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Fratelli Tutti : De l’accueil en temps de crise 2/3

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Publié le

12 janvier 2021

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L’encyclique du Pape François, Fratelli Tutti, adressée aux hommes de bonne volonté peut, à juste titre, susciter certaines interrogations de la part des catholiques français. Afin de ne pas les éluder et d’apporter des clefs de compréhension pour mieux saisir l’esprit de l’encyclique, voici quelques pistes de réflexion qui cherchent à entrer dans l’intelligence du texte. Deuxième épisode d’une série de trois.
pape françois

Dans son quatrième chapitre, « Un cœur ouvert au monde », le Pape aborde le sujet des migrations et notamment l’accueil des migrants et des étrangers dans un pays. À ce titre, il déclare que « la gratuité existe. C’est la capacité de faire certaines choses uniquement parce qu’elles sont bonnes en elles-mêmes, sans attendre aucun résultat positif, sans attendre immédiatement quelque chose en retour. Cela permet d’accueillir l’étranger même si, pour le moment, il n’apporte aucun bénéfice tangible. Mais certains pays souhaitent n’accueillir que les chercheurs ou les investisseurs »  (139).

Il est certain que la gratuité du don, de l’amour, de l’accueil est le bon remède pour pallier les pièges de l’utilitarisme, ainsi que les maux de l’individualisme, de l’égoïsme ou du matérialisme qui gangrènent une vie en société. Mais l’accueil pour l’accueil continuel ne contribuerait-il pas à dissoudre la bonté et le don qui en sont à l’origine ? En l’occurrence, n’y aurait-il pas une forme de satisfaction bourgeoise à apaiser une bonne conscience humaniste en prônant l’accueil de personnes que l’on n’accompagne pas personnellement et que l’on abandonne à un système administratif ? Cela ne rendrait-il pas également moins libre cette même conscience, lorsque, répondant à une charité ordonnée, elle définit les limites au sein desquelles elle peut favoriser l’accueil ?

Effectivement, si l’intention de gratuité et d’accueil est louable, l’image donnée par saint Bernard de Clairvaux quand il dit que « l’enfer est pavé de bonnes intentions » nous rappelle combien elle peut être aussi insuffisante qu’illusoire. De ce fait, des questions d’ordre tant bien moral que spirituel peuvent se poser : n’y a-t-il pas une forme d’orgueil à vouloir aimer et accueillir le monde entier, tous les migrants et hommes de bonne volonté indépendamment des limites terrestres et humaines d’un territoire qui en font un lieu d’hospitalité défini ? L’amour le plus vrai ne trouve-t-il pas sa source dans l’humilité, soit la connaissance de ses limites et de ses besoins, de l’espace dont nous disposons pour pouvoir accueillir l’autre ? N’est-ce pas alors contraire à l’ordre de la Création qui enracine les hommes dans un lieu, une terre dont ils doivent prendre soin, et à l’ordre de la charité selon lequel l’amour parfait se déploie envers Dieu, puis envers soi-même, puis envers son prochain ?

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Si toutes ces questions sont légitimes, il faut néanmoins se souvenir que le Pape s’adresse ici à l’humanité, aux hommes de bonne volonté et non pas aux seuls catholiques de France qui traversent le défi des migrations d’une façon particulière. Il existe toutes sortes de migrations, internes à certains continents, qui ont des enjeux différents (migrations Nord-Sud en Europe, en Amérique, migrations internes à l’Afrique, à l’Amérique du Sud, à l’Asie…) Le Pape est également explicite sur le fait qu’il ne s’agit pas d’accueillir sans prendre en compte la possibilité d’intégration des personnes sur un territoire donné, et donc les limites de ce territoire. Dans ce contexte, il est important de saisir que le Pape n’appelle pas à un accueil incontrôlé en Europe, malgré ce que prône une certaine couverture médiatique. 

En outre, les propos que le Pape adresse spécifiquement aux peuples européens explicitent sa pensée sur les migrations qui les traversent. Dans différents discours adressés aux autorités politiques de l’Union Européenne, le Pape François compare en effet l’Europe à « une vieille femme en perte de vitalité ». Il est vrai que d’un point de vue démographique, la population européenne vieillit ; les Italiens n’ont plus d’enfants, les Allemands non plus, les Français de moins en moins. Dans leurs choix de société, les peuples européens promeuvent des politiques de santé publique telles que l’avortement et l’euthanasie, liées au contrôle de l’homme sur le début ou la fin de vie.

D’un point de vue générationnel, il est troublant de constater que les tentatives de suicide sont de plus en plus fréquentes chez les jeunes. Selon une étude de février 2019, « plus d’un jeune sur dix a déclaré avoir pensé au moins une fois au suicide au cours des douze derniers mois ». En France, le suicide représente 16% des décès entre 15 et 24 ans et 20% chez les 25-34 ans, soit la deuxième cause après les accidents de circulation. Il apparaît alors que l’espérance qui habite les peuples européens faiblit face aux critères d’une vie réussie, selon des logiques individualistes, autocentrées et matérialistes. Si l’Europe se rigidifie face aux défis des migrations qu’elle traverse, c’est qu’elle est, en elle-même, en perte de repères, de raisons et de solutions créatives pour accueillir la vie, tout au long de l’existence, telle qu’elle lui permet d’accueillir l’homme, avec toutes ses misères. 

Dans ce contexte, il est important de saisir que le Pape n’appelle pas à un accueil incontrôlé en Europe, malgré ce que prône une certaine couverture médiatique. 

De ce fait, l’Europe a grand besoin de retrouver un élan et une espérance qui aident ses populations à accepter l’existence avec gratitude malgré toutes les difficultés, les désespoirs et les ténèbres, qu’une vie authentique implique de traverser. La nature ayant horreur du vide, celui-ci se laisse remplir par la folie des idéologies quand aucune réponse tangible ne lui est apportée. On passe alors aujourd’hui facilement de l’antispécisme, philosophie selon laquelle l’homme n’est qu’un animal comme les autres, aux idéologies transgenres qui nient l’identité sexuelle comme une donnée naturelle à déployer. Cette confusion sur la nature et la construction de l’être fait perdre de vue la beauté d’une vie authentiquement vécue dans la chair et l’esprit pour en proposer une autre à vivre comme un animal ou un algorithme. Cependant, au cœur de ces ténèbres, les chrétiens sont les porteurs d’une espérance pour grandir en humanité, en suivant la voix d’un Dieu qui s’est fait homme, comme le montre saint Paul dans sa lettre aux Philippiens (2,1-11) lorsqu’il déclare : « Pour moi vivre, c’est le Christ ». Ainsi, ceux qui s’attachent à sa personne sont les porteurs d’une lumière et d’un esprit qui les fait vivre et les éclaire malgré toute crise, toute destruction, toute tribulation, toute mort.

Le bienheureux Pier Giorgio Frassati ajoutait : « À nous, il n’est pas permis de vivoter, nous devons vivre ». Cette invective permet de s’interroger sur ce qui fait une vie authentique, entière et grande jusque dans les petites choses du quotidien et de l’ordinaire. Cette vie-là correspond plus à un « art de vivre » les événements qu’à des objectifs extérieurs à atteindre pour réussir sa vie à l’intérieur. Il s’agit de cultiver une attitude d’accueil et d’attention pour accepter une vie qui se reçoit, s’éprouve, se donne et se décentre. Cette logique permet de s’approprier et de transmettre une expérience de vie qui puisse être partagée afin qu’elle « éduque » c’est-à-dire qu’elle fasse grandir l’autre, et particulièrement celui qui est petit, faible ou étranger.

Structurellement, cet art de vivre s’oppose à une vie centrée sur soi, dont la finalité, d’acheter et de construire son propre bonheur, se suffirait à lui-même à travers différentes formes de réussite ; celle d’une notoriété sur les réseaux sociaux, d’une carrière, d’un sex-appeal, d’une vie confortable, d’une course aux divertissements ou à la reconnaissance, etc. La difficulté étant que toutes ces réponses ne peuvent pas combler le cœur de l’homme, surtout s’il n’est pas en mesure de les mettre au service de ses relations, mais tentent pourtant de lui faire croire qu’elles sont des finalités de son bonheur. Si la modernité a produit une vision du bonheur selon des critères de richesse et de réussite sociale, il est alors urgent de donner à redécouvrir le vrai bonheur qui éclot dans la simplicité pour créer une société où il fait bon vivre ensemble.

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Enfin, l’appel du Pape à accueillir le migrant et l’étranger en Europe s’inscrit dans l’interprétation des textes bibliques lorsque Dieu demande à Caïn : « Qu’as-tu fait de ton frère ? » (Gn, 4, 1-12). Cet appel s’adresse avant tout à la conscience et au discernement de l’homme et l’engage à faire preuve de responsabilité individuelle et collective pour reconnaître la dignité des personnes et mettre en œuvre des processus concrets d’intégration, d’accompagnement, d’aide et de soins. Il engage dès lors chacun à être acteur du monde qui l’entoure plutôt qu’à l’accepter passivement et à s’en suffire, comme cela peut être le cas dans le domaine des migrations, avec des politiques d’accueil massives, incontrôlées et impersonnelles qui n’engendrent que l’assistanat. 

En effet, le Pape François appelait de ses vœux « un nouvel humanisme » dans le discours de remise du prix Charlemagne en 2016 dans lequel il explicite aussi son rêve pour l’Europe  : « Je rêve d’une Europe jeune, capable d’être encore mère : une mère qui ait de la vie, parce qu’elle respecte la vie et offre l’espérance de vie. Je rêve d’une Europe qui prend soin de l’enfant, qui secourt comme un frère le pauvre et celui qui arrive en recherche d’accueil parce qu’il n’a plus rien et demande un refuge. Je rêve d’une Europe qui écoute et valorise les personnes malades et âgées, pour qu’elles ne soient pas réduites à des objets de rejet improductifs. Je rêve d’une Europe où être migrant ne soit pas un délit mais plutôt une invitation à un plus grand engagement dans la dignité de l’être humain tout entier. Je rêve d’une Europe où les jeunes respirent l’air pur de l’honnêteté, aiment la beauté de la culture et d’une vie simple, non polluée par les besoins infinis du consumérisme ; où se marier et avoir des enfants sont une responsabilité et une grande joie, non un problème du fait du manque d’un travail suffisamment stable. Je rêve d’une Europe des familles, avec des politiques vraiment effectives, centrées sur les visages plus que sur les chiffres, sur les naissances d’enfants plus que sur l’augmentation des biens. Je rêve d’une Europe qui promeut et défend les droits de chacun, sans oublier les devoirs envers tous ».

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Ainsi, les propos du Pape François appelant à accueillir l’étranger s’inscrivent dans la tradition de l’Église et sont éclairés par ses différentes prises de parole. Ils peuvent dès lors s’entendre comme un appel à l’humilité, vertu qui s’exerce par la connaissance de soi (de ses limites, de ses besoins) et le service des autres. L’humilité engage d’abord à être ancré dans le réel, comme le montre l’étymologie du mot, venant du latin « humus » qui signifie terre. En effet, elle permet de faire preuve de discernement sur ses capacités d’accueil plutôt que de satisfaire sa bonne conscience ou de se complaire dans ses fantasmes. Par la suite, l’humilité nous engage à faire preuve d’humour, afin que notre connaissance du réel nous porte à une créativité collective qui pallie nos petitesses, notre indifférence ou notre gloriole de l’accueil.

Enfin, l’humilité nous engage à plus d’humanité, en reconnaissant la grandeur et la dignité de chacun, et en se reconnaissant serviteur de tous. Elle nous pousse dès lors à élargir les horizons de notre conscience pour accueillir pleinement l’étranger qui se présente à nous, qu’il soit migrant ou embryon, en l’honorant de ce que nous avons de plus précieux à lui donner ; la vie, la dignité et l’espérance. C’est forte de son héritage gréco-romain et judéo-chrétien, de son identité latine, saxonne et germanique, de sa culture nordique et méditerranéenne que l’Europe pourra appréhender le déploiement d’une vie meilleure au sein de ses populations et régénérer sa capacité à accueillir des étrangers de façon apaisée, responsable et humaine. À ce titre, le premier défi de l’Europe est de s’exercer à la vertu d’humilité pour réaffirmer et incarner, comme en témoignent les vœux du Saint-Père, sa perception particulière de la Vie et de l’Homme.

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