mentale. Car si Poutine n’a eu besoin de personne pour devenir un autocrate, de nombreuses incompréhensions, des erreurs occidentales ainsi que les héritages de l’histoire l’ont aidé à devenir un autocrate sanguinaire.
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L’entente impossible
Impossible d’expliquer le déferlement d’acier du 24 février sans en revenir à la naissance de la Russie moderne, quand le monde libre triomphait de l’URSS. Au début des années 90, la Fédération de Russie d’Eltsine approfondissait la politique d’ouverture vers l’Ouest déjà pratiquée par Gorbatchev. L’objectif du nouveau pays est alors d’intégrer pleinement l’ordre occidental pour y parler à égalité avec les États-Unis, de grande puissance à grande puissance. Au niveau intérieur, Eltsine opte aussi pour un modèle libéral, politiquement et économiquement. Mais la désillusion ne tarde pas. Car l’Amérique triomphante de Clinton, si elle se donne pour mission d’accompagner son ancienne rivale dans sa transition démocratique, se soucie assez peu d’égalité, voire de courtoisie. Ainsi, les États-Unis usent souvent d’un ton condescendant, paternaliste, pressant la Russie d’accélérer ses efforts, prétendant lui indiquer dans quelle direction les orienter. Par ailleurs, quand éclate la guerre de Tchétchénie en décembre1994, l’absence de soutien et même les condamnations de Washington blessent l’ego russe. La rupture est consommée, elle s’aggrave avec les guerres de Yougoslavie, Moscou étant le protecteur historique des Serbes, notamment au moment du bombardement du Kosovo sous l’égide de l’OTAN en 1999.
Car l’Amérique triomphante de Clinton, si elle se donne pour mission d’accompagner son ancienne rivale dans sa transition démocratique, se soucie assez peu d’égalité, voire de courtoisie.
Quand cet inconnu, cet ancien officier du KGB passé entre- temps par la direction du FSB, arrive au pouvoir au début de l’année 2000, il passe pour un homme discret et modéré. S’il règle la deuxième guerre de Tchétchénie avec poigne, Vladimir Poutine profite du 11 septembre pour renouer avec des États-Unis confrontés au même terrorisme islamiste que lui à Grozny. C’est ainsi qu’il fournit à Washington des éléments de renseignements clefs sur l’Asie centrale qui permettront l’intervention en Afghanistan.
Mais cette coopération ne porte pas les fruits escomptés par Poutine. En 2004, sept pays rejoignent l’OTAN, dont six anciens membres du bloc de l’Est (Pays baltes, Roumanie, Bulgarie et Slovaquie) et les Occidentaux soutiennent la révolution orange en Ukraine, qui conteste l’élection entachée de fraude à la présidence de Victor Ianoukovytch, le candidat pro-russe. Jusqu’en 2008, les tensions ne cessent d’augmenter sur la question de l’extension de l’alliance atlantique à l’Est, avant de culminer à l’été 2008 suite au sommet de Bucarest, où l’OTAN a accepté le principe des adhésions de la Géorgie et de l’Ukraine, deux anciennes républiques soviétiques.
Cette perspective est la raison profonde de l’invasion russe de la Géorgie en août 2008, dont l’élément déclencheur immédiat est le séparatisme de l’Ossétie du Sud. Avec l’arrivée de Barack Obama au pouvoir en 2009, une nouvelle détente s’amorce. Les deux puissances trouvent un intérêt à la collaboration, les Russes cherchant à intégrer l’OMC et les Américains ayant notamment besoin du soutien de Moscou à l’ONU pour faire accepter leur embargo sur les importations d’armes iraniennes. Si la sévérité occidentale envers Kadhafi a pu refroidir le Kremlin, c’est seulement avec la crise ukrainienne de 2014 que la rupture est consommée. Depuis 2022, elle semble irréversible.
Cette perspective est la raison profonde de l’invasion russe de la Géorgie en août 2008, dont l’élément déclencheur immédiat est le séparatisme de l’Ossétie du Sud.
Depuis la fin de la guerre froide, l’attitude de la Russie envers l’Occident n’a donc pas été celle d’une opposition systématique, mais d’une recherche de collaboration rendue difficile par les incompréhensions qui opposent les deux blocs. En fait, le Kremlin s’est souvent montré intéressé par l’intégration dans l’ordre occidental, mais selon ses propres termes, c’est-à-dire à l’intérieur selon un modèle autocratique et à l’extérieur avec le maintien d’une zone d’influence dans les frontières de l’ex-URSS. Cette vision est incompatible avec celle que les États-Unis ont de leur propre rôle. Ceux-ci se pensent comme les garants d’un ordre mondial libéral basé sur la démocratie ouverte et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, un ordre qui n’admet pas de compromis. Comme la plupart des puissances impériales dominantes de l’histoire, l’Amérique ne s’embarrasse pas de subtilités au moment de traiter avec les autres nations. Cette absence de sensibilité répétée aux inquiétudes russes, que ces dernières soient légitimes ou non, a participé à renvoyer le Kremlin à des tendances martiales qu’il n’avait jamais perdues de vue.
Pour de nombreux décisionnaires américains, l’OTAN est, au moins autant qu’une alliance de sécurité, un vecteur de l’ordre libéral dans le monde, ordre nécessairement bon. D’où leur volonté de l’étendre le plus loin possible à l’Est, et leur incompréhension envers les craintes russes face à cette extension. Jusque très récemment, les intentions américaines n’ont jamais été d’abattre la puissance russe, mais de lui faire intégrer un Occident élargi, sans tenir compte cependant de sa susceptibilité d’ancien empire.
Le Donbass, et après ?
C’est évidemment à propos de la question ukrainienne qu’ont culminé ces malentendus. Pour Vladimir Poutine, l’Ukraine est une chasse gardée de la Russie, comme l’Amérique du Sud l’a par exemple toujours été pour les États-Unis. La révolution d’Euromaïdan commence d’ailleurs au moment où Ianovkouytch, président ukrainien de l’époque, refuse de signer un traité d’association avec l’UE sous la pression de Poutine, qui met un point d’honneur à ne pas voir le pays passer dans l’orbite occidentale. Finalement, voilà le fond de l’attitude russe en Ukraine : puisque l’Occident refuse de nous accepter selon nos conditions, alors autant constituer un contre-bloc le plus puissant possible, comprenant donc l’Ukraine.
C’est évidemment à propos de la question ukrainienne qu’ont culminé ces malentendus. Pour Vladimir Poutine, l’Ukraine est une chasse gardée de la Russie, comme l’Amérique du Sud l’a par exemple toujours été pour les États-Unis.
Et, comme cela semble être le cas depuis la Révolution de Maïdan, si l’Ukraine doit absolument passer à l’Occident, alors autant grignoter le plus possible d’Ukraine. D’où l’annexion de la Crimée au printemps 2014, d’où aujourd’hui les combats absurdes pour quelques kilomètres carrés. Toute conquête totale de l’Ukraine semblant exclue depuis l’été 2022, Poutine cherche depuis à grappiller le plus de territoire possible en attendant les négociations.
Celles-ci viendront, car l’Ukraine ne saurait gagner la guerre avec le niveau d’aide actuel des Occidentaux. Depuis l’échec de son offensive d’été en 2023, qui est allé de pair avec le renforcement considérable de la ligne de front russe, la seule chance pour l’Ukraine de reprendre les territoires perdus depuis 2022 serait un appui massif de l’Ouest, notamment en matière d’aviation. À l’heure où sont écrites ces lignes, l’administration Biden rencontre du fait du scepticisme républicain les plus grandes difficultés pour faire voter une enveloppe de 60milliards de dollars, à peine suffisante pour maintenir Kiev à flots. On imagine alors à quel point l’aide substantielle dont Zelensky a besoin pour revenir aux frontières du 24 février, but de guerre affiché, paraît improbable.
Celles-ci viendront, car l’Ukraine ne saurait gagner la guerre avec le niveau d’aide actuel des Occidentaux. Depuis l’échec de son offensive d’été en 2023, qui est allé de pair avec le renforcement considérable de la ligne de front russe, la seule chance pour l’Ukraine de reprendre les territoires perdus depuis 2022 serait un appui massif de l’Ouest, notamment en matière d’aviation.
L’armée russe, que ce conflit a révélée bien plus faible que les Russes et les Occidentaux ne le croyaient, n’est pas en mesure de réaliser une percée décisive. Dans une guerre d’usure, son économie, sa population et la profondeur de ses stocks lui assurent cependant la victoire. D’autant plus que son allié nord-coréen lui fournit des quantités massives d’obus dont l’Ukraine commence aujourd’hui à manquer.
Alors, si Kiev perd, si la Russie conserve le Donbass? L’Ukraine aura survécu, ce qu’à peu près personne ne prédisait aux premières heures du conflit, son identité nationale encore tiraillée entre pro-Russes et pro- Occidentaux avant la guerre sera consolidée, et son prestige international considérable. Son ancrage définitif au bloc occidental via l’OTAN et l’UE aura donné un sens à la mort de tant de ses fils. La Russie quant à elle aura gagné quelques arpents de terre agricole et houillère au prix d’un épuisement économique et démographique considérable et d’une infréquentabilité géopolitique a priori durable. Privée d’interlocuteur à l’Ouest, il est probable que sa dépendance vis-à-vis de Pékin augmente considérablement.
Le sommeil de Bruxelles
L’Europe, incapable d’autre chose que de subordination aux Américains, aura quant à elle une nouvelle fois fait la preuve de sa nullité diplomatique, et conservera probablement durant de nombreuses années une peur exagérée de sa frontière est. L’avenir de notre continent dépendra en partie de la manière dont il répondra à cette peur. S’il recherche à la conjurer par un resserrement de ses liens avec Washington, comme en rêvent les pays d’Europe de l’Est qui, de par leur passé, sont incapables de voir plus loin que la menace russe, nous sombrerons encore davantage dans les oubliettes de l’histoire. Si l’Europe comprend que personne ne saura mieux qu’elle assurer sa propre défense et prend enfin au sérieux le concept souvent discuté mais rarement mis en œuvre d’autonomie stratégique, si elle ose construire son propre cadre de sécurité collective, bien qu’il semble impossible au moins à moyen terme que ce dernier ne soit pas associé à l’OTAN, alors le sang ne se sera pas mêlé à la boue du Donbass pour rien.
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Comme souvent, le destin du Vieux Continent se jouera probablement dans les urnes de l’Ohio. Si Trump est élu en novembre prochain, il accélérera sans doute les négociations entre l’Ukraine et la Russie. Détournant son attention vers la Chine, pivot déjà amorcé par Barack Obama, il fera comprendre aux Européens qu’ils ne peuvent compter sur le parapluie américain en toute circonstance. Ce ton bourru pourrait constituer la meilleure des incitations à la responsabilisation pour notre continent, qui a tous les atouts pour constituer un bloc civilisationnel à part entière et dépasser le rôle de petit frère apeuré et pleurnichard qu’il endosse trop souvent depuis 1945.
L’armée Française se prépare à une guerre contre les Russes Après l’agression de l’Ukraine par la Russie, l’armée française observe de très près ce qu’il se passe à l’Est et réadapte sa préparation opérationnelle. On l’a vu avec l’exercice ORION en 2022, qui tire son nom du célèbre chasseur de la mythologie mais aussi acronyme de « Opération de grande envergure pour des armées Résilientes, Interopérables, Orientées vers le combat de haute intensité et Novatrices ». Un exercice qui s’est déroulé pendant plus de six mois sur le territoire national et qui exigeait la mobilisation des compétences militaires dans tous les domaines : marin, aérien, terrestre et électronique. Objectif : préparer l’armée française à une guerre de haute intensité, c’est-à-dire à affronter une force ennemie possédant les mêmes moyens opérationnels. En clair, une autre armée régulière. Aussi, la mission Aigle mobilise l’armée française dans le cadre du renforcement militaire de l’OTAN en Roumanie. La France est la nation- cadre de cette opération et mobilise plus de 1 000 militaires. Parmi eux, le 12e régiment de Cuirassiers, régiment d’arme blindée et cavalerie, spécialisé dans les chars Leclerc. Les cuirassiers mobilisent près de treize chars Leclerc et s’entraînent quotidiennement à un affrontement contre l’armée russe si celle-ci venait à déplacer le conflit en Roumanie. Le conflit russo-ukrainien marque l’arrivée des drones, et les hommes du 12e se familiarisent avec l’utilisation de ces derniers, qui permettent de récolter des informations sur l’ennemi en préservant des vies humaines. Un éventuel affrontement contre les Russes est dans toutes les têtes mais l’armée française doit d’abord répondre à la demande exceptionnelle que requiert l’événement majeur de 2024 : l’opération sentinelle pendant les Jeux olympiques. Wandrille de Guerpel





