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Comme toujours dans la réalité, la géographie précède (et détermine) l’histoire : la question de la droite ne fait pas exception à cette règle inflexible.
Géographie d’une idée
À vrai dire, on pourrait penser le contraire, en considérant la question des partis politiques ou des étiquettes parlementaires. Comme l’affirmait par exemple Alain de Benoist, ce qu’on entend par droite et gauche varie « considérablement selon les époques », l’auteur ajoutant qu’« il n’y a ni droite métaphysique ni gauche absolue, mais seulement des positions relatives, des systèmes de relations variables, qui se composent et se recomposent constamment ». De fait, l’histoire politique semble confirmer cette approche, en ce qu’elle paraît se résumer à une succession de glissements, de droite à gauche ou de gauche à droite.
Sous la Révolution française, au moment où apparaît le clivage, les notions de gauche à droite s’avèrent d’emblée instables, et incertaines : c’est ainsi que la droite de l’Assemblée, occupée en 1789 par des monarchistes intransigeants, le sera trois ans plus tard par des Girondins qui, au début de la Révolution, étaient considérés comme d’ultra gauche. Et les translations de part et d’autre se poursuivent au gré des changements de régime : ce qui signifie qu’un républicain modéré qui (par chance) aurait siégé dans les différentes assemblées entre 1789 et 1819 serait passé, sans jamais varier lui-même d’un iota dans ses convictions, de l’extrême gauche à l’extrême droite, puis de là de nouveau à l’extrême gauche, en transitant à plusieurs reprises par le centre-droit ou le centre-gauche.
L’histoire déterminerait-elle donc les notions mêmes de droite et de gauche ? La réponse est évidemment négative : en l’occurrence, c’est la perspective choisie qui est erronée c’est-à-dire le fait de considérer, non pas, le fond des idées, mais les étiquettes temporairement, et souvent brièvement, accolées à celles-ci, au fil de l’évolution des rapports de force au sein des assemblées. Et l’on comprend sans peine que ces variations n’ont strictement aucun intérêt, sinon anecdotique. Ce qui importe, comme dirait le poète, c’est ce qu’il y a dans la boîte. Bref, c’est le sens théorique de ce que désignent ces mots, lequel relève d’abord de ce que l’on pourrait appeler une « géographie des idées ».
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Avant tout, reconnaissons sans états d’âme le caractère arbitraire de la dénomination. Droite, gauche ? À vrai dire, on aurait tout aussi bien pu utiliser des couleurs, comme on le fera d’ailleurs durant la suite de la Révolution en opposant les blancs et les bleus, auxquels viendront s’ajouter les rouges au cours du XIXe siècle ; de même que l’on aurait pu employer des surnoms, des patronymes, ou tout autre chose encore. Mais le caractère arbitraire de la dénomination n’entraîne pas celui de la chose qu’elle désigne : les mots nord, sud, est et ouest, utilisés pour désigner les quatre points cardinaux, sont tout aussi arbitraires que les mots droite et gauche en politique. Pour autant, les points cardinaux existeraient même s’ils avaient d’autres noms, et quand bien même ils n’en auraient pas.
À cet égard, on peut dire que les mots « droite » et « gauche » indiquent, comme en géographie, des directions, des pôles. Il y a en effet toujours deux façons, radicalement opposées, de concevoir les principales questions relatives à l’homme, à ses rapports avec ses semblables, à l’organisation de la société, à son histoire, etc. C’est ainsi qu’il pourra être considéré comme bon ou mauvais (ou plutôt, comme perfectible ou non perfectible). Ses rapports avec ses semblables au sein de la société pourront être placés sous le signe de l’égalité stricte, au nom de sa similitude, ou de l’inégalité, de la différence et de la hiérarchie. Cet homme pourra être conçu comme susceptible d’émancipation totale ou en être jugé incapable.
De même, le mode d’organisation du pouvoir au sein de la société pourra être considéré comme devant refléter cette égalité et cette liberté, ou au contraire, ces deux principes étant écartés, comme traduisant l’inégalité et les limitations de l’homme. On pourra juger ce dernier apte à se soumettre entièrement à la Raison, ou affirmer au contraire qu’il ne peut s’y plier que de façon limitée, fragile, demeurant inévitablement dominé par d’autres pulsions. Enfin, on pourra croire qu’il est voué à s’améliorer au cours du temps de façon inéluctable et illimitée, ou au contraire, refuser de souscrire à l’idée de Progrès.
C’est ainsi que cette droite pure récusera, en bloc, le progrès illimité, la raison toute-puissante, l’égalité totale, la liberté illimitée
Or, non seulement chacune de ces questions politiques capitales peut susciter des réponses opposées, mais les dites réponses se ramassent logiquement en deux groupes présentant une forte cohérence interne.
Ainsi, l’idée d’un homme perfectible se relie-t-elle à la conviction qu’il peut se soumettre à la raison, instrument et critère de cette perfectibilité ; qu’il est nécessairement porté vers cette dernière par le progrès ; et que celui-ci entraîne, avec le triomphe de la raison, celui de l’égalité (entre des êtres raisonnables, éduqués et sachant dominer leurs passions), et de la liberté (laquelle n’est autre que l’obéissance à la raison).
C’est cela que l’on va nommer (arbitrairement) la gauche – la gauche pure étant celle qui se positionnera, sur l’ensemble de ces grandes questions politiques, d’un seul et même côté, de façon cohérente et systématique.
Notons au passage que le terme « pur » présente l’avantage éminent, par rapport à l’adjectif « extrême » habituellement utilisé, d’être moins connoté péjorativement ; néanmoins, les deux termes sont synonymes. Et à cet égard, il faut sans hésiter évacuer la formule, amusante mais trompeuse, d’Emmanuel Berl, pour qui « l’extrême droite est fort peu la droite, l’extrême gauche, fort peu la gauche ». Au fond, cette affirmation n’est acceptable que lorsque l’on qualifie d’extrême droite (ou d’extrême gauche) un courant qui, en réalité, ne l’est pas de façon « pure » puisqu’il combine, comme le fascisme par exemple, des éléments nettement de droite, et d’autres clairement liés à la gauche.
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Bref, elle n’est recevable que lorsqu’ « extrême » n’est pas employé comme synonyme de « pur », mais pour désigner des éléments indépendants de la construction intellectuelle, la violence du propos, le recours à la force, etc. : dans un cas où, par conséquent, le mot « extrême » ne qualifie pas l’orientation politique, vers la droite ou la gauche, mais seulement les méthodes utilisées, ce qui, on le devine, n’a strictement rien à voir.
Au total, la métaphore cartographique permet de comprendre que, tout comme « l’extrême nord » n’est pas « moins au nord » que le nord, et qu’il n’a que fort peu de chances de rejoindre l’« extrême sud », l’extrême droite au sens propre est réellement l’opposée de l’extrême gauche – qui, sur notre carte imaginaire, se situe strictement aux antipodes d’elle-même. C’est ainsi que cette droite pure récusera, en bloc, le progrès illimité, la raison toute-puissante, l’égalité totale, la liberté illimitée, l’utopie, l’universalisme, la métaphysique démocratique, etc.
La droite, combien de divisions ? Telle est la question que semblent se poser deux figures d’ambitieux campés par Balzac dans Une fille d’ève
Au XIXe et au XXe siècle, elle correspond à peu près, en France, à la pensée contre-révolutionnaire incarnée d’abord par ce qu’on pourrait appeler le gang des B (Bonald, Balzac, Barbey d’Aurevilly, Bloy, Bourget), puis par la doctrine maurrassienne – les positions de la gauche pure étant tenues, quant à elles, par les franges libertaires et autogestionnaires du marxisme. Voilà pourquoi il ne suffit évidemment pas de dire « droite » (ou gauche), il faut, en toute hypothèse, préciser où l’on se trouve sur cette carte.
Histoire d’un échec
Ce n’est qu’après avoir établi cette (approximative) cartographie des idées que l’on peut s’arrêter à leur histoire. Et constater, lorsque l’on tente d’esquisser celle de la droite, que dans sa version pure, celle-ci a toujours été dans l’opposition.
Ne parlons même pas de la Révolution, où elle fut d’abord ridiculisée et marginalisée, et bientôt persécutée, avant d’être, après Thermidor et la chute de Robespierre, tantôt tolérée, tantôt poursuivie. Sous le Consulat et l’Empire, la droite reprend certes un peu de poil de la bête du fait du ralliement des élites royalistes, mais elle demeure étroitement tenue en bride par celui dont elle se vengera plus tard en l’appelant « Buonaparte »
Mais la malédiction se poursuit : même à une époque qui aurait dû lui être propice entre toutes, comme la Restauration, on persiste à l’éloigner. Il suffit, pour s’en rendre compte, de lire les (sublimes) lamentations de Chateaubriand lors de la création de sa revue, Le Conservateur, en 1818. Sous la Monarchie de Juillet, c’est pire : vaincue en juillet 1830, la droite est balayée en 1832 après l’échec de la romantique cavalcade de la duchesse de Berry. Elle décide alors de bouder, et s’enterre dans ses châteaux de province – quand elle ne lorgne pas, par haine du centre-droit orléaniste, du côté de la gauche républicaine, à l’instar de Tocqueville publiant en 1835 le premier volume de La démocratie en Amérique, ou d’Alfred de Vigny, multipliant les sarcasmes contre le Roi bourgeois.
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À l’époque, le naufrage est consommé par l’extraordinaire aptitude que montre (déjà) la droite à se morceler en groupes idéologiquement proches mais mortellement ennemis. La droite, combien de divisions ? Telle est la question que semblent se poser deux figures d’ambitieux campés par Balzac dans Une fille d’ève (1838), énumérant avec gourmandise les partis en présence, «la droite à concessions, la droite aristocratique, la droite légitimiste, henriquinquiste, et la droite carliste. »
En 1848, la chute de Louis-Philippe et l’instauration surprise de la IIe République amène la gauche au pouvoir–gauche modérée, celle de Lamartine, ou un peu moins, comme celle de Ledru-Rollin, qui materont dans le sang le soulèvement de la « gauche pure» lors des Journées de juin. Ce jeu, la droite ne peut que l’observer de l’extérieur, sans être en mesure d’agir. En décembre 1848, l’élection triomphale de l’ex-carbonaro Louis-Napoléon Bonaparte va mettre pour longtemps fin à ses espoirs. La « droite bonapartiste », comme la désigne René Rémond, qui s’installe dans les palais de la monarchie après le coup d’État du 2 décembre 1851, n’a pas grand-chose à voir avec la droite traditionnelle.
La coquetterie absurde du « Ni droite ni gauche » (…) absurde en ce que, comme sur les cartes, on est forcément quelque part
Paradoxalement, celle-ci ne reprend des couleurs qu’après la chute de l’Empereur et la proclamation de la République en septembre1870. Les élections de février 1871 lui donnent en effet une très large majorité à l’Assemblée constituante. Malheureusement, cette droite n’est plus habituée au pouvoir, et elle ressemble fort à la poule qui a trouvé par mégarde un couteau électrique. Matée par Adolphe Thiers, tout auréolé de son prestige de massacreur de la Commune, elle ne parvient à s’en débarrasser qu’en mai 1873, fatiguée des rodomontades de ce républicain du lendemain. Elle confie alors le pouvoir à l’un des siens, le Maréchal de Mac-Mahon, militaire impeccable mais homme d’État velléitaire ; sous son mandat, les républicains remporteront deux fois la majorité à la Chambre, une fois au Sénat, et ils parviendront, en neutralisant le droit de dissolution, à désarmer la seule institution monarchique du système.
Après le départ du Maréchal en 1879, c’en est fini de la droite. Les quelques tentatives de retour se solderont par des échecs plus ou moins piteux – et encore s’agit-il toujours d’une droite relative, qui reprend à la gauche bon nombre de ses éléments essentiels – comme la référence à la république, la dénomination de « progressiste » ou la déférence envers la souveraineté populaire.
À partir du début du XXe siècle, le terme même (comme du reste celui de conservateur) est pratiquement évacué du vocabulaire politique ordinaire. « On n’oubliera jamais », se pourlèche à ce propos Maurice Duverger en 1959, « qu’en France, le terme de « droite » est péjoratif (…). Tout le monde veut être « de gauche » ». Et du reste, « c’est une grande réussite de la gauche que d’avoir donné à la droite mauvaise conscience ».
Honni ? Y compris, dans une assez large mesure, chez les propres tenants de la droite «pure », qui par rejet du « régime des partis », antiparlementarisme et volonté de se situer au-dessus de la mêlée ,refusent le terme (Maurras n’y consacre aucune entrée de son Dictionnaire politique et critique), ou se rangent à la coquetterie absurde du « Ni droite ni gauche » – absurde en ce que, comme sur les cartes, on est forcément quelque part, même lorsqu’on se trouve très exactement à équidistance entre le Nord et le Sud.
« C’est une grande réussite de la gauche que d’avoir donné à la droite mauvaise conscience » Maurice Duverger
Question piège : et Vichy ? À Vichy, la droite pure n’a-t-elle pas été au pouvoir ? Sous forme de boutade, mais une boutade historiquement défendable, et même récemment démontrée par plusieurs livres et films remarquables, on pourrait affirmer que l’influence de la droite était peut-être plus forte à Londres autour d’un général maurrassien entouré d’« officiers réactionnaires » et de «rescapés de la cagoule », qu’à Vichy, entre un Maréchal notoirement républicain et un Président du conseil, arriviste radical blanchi sous le harnois des combines ministérielles de la IIIe , Pierre Laval, l’homme qui, en 1936, avait fait voter la loi entraînant la dissolution des Camelots du roi et des Croix de feu.
En outre, on peut objecter qu’à Vichy, surtout après 1942, il n’y a plus beaucoup de « pouvoir»; et enfin, que si certaines orientations sociétales, économiques ou culturelles correspondent effectivement à celles que prône la droite, il n’a jamais été question, ni dans la loi du 10 juillet 1940, ni ensuite, de mettre fin à la république ni de supprimer la démocratie : le projet de constitution de 1943, qui plaçait un « Président de la république »à la tête de l’État français, prévoyait aussi qu’il serait adopté par référendum.
Ce qui n’empêche qu’après la Libération, la droite, à qui l’on parvient à faire porter le chapeau de la défaite de 40, de l’Occupation, de la collaboration et du déshonneur de la Patrie, a tellement honte qu’elle intègre pour une part le « Rassemblement des gauches républicaines » –ce qui, on s’en doute, ne trompe pas un instant ses adversaires qui la cantonnent dans la marginalité, usant et abusant à cette fin de toutes les ressources du système.
Quant à la Ve République, portée sur les fonds baptismaux par une coalition hétéroclite de militaires, d’homme politiques et de simples citoyens généralement engagés à droite, elle aurait pu, comme la Restauration à laquelle elle s’apparente en un sens, rompre la malédiction. Pourtant, là encore, d’autres considérations vont, sinon empêcher, du moins limiter son retour et l’influence qu’elle aura sur le nouveau régime. Mais c’est une autre histoire…
Voilà pourquoi l’on peut dire, sans outrer le paradoxe, que depuis la Révolution, la droite n’a jamais, ou presque jamais, été aux affaires. Une longue, longue pratique de l’opposition qui lui a permis de conforter sa dimension « réactionnaire », mais aussi, de s’habituer à être jugée fondamentalement… incorrecte.
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