Un scrutin européen hors norme

Le résultat des élections européennes de dimanche dernier est intéressant à différents titres. D’abord, il prolonge le séisme de 2017 à l’échelle européenne. Ensuite, il acte le décès d’une droite de gouvernement n’ayant jamais su se remettre en cause ni nouer les bonnes alliances. Enfin, il confirme la percée du nouveau messianisme postpolitique appelé à sévir pour de nombreuses années : Les Verts.

 

Le scrutin du 26 mai est un véritable séisme. Pour la première fois, les deux formations politiques qui structuraient le Parlement européen depuis 1979, le PPE et les sociaux-démocrates, perdent la majorité absolue des sièges et devront composer avec les Verts et les Libéraux pour former une coalition. Les premiers, forts de leurs succès en France et en Allemagne, gagnent 20 sièges, et les seconds, au sein desquels siègeront les députés LREM, en enregistrent 30 de plus. Si bien que l’un et l’autre seront très convoités pour former une majorité et pourront se montrer exigeants. On se dirige donc vers une coalition à l’allemande regroupant tous les partis favorables à l’approfondissement de la construction européenne.

 

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Du côté des souverainistes et conservateurs eurosceptiques, la victoire est nette même si elle est plus limitée qu’on aurait pu l’imaginer, l’ensemble de ces formations gagnant 17 eurodéputés de plus que sous la précédente mandature pour en totaliser 172, devenant ainsi la deuxième force du Parlement européen après le PPE (179 sièges). Mais elle est sans grande incidence sur la vie du Parlement, en raison de la division de ces élus en trois groupes distincts. Nettement atlantiste, le PiS polonais, qui siège au sein du groupe CRE avec les conservateurs britanniques, refuse d’envisager toute alliance avec le RN, jugé trop proche de la Russie. Tout comme Nigel Farage, à la tête du parti du Brexit, qui rafle 28 sièges avec 31,6 % des suffrages mais trouve Marine Le Pen trop sulfureuse. Celle-ci, alliée avec Matteo Salvini, au sein du groupe ENL ne pourrait donc fédérer tous les souverainistes et conservateurs eurosceptiques dont le seul point commun est de refuser d’ouvrir l’Europe aux vents de l’immigration. La grande inconnue concerne le sort de Viktor Orban qui a réalisé un score historique de 52,3% mais reste suspendu du PPE. Convoité de toute part, il s’est, lui aussi, montré hostile à une alliance avec le RN. Le plus logique serait qu’il rejoigne le groupe CRE pour recomposer en son sein l’alliance de Visegrad avec les Polonais. Le bloc souverainiste ne pourra donc peser outre-mesure sur le fonctionnement de l’UE.

L’élection confirme l’effacement des anciens partis de gouvernement qui totalisent moins de 15% des voix, au profit du duel Macron-Le Pen, qui est l’assurance vie de la réélection d’Emmanuel Macron en 2022.

C’est au niveau français que le scrutin a révélé des surprises lourdes de conséquences. D’abord, l’élection confirme l’effacement des anciens partis de gouvernement qui totalisent moins de 15% des voix, au profit du duel Macron-Le Pen, qui est l’assurance vie de la réélection d’Emmanuel Macron en 2022. Celui-ci avait tué le PS en 2017, il a poursuivi son œuvre de recomposition de la vie politique en tuant LR.

 

Contrairement à ce que l’on peut lire, ce n’est peut-être la fin du clivage droite / gauche autour duquel s’était structurée notre vie politique, mais simplement son évolution. En effet, Macron n’a fait qu’aligner la gauche française, encore archaïque et rivée aux 35 heures, à la social-démocratie européenne. Macron a fait en 2017 ce que Blair ou Schröder ont fait dans les années 2000 : un parti libéral, progressiste et pro-européen. LREM n’est que le nouveau visage de cette gauche qui reste progressiste mais aime l’argent, d’abord parce qu’elle s’est enrichie au fil des années, les anciens révolutionnaires devenant des apparatchiks nantis, et ensuite parce qu’elle estime que le socialisme a échoué et qu’il est temps, pour elle, d’appliquer à la sphère de l’État les méthodes de gouvernance issues de l’entreprise.

Macron n’a fait qu’aligner la gauche française, encore archaïque et rivée aux 35 heures, à la social-démocratie européenne. Macron a fait en 2017 ce que Blair ou Schröder ont fait dans les années 2000 : un parti libéral, progressiste et pro-européen.

En face, la droite dite de gouvernement, qui n’était pas encore morte en 2017, n’a jamais été capable de comprendre qu’il lui appartenait non seulement de recentrer son discours sur les thématiques identitaires – ce qu’elle a en partie fait – mais de nouer des alliances avec le RN, ce qu’elle n’a jamais voulu. Faute de clarification politique, elle se retrouve perdante sur les deux tableaux puisqu’une partie de son électorat a basculé chez Emmanuel Macron dont elle se sent plus proche, tandis que l’électorat conservateur et souverainiste, s’estimant trahi à chaque élection, ne peut lui accorder sa confiance, en dépit de la présence de François-Xavier Bellamy qui était une belle prise de guerre de Wauquiez mais n’a eu aucune influence sur la composition de la liste ni sur la stratégie de LR.

 

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Cela confirme, s’il en était encore besoin, que l’UMP, véritable auberge espagnole, était une imposture voulue pour agréger des partis qui reposaient sur des rentes électorales sans éprouver le besoin de clarifier leur ligne politique. Cela a fonctionné jusqu’au moment où Macron a bouleversé le jeu politique. Le tort de Wauquiez, c’est de n’être pas allé jusqu’au bout de cette clarification et de n’en avoir pas tiré toutes les conséquences au niveau électoral en 2017. Maintenant, il se retrouve en position de faiblesse et replié sur une base électorale très réduite.

 

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D’ailleurs, le devoir d’inventaire qui s’ouvre en son sein semble aller à l’encontre de ce qu’il faudrait : « Nous avons perdu un point lorsque François-Xavier Bellamy a commencé à faire revenir son conservatisme sociétal en disant devenir un acteur de l’histoire sur Vincent Lambert », a déploré ce matin Geoffroy Didier. Il serait plus juste de dire que c’est faute de courage politique sur ces questions que beaucoup d’électeurs n’ont plus fait confiance à la droite. Ce serait donc une erreur de faire le procès du conservatisme. Arrimé à un souverainisme porté par le RN, il pourrait encore constituer une force capable de gouverner le pays. Mais la droite ne le souhaite pas, préférant mourir plutôt que de rompre le front républicain.

Ce serait donc une erreur de faire le procès du conservatisme. Arrimé à un souverainisme porté par le RN, il pourrait encore constituer une force capable de gouverner le pays.

Enfin, le score des Verts interroge. La gauche a toujours été partagée en deux courants : l’un réformiste et l’autre idéaliste. Naguère, c’était ce qui distinguait le PS du PC. Aujourd’hui, où LREM a remplacé le PS, l’idéalisme ne se joue plus sur la lutte des classes ni sur le grand soir anticapitaliste mais sur l’écologie. Idéalisme d’autant plus facile qu’il contribue à une certaine dépolitisation de la vie politique. Qui peut être contre le respect de la nature ? Personne. Il est donc facile de créer un artifice de consensus sans avoir à se positionner sur tous les sujets. À Paris, Les Verts ont triomphé dans les arrondissements traditionnellement classés à gauche, alors que LREM a raflé la mise dans les arrondissements naguère acquis à la droite bourgeoise. Celle-ci a donc définitivement choisi son camp : comme au temps de Louis-Philippe ou de VGE, elle a choisi de s’enraciner au sein des forces du progrès. Hormis une petite minorité qui a voté pour Bellamy et avait plébiscité Fillon à la Primaire, la bourgeoisie a trahi la cause du peuple pour un plat de lentilles. Le peuple s’en souviendra…

Essayiste

bdumoulin@lincorrect.org

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