Profitant stratégiquement de la radicalité zemmourienne pour se recentrer et se présidentialiser, pour jouer électoralement la rondeur et l’apaisement en vue du deuxième tour, Marine Le Pen multiplie sur l’identité des déclarations qui détonnent avec les positions traditionnelles de son parti, et qui déconcerteront quelques-uns de ses soutiens. Après avoir abandonné la suppression de la double-nationalité, elle expliquait ces derniers temps que la rémigration était « antirépublicaine », et que Zemmour mènerait « une guerre de religion avec l’islam ».
C’est que sur l’islam et l’islamisme, Marine Le Pen a adopté pour cette campagne une rhétorique qu’elle a voulue la plus consensuelle possible. Les deux sont ainsi strictement dissociés, comme elle nous le déclarait en avril 2021 : « Il y a d’un côté une religion et de l’autre une idéologie. En tant que futur chef de l’État, je considère que les convictions religieuses relèvent du domaine privé, comme les convictions politiques. La religion n’est qu’une simple conviction et on ne peut empêcher quiconque d’avoir une conviction. En revanche, l’islamisme est une idéologie. Comme le racisme. Ou comme le nazisme. Une idéologie peut être combattue et celle-là doit l’être avec la plus grande énergie ».
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Surprenante de béatitude, cette position est triplement problématique (outre qu’il faudrait que qu’elle définisse la frontière à partir de laquelle l’on passe de l’un à l’autre : est-ce la nourriture halal ? le voile ? les poupées sans visage ? le hijab ?) D’abord parce que le lien entre islam et islamisme est tout à fait évident quoique l’islam ne puisse être réduit à l’islamisme au regard de la diversité des pratiques ; que celui-ci n’est donc pas un phénomène politique indépendant mais bien une application littérale de ce que réclame celui-là pour être vécu intégralement. Ensuite parce qu’elle témoigne d’une incompréhension totale du phénomène religieux qui, loin de se réduire à quelques dogmes cantonnés à la sphère privée, est le noyau fondamental autour duquel se forme patiemment un art de vivre, un rapport au monde, une civilisation. « La nature d’une civilisation, c’est ce qui s’agrège autour d’une religion », disait André Malraux. Enfin, que ce constat est d’autant plus valable avec l’islam qui, loin d’être une métaphysique à la manière du christianisme, est avant tout une orthopraxie ; qu’il a donc pour vocation essentielle de s’incarner dans des gestes, dans des rites, dans des pratiques sociales. L’islam n’est pas à proprement parler une religion, comme peut l’être le christianisme.
Dans Causeur, en février, après avoir rappelé qu’elle souhaitait que « la France reste la France », elle accusait Zemmour de répondre « à un communautarisme par un autre : le communautarisme catholique conservateur contre le communautarisme musulman ». Et d’ajouter par contraste, pour singulariser sa position : « Je réponds au communautarisme par l’universalisme français. Le problème, ce n’est pas la religion mais l’idéologie, ce n’est pas l’islam mais l’islamisme ». « Nous défendons une laïcité de paix sociale, pas agressive, précisait son conseiller spécial Philippe Olivier dans La Croix. Quand on défend l’interdiction de tout signe ostensible dans l’espace public, c’est pour tout le monde. Y compris les catholiques. […] Ce n’est pas au président de la République de défendre la chrétienté de la France, pays au passé lourd de guerres religieuses ». Le même Philippe Olivier était bien embêté lorsque Livre Noir lui demandait si une France à majorité musulmane serait encore la France.
Marine Le Pen adopte de plus en plus le discours classique d’une gauche républicaine plutôt que celui d’une droite civilisationnelle qui défend l’être-là à la française
La République plutôt que la France ?
De fait, toujours en quête de dédiabolisation, Marine Le Pen joue la stratégie du plus petit dénominateur commun et réduit sa fermeté au strict domaine régalien. Le Rassemblement national version 2022 semble avoir troqué toute apologie de ce qu’est essentiellement la France, pour une simple défense de l’ordre public et d’une conception toute existentialiste de la nation – qui au fond sera ce qu’elle doit être, comme si l’État n’avait pas son mot à dire face à des menaces extérieures. Marine Le Pen adopte de plus en plus le discours classique d’une gauche républicaine, fondé sur le triptyque individu/raison/universalisme, plutôt que celui d’une droite civilisationnelle qui défend l’être-là à la française – d’où la défection, mi-volontaire, mi-provoquée, de l’aile identitaire du parti dite marioniste ces dernières années. Elle est devenue la candidate du respect de la loi plutôt que l’étendard d’une positivité culturelle à perpétuer. À bien des égards, elle semble faire du droit en lieu et place de la sociologie, parler du contenant plus que la substance, défendre la République plutôt que la France. Qu’est fondamentalement la France dans l’imaginaire mariniste ? C’est bien cet angle mort qui a ouvert un espace politique à Éric Zemmour.
Marine Le Pen vit sur l’héritage politique de son père, de sorte que l’opinion publique lui postule un discours identitaire qui certes pointe ci-et-là, mais pas autant que la situation le demande. « Je ne ressens pas le besoin d’écrire dans la Constitution que la France a des racines chrétiennes parce que c’est une évidence », déclarait-elle à La Vie en 2017, justification un peu courte car, outre que ça n’est plus une évidence pour beaucoup, l’inscription de ces racines chrétiennes serait un symbole fort et un outil juridique utile pour infléchir la jurisprudence sur des questions concrètes. Lors d’une conférence de presse organisée à Mérignac le 29 septembre, elle déclarait ne pas avoir d’opposition idéologique à l’immigration, comme s’il ne s’agissait que d’une question sécuritaire ou économique à traiter pragmatiquement, alors qu’il s’agit de la grande problématique du siècle. Une France à majorité musulmane, quand bien même cette majorité respecterait la loi de 1905 (plus libérale qu’on veut bien le dire), et les autres lois d’ailleurs, serait-elle encore la France ? Évidemment, non. Au fond, on en revient au vieux débat entre souverainistes et identitaires. Politiquement et électoralement, Marine Le Pen a fait son choix depuis longtemps.
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Ce n’est donc pas seulement la question de l’islamisme qui se pose comme elle le prétend, mais aussi (et surtout) celle de l’islam et de son expansion aux dernières poches du territoire français, ainsi que nous le montrions en décembre dernier avec un dossier sur « L’islam des champs ». Inédit à l’échelle de l’histoire ainsi que le montre Renaud Camus, le phénomène dépasse très largement le cadre de la « laïcité », et réclame une contre-proposition à la hauteur du défi. Comment prôner, plutôt qu’un vivre-ensemble lâche de ses accommodements, une assimilation véritable, si ce n’est en réaffirmant très clairement ce que nous sommes substantiellement, que toujours nous refuserons d’abdiquer mais que nous proposons aux individus de bonne volonté qui souhaiteraient devenir nos semblables ? Pour accepter de se défaire de ses ancrages culturels premiers – et Dieu sait que l’opération doit être douloureuse –, encore faut-il y trouver une contrepartie riche qui ne craint pas de s’afficher.
Pour des visées électorales de court terme, Marine Le Pen a préféré rétrécir son propos. À contre-courant, jusqu’au bout.





