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Rendez-vous en terre inconnue : les pantins de Babel

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Publié le

18 juillet 2022

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La très cosmopolite émission de France 2 s’est rendue dans un petit village de Madagascar pour tirer la larme à l’occidental châtré. On appelle ça du post-colonialisme. Décryptage.
F2-cosmopolite

Ce coup-ci, la prod n’y a pas été par quatre chemins. En général l’émission Rendez-vous en terre inconnue, produite par l’ultra-normcore Frédéric Lopez, se taille une belle part d’audience et choisit plutôt des destinations exotiques, du genre à faire rêver les ménagères et leurs morveux calfeutrés dans leur gourbis à Bois-Colombes. Cette fois-ci on a fait dans l’austère, le minimaliste. La destination ? Une bande de terre boueuse quelque part au large de Madagascar. Le sympathique peuple autochtone ? Une poignée de pêcheurs miséreux même pas typiques – ils ont des casquettes et ils fument des roulées. Qu’est-ce qui se passe, France 2 ? Une coupe sombre dans le budget ? L’envie de punir ce brave Oli, rappeur pour enfants connu pour son duo avec son frère « Big Flo » – une espèce rare de salicoque qui refusera par ailleurs de suivre son frangin dans l’aventure ? À moins que le globe soit définitivement tari niveau peuples encore intouchés par la peste cathodique ?

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Il faut croire que Koh-Lanta a déjà tout défriché, il faut croire que les bulldozers de la télé-réalité à vocation exotique ont déjà moissonné tous les horizons, retourné tous les villages, épuisé le pittoresque, distribué des échantillons d’Eau sauvage à tous les Papous du globe. Il ne restera donc à Oli et à l’âme damnée de France 2 – un certain « Raphaël de Casabianca » (sic) qui est une sorte de décalcomanie de Frédéric Lopez, peut-être encore plus normcore – que ce village au bord du Rien, perdu dans une des régions les plus pauvres du monde. Et même pas un lémurien à l’horizon pour faire rire les zenfants. Non, on devra se contenter du strict minimum. Mais désormais on connaît la chanson, l’émission est réglée comme du papier à musique, c’est le grand huit de la mièvrerie « tous frères sur cette belle planète » qui commence.

D’abord les moments embarrassants : Oli qui « rappe » devant une famille de pêcheurs, Oli qui prête sa trompette aux gosses, Oli qui parle de son enfance. Oli qui trouve que tout de même, la vie du peuple Vézo, ben c’est pas facile, heing (accent du Mirail inclus). Outre que chaque scène est évidemment écrite, répétée à l’envi, télé-réalité oblige, le plus embarrassant c’est sans doute cette disparition complète de l’interprète. Lorsqu’Oli pose une question avé son accent chantant, on lui répond immédiatement dans un français doublé et châtié. Le labeur de la communication, le travail des traducteurs est évidemment relégué en hors-champ, véritable impensé pour une émission « cosmopolite ». Comme si dans le monde babélien-cool de France 2 les rappeurs toulousains parlaient un langage universel, le Français post-colonial, et se faisaient comprendre naturellement par toutes les ramasseuses d’oursins de Madagascar et d’ailleurs.

Mis au même niveau que leurs « frérots » d’occident – car pour Oli, tout le monde est un « frérot », ils n’ont même plus pour eux leur langage, leur rapport au monde, leur singularité

Cette langue universelle, qui est celle du montage, qui est celle de la supercherie télévisuelle, est d’autant plus toxique qu’elle arase tout, qu’elle colonialise de l’intérieur ces pauvres pêcheurs, désormais condamnés à écouter les jérémiades d’une starlette de YouTube et à s’exprimer eux-mêmes, en retour, avec un langage Google Trad avalisé par le Grand Œil de France Télévision, où rien de leur vie véritable ne transparaît réellement. Mis au même niveau que leurs « frérots » d’occident – car pour Oli, tout le monde est un « frérot », ils n’ont même plus pour eux leur langage, leur rapport au monde, leur singularité, il ne leur reste que ce rôle de contrepoint, d’horizon tronqué, de tire-larmes pour rappeur châtré. Cet horizon, c’est celui du post-colonialisme tout puissant. C’est la médiacratie qui continue coûte que coûte à se faire des moufles avec des êtres humains et à les agiter comme des pantins vivants devant nos regards subjugués.

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