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Robert Ménard : « La droite dont je rêve est libérale identitaire »

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Publié le

10 mai 2018

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visu menard© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

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Pour une droite du réel aurait pu s’appeler Oz tes doutes. Robert Ménard cite Albert Camus: « S’il existait un parti de ceux qui ne sont pas sûrs d’avoir raison, j’en serais. » Entre la « droite de la droite » et lui, c’est « je t’aime moi non plus ».

 

Vous avez des mots sévères à l’égard de ce que vous appelez « la droite naphtaline » à laquelle, écrivez-vous, il vous est « insupportable d’être assimilé ». De quoi – ou de qui – parlez-vous ?

 

Il ne s’agit pas de montrer du doigt tel ou tel – cela n’a aucun intérêt – mais simplement de dire à tous ceux qui rêvent de retrouver la France en noir et blanc des années 1950 que cette France-là est derrière nous, définitivement derrière nous. Qu’il nous faut, aujourd’hui, imaginer une France qui, tout en conservant ses racines, sache en même temps – oui, en même temps… – se tourner vers l’avenir.

 

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D’aucuns parleraient d’« archéofuturisme »… La droite serait donc passéiste ?

 

Il nous faut cesser d’apparaître comme une bande de vieux schnocks qui ne voudraient qu’une chose : que rien ne change. Un exemple : si nous avons toutes les raisons de mettre en cause Mai 68 et ses conséquences, en matière d’identité notamment, il me semble stupide d’idéaliser la France d’avant Mai 68. Une France qui, pour l’avoir vécue, ne me fait pas rêver ! Cessons, en idéalisant des époques révolues, de nous ringardiser. Vous croyez vraiment que c’est audible pour nos enfants ? Je ne le crois pas. Je m’interroge toujours sur le fait que tant de jeunes gens – et parmi les plus brillants – une fois leurs études terminées, partent pour la GrandeBretagne, les États-Unis ou l’Australie. Comment se fait-il que nous soyons incapables de les retenir chez nous ? Qu’est-ce qui fait que notre pays, leur pays, ne les séduit plus ? C’est sur tout cela que la droite doit s’interroger. C’est ce défi là qu’elle doit remporter, en étant porteuse d’un projet suffisamment attrayant pour que nos jeunes gens restent ici, qu’ils aient envie de participer à un projet commun. C’est un peu comme si on laissait la modernité – même si je déteste ce mot – à Emmanuel Macron. À lui l’avenir, à nous le passé, voilà où nous en sommes ! Comme si nous avions toujours le pied sur la pédale de frein par peur de tout ce qui bouge. Personnellement, je n’ai pas peur de ce qui bouge. Je veux simplement pouvoir faire le tri entre ce que l’on se doit de conserver et ce qui doit changer.

 

Qu’est-ce qui doit changer ?

 

Un laisser-aller en matière de défense de notre identité – ce qui regroupe les questions touchant à l’immigration (et tout reste à faire quand on voit le texte qui vient d’être voté à l’Assemblée…), à l’islam, au terrorisme, pour n’en citer que quelques-unes – et un interventionnisme étatique dans les affaires économiques et sociales. Si je devais définir la droite dont je rêve, je la qualifierais de libérale identitaire. Nous avons besoin de tenir un discours de liberté sur le plan économique et un discours volontariste sur les questions de société, comme il est convenu de dire.

Nous sommes en phase avec la réalité du monde sur toutes les questions identitaires mais pour beaucoup déconnectés du réel pour tout ce qui est économique et social

Le combat contre Emmanuel Macron doit donc porter principalement sur les questions de civilisation et non sur ses réformes économiques et sociales ?

 

J’ai écouté Emmanuel Macron lors de son entretien sur TF1. Je vous le dis franchement : une partie de son discours ne me fait pas sursauter. Sur la SNCF, il a en grande partie raison. Sur la nécessaire modernisation économique, il a en grande partie raison. Sur la nécessité de donner plus de liberté aux entreprises, il a encore une fois en grande partie raison. Et puis, disons-le, il connaît ses dossiers. En revanche, dès qu’il aborde la question fondamentale de l’identité dans toutes ses composantes – je le répète, l’immigration, l’islam ou la famille – il me paraît déconnecté du monde. Le problème pour nous – ce que j’appellerai, par commodité, la droite de la droite – c’est exactement l’inverse : nous sommes en phase avec la réalité du monde sur toutes les questions identitaires mais pour beaucoup déconnectés du réel pour tout ce qui est économique et social. Sur ces questions-là, j’entends nombre de mes amis tenir des propos dignes de la gauche la plus archaïque ! Il est impératif de concilier un discours économique et social qui ait les pieds sur terre et un discours sur les questions identitaires qui soit une vraie défense de ce que nous sommes, sans pour autant répéter comme des mantras un certain nombre de grandes affirmations qui ne sont, en fait, que des propos d’estrade.

 

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J’ai noté cette phrase, surprenante sous votre plume : « Et si nous nous contentions – sans même faire référence à l’identité – de rappeler que nous n’avons pas les moyens d’ouvrir nos portes à tels flux migratoires ? » Cela semble vouloir dire que, si nous en avions les moyens, nous pourrions ouvrir la porte à des flux migratoires. Mais la question du changement de civilisation resterait intacte…

 

Soyez aimable de ne pas sortir cette phrase de son contexte. Je veux simplement dire que, même en faisant abstraction des questions de civilisation – pour reprendre votre mot qui est le bon mot – nous ne pouvons pas continuer à accueillir autant d’immigrés. Mais prôner une immigration zéro ne me semble pas crédible. Il faut donc réduire drastiquement les flux migratoires. Et pour ceux qui sont là, se donner les moyens d’une véritable politique d’assimilation. Marcher sur nos deux jambes, comme disait le Président Mao [sourire]. Dans ce domaine-là, Emmanuel Macron se trompe. Absolument.

Vous connaissez la phrase de de Gaulle : « On peut assimiler des individus, pas des peuples… »

 

D’accord mais, parfois, les formules – aussi bien sonnent-elles – ne suffisent pas. À Béziers, comme dans beaucoup d’autres villes, ces populations sont bel et bien là. Et qu’est-ce qu’on fait ?

 

Déjà, il y a ceux qui sont français et ceux qui ne le sont pas…

 

Mais la majorité d’entre eux sont français ! Et parfois même depuis plusieurs générations. Même si, pour certains, il ne s’agit que de Français de papier… Reste la même question : comment dois-je faire pour les intégrer? Parce qu’il va bien falloir les intégrer ! Il n’y a pas d’alternative – du moins d’alternative sérieuse.

 

Dans votre livre, votre réponse c’est : je ne sais pas…

 

Eh oui ! Contrairement à certains, je n’ai pas la prétention d’avoir réponse à tout. Je n’ai pas de programme clé en mains. Je constate seulement – c’est le fruit de mon expérience de maire – que bien de mes concitoyens n’ont pas envie de « vivre ensemble », comme on dit, mais qu’ils vivent, au mieux, côte-à-côte, pour ne pas dire face- à-face. Vous pourriez régler les problèmes de délinquance, vous pourriez éradiquer le terrorisme, vous pourriez réduire l’immigration, resterait une communauté musulmane dont bien des membres ont un mode de vie qui heurte ceux que certains sociologues appellent les Français au carré, les Français de souche comme disent d’autres. Dans ma ville, l’immense majorité des personnes issues de l’immigration aspirent à une vie tranquille. Et pourtant, je vois bien les problèmes qu’entraîne leur grand nombre. Si vous êtes une femme, il y a des bistrots à Béziers dans lesquels vous n’irez pas. Personne ne vous l’interdit, mais vous n’irez pas… Il y a des quartiers où, sur les trottoirs, vous ne voyez que des hommes. Je le constate tous les jours: en tant que maire, j’ai infiniment plus de problèmes avec des personnes issues de l’immigration de la troisième, voire de la quatrième génération qu’avec leurs pères ou leur grands-pères. Face à ces problèmes, je n’ai pas de bréviaire, pas de textes sacrés auxquels me raccrocher. En clair, j’appelle chacun de nous à être plus pragmatique et moins idéologique. Les faits sont têtus, disait Lénine [nouveau sourire].

 

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C’est votre métier de maire qui vous a appris ce que certains appelleraient de la prudence ?

 

Sûrement. Même si je n’ai pas le sentiment de faire preuve de beaucoup de prudence à la tête de ma ville si j’en crois ce qu’en disent les médias… Mais qu’importe. Oui, le fait d’être à la tête d’une ville de près de 80 000 habitants – le plus important des exécutifs dirigés par ce que j’appellerais notre « mouvance politique » – m’a appris bien des choses. S’il n’est pas question de se résigner – les Biterrois ne me donnent pas l’impression de le penser… –, il faut bien se colleter avec le réel. Et ce réel est difficile, ingrat, jamais en noir et blanc. Du coup, comme tout est bien plus compliqué qu’on ne l’imaginait, il faut faire preuve d’encore plus de volontarisme. Maire, on se doit de montrer concrètement aux gens que l’on peut si ce n’est changer leur vie du moins l’améliorer. Les discours ne suffisent plus. On rentre dans le dur, dans la vraie vie en somme. Quand on n’est pas dans l’opposition mais en position de pouvoir, et c’est mon cas, on doit trancher. On ne peut pas se permettre de promettre tout et, parfois, son contraire.

 

Tout au long de votre livre, je vous ai senti tiraillé entre le local et le national. Entre la réalité à laquelle vous faites face avec les mains dans le cambouis et la volonté de mener un combat national.

 

Je suis en effet tiraillé. J’ai le devoir de me consacrer pleinement à mon mandat de maire – je le dois aux Biterrois, à ceux qui m’ont élu – mais je sais aussi que, si rien ne change au plan national, je ne pourrai réussir ce que j’entreprends à Béziers. Prenons un exemple : une bonne partie de la classe politique – et pas seulement à gauche – ne jure que « service public », « dé- fense des fonctionnaires »… Or, de quoi ai-je besoin comme maire ? De plus de dotations venant du gouvernement, bien sûr. Mais l’essentiel n’est pas là. Ce que je voudrais – et qui réglerait bon nombre de mes problèmes – c’est de pouvoir embaucher les personnels de mon choix.

Ce que M. Macron est en train de faire pour les cheminots, je rêverais de le dupliquer pour le personnel communal

  

Et vous ne pouvez pas ?

 

Bien sûr que non ! Priorité est toujours donnée aux fonctionnaires ! Avec le risque de ne plus pouvoir m’en séparer s’ils ne font pas l’affaire. Ce que M. Macron est en train de faire pour les cheminots, je rêverais de le dupliquer pour le personnel communal. Garder, bien entendu, le statut de fonctionnaire pour ceux qui en disposent déjà, mais ne plus l’attribuer systématiquement aux nouveaux employés. Ce serait une vraie révolution. Or, avez-vous entendu des responsables des partis de notre sensibilité en parler ? Non. Certains d’entre eux se font bien les défenseurs du statut des cheminots…

 

Vous plaidez pour une droite girondine. Pour plus d’autonomie pour les collectivités locales ?

 

Plus d’autonomie pour les communes. Je suis pour les communes, pas pour les agglo ; pour les départements et pas pour les régions. Je défends tout ce qui est proche des gens. Ce n’est pas un hasard si le maire est l’élu le plus populaire pour nos concitoyens. S’ils le respectent, c’est parce qu’il est à leur côté. Parce qu’il peut parler – et régler parfois – des questions liées aux écoles de leurs enfants mais aussi de leurs problèmes de trottoir et de stationnement. Et, parallèlement, comme je le fais, leur expliquer pourquoi il faut mettre une crèche dans l’hôtel de ville à Noël… Au fond, mon principal désaccord avec M. Macron – en dehors des questions identitaires auxquelles je faisais précédemment référence – c’est qu’il défend les métropoles et Paris au dé- triment de l’autre France, celle de nos villages et de nos villes moyennes, qu’il ignore, pour ne pas dire qu’il semble mépriser.

 

Vous voilà bien dur à son égard…

 

Il pense parisien, il vit parisien, il parle parisien. D’autres, à un niveau différent, pensent métropole régionale, vivent métropole régionale, parlent métropole régionale. Or, faut-il le rappeler, plus de la moitié des Français vit dans des villes de moins de 10 000 habitants ! Un jour, un hebdomadaire avait fait un portrait de moi qui était titré : « Un accent de plouc ». Quel mépris ! Quelle condescendance ! Emmanuel Macron respire cette suffisance. Comme la plupart des partis, d’ailleurs. Tous parisiens, tous centralisateurs ! Parfois, j’ai le sentiment que certains hauts fonctionnaires en visite à Béziers se comportent comme s’ils étaient en train d’arpenter un pays en voie de développement…

 

Vous voulez que la droite se rebâtisse par le bas, mais les institutions de la Ve  République font que l’on n’échappera pas à la question de la personne qui pourra l’incarner.

 J’écris, en toute fin de livre, à propos de celui qui pourrait incarner nos espoirs lors des prochains rendez-vous électoraux : « On peut, d’ores et déjà, dessiner un début de portrait-robot: à l’écoute, avenant, attentif, un cœur à l’unisson de la France, de conviction et de tempérament. Ça élimine pas mal de monde… » Je ne sais pas qui portera nos couleurs mais je ne suis pas inquiet. J’étais pessimiste il y a encore quelques mois mais là, je sens que quelque chose est en train de prendre. Cette « union des droites », dont je suis l’avocat depuis des années, semble commencer à prendre corps. Et pour revenir à votre question : quelqu’un apparaîtra nécessairement. Regardez Emmanuel Macron : qui le connaissait deux ans avant son élection ?

 

En attendant, vous appelez à l’engagement et à la création d’une contre-société…

 

Parce que je crois à l’exemplarité. Si votre comportement vient en contradiction des idées que vous défendez, les gens le voient immédiatement et comprennent que vous mentez. J’ai appris cela de Reporters sans frontières : on ne dit pas à quelqu’un qui travaille avec soi d’aller dans une zone de guerre si on n’est pas prêt à y aller soi-même. C’est la même chose dans tous les domaines de la vie. Quant à la contre-société, oui, je suis persuadé que nous devons montrer, d’ores et déjà, à travers des associations, des écoles hors contrat, des médias alternatifs, ce à quoi pourrait ressembler le monde de demain, le monde dont nous rêvons.

 

Mais le problème n’est-il pas l’individualisme des gens de droite ?

 

Pas de droite mais de la vieille droite. La droite de La Manif pour tous, les jeunes gens qui en sont issus et qui travaillent autour de moi ne sont pas comme ça. Cette génération a appris qu’il n’y a pas, en ce bas monde, de salut individuel. L’enjeu que je défends avec eux, c’est de réunir la France de la Manif pour tous et ce que l’on appelle la « France de Johnny ». C’est à cette condition qu’on gagnera. Et on va y arriver !

 

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