« Qu’est-ce qui a le plus de valeur : l’art ou la vie ? » demandaient les deux militantes écologistes qui, il y a quelques semaines, à Londres, jetaient de la soupe sur des tournesols de Van Gogh. Inutile de s’exciter comme ça les filles, si cette question vous torturait tant, il suffisait de nous la poser calmement, et nous aurions été en mesure de vous répondre sans délai : l’art, évidemment. Pulluler est à la portée de tout le monde, les microbes font ça depuis 2,8 milliards d’années, et franchement, c’est un peu répétitif. En outre, la vie livrée à elle-même, telle quelle, aveugle, débordante, affamée, ça vire souvent au désastre, à l’entre-massacre, au bûcher final. Des Allemands (qui s’y connaissent en bûcher final) ont pris la suite, dix jours plus tard, préférant la purée à la soupe, pour attaquer des meules sublimées par Monet à Potsdam. À croire qu’on en veut surtout aux paysages français et à l’impressionnisme et ses héritiers.…
Filleul de Louis Aragon, mari d’Eva Ionesco, à qui il consacra l’un de ses plus célèbres romans (Eva, 2015), sa vie rejoint souvent le chaos pailleté de ses romans, comme lorsque son épouse l’agressa au couteau en février 2021 (la justice a condamné en mai Eva Ionesco pour faits de violence à l’encontre de son mari). Mais ce ne sont peut-être là que les effets secondaires et inéluctables d’une méthode que l’écrivain emploie pour écrire sa vie et vivre son œuvre. C’est du moins l’un des secrets qu’il nous confia un après-midi de début d’automne, à la table d’un café de Saint-Germain-des-Prés dont la décoration témoignait, intacte, de la fantaisie des années 50.
Quel regard portez-vous sur votre œuvre commencée tard et écrite comme en accéléré ?
Le mot « œuvre » me paraît toujours très orgueilleux, mais il y a une unité, en effet, des thèmes récurrents. Quand on commence à écrire tard, on est sans doute plus cohérent que si l’on commençait dans sa jeunesse. Ce n’est pas forcément une qualité. Il y a parfois une trop grande cohérence, on a tendance à se calcifier, c’est pourquoi je m’arrange pour que ma vie personnelle explose régulièrement. Ça me permet de renouveler mon inspiration ! Voilà ce qui m’apparait clairement aujourd’hui.
Ah bah, oui ! Quand j’ai écrit mon deuxième livre, Nada Exist, je savais que ça allait me coûter une femme, une maison et la très belle voiture que je possédais à l’époque ! L’écriture m’a demandé trois ans. J’avais prévu de tout perdre et j’ai tout perdu ! Et si le deuxième avait été difficile ; le troisième roman, L’Hyper Justine, a été affreux : j’avais une vie personnelle complètement détruite et c’est là qu’a commencé la ronde infernale des livres à écrire très vite pour des raisons financières. J’ai eu le prix de Flore puis le prix Femina, qui m’ont aidé à obtenir des à-valoir, et je vivais sur les à-valoir. Aujourd’hui, j’ai trois livres qui sont déjà prêts ou presque, et je suis obligé de freiner la parution. J’ai commencé tard, donc j’écris beaucoup. [...]
La suite est réservée aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter
Vous souhaitez lire la suite ?
Débloquez tous les articles de l’Incorrect immédiatement !
Baudelaire s’est trompé, il n’a pas compris les Belges. Oui, il y a un génie belge. C’est indéniable. Adolescent, je me plaisais à courir les superbes librairies désuètes à la recherche des recueils de poésie de Georges Rodenbach, poète né à Tournai. En écrivant ces lignes, j’ai devant moi une vieille photographie d’avant 1914 : ce sont mes ancêtres, des limonadiers wallons habillés pour l’occasion. Et il me faut parler du dernier disque d’Arno qui tourne en boucle dans ma nuit. Ou plutôt de son premier disque en tant qu’homme mort. En tant que Belge d’outre-tombe. Dès la première chanson, on prend une bourrasque venue d’Ostende. « Hier, c’était le passé ; aujourd’hui, la vérité ». Arno n’a jamais été autre chose que vrai. Pas de doute là-dessus. Tout le long d’un disque à la fois crépusculaire et lumineux, il continue à dévoiler, une dernière fois, sa vérité. Sa musique a les yeux d’un mystique face à la mort, mais jamais elle n’a boudé son plaisir face à la vie. Et nous, nous ne dédaignerons jamais non plus un pareil disque. Emmanuel Domont
Mais comment la grâce déserte-telle un être ? Pourquoi disparaît-elle ainsi ? Ce sont des questions qui méritent d’être posées au sujet de Tom Smith, le leader d’Editors. Après deux albums, disons-le, touchés par une forme d’élégance, de lyrisme à la fois raffiné et nerveux, Editors s’est perdu à force de vouloir se renouveler à travers des albums insipides voire médiocres. Ils sont désormais de retour avec EBM, un album composé aux côtés de Benjamin John Power alias « Blank Mass ». De là le nom en trois lettres de cet album qui réunit donc Editors et Blank Mass. Mais EBM, c’est aussi cette Electronic Body Music qui vit le jour dans les années 80 entre l’Hacienda de Manchester, les hangars flamands de Gand ou Courtrai ou les plages d’Ibiza de 1989. Disons-le : Tom Smith n’a pas retrouvé le pouvoir magnétique qui était le sien en faisant ce voyage dans le temps et le son, mais c’est incontestablement le meilleur album qu’Editors nous livre depuis leur âge d’or. C’est déjà ça. Et ce n’est pas rien. ED [...]
La suite est réservée aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter
Vous souhaitez lire la suite ?
Débloquez tous les articles de l’Incorrect immédiatement !
C’est l’histoire d’un quiproquo. Entre le nouveau et le roman, entre un homme et la littérature, entre Roland Barthes et la critique, entre la France et l’art, entre l’intelligence et la modernité. Cette histoire a un nom, un peu ridicule, Alain Robbe-Grillet, et un vague arrière-goût d’ennui. Résumons. Un jeune homme, qui fut collabo par paresse sous l’Occupation et se laissa envoyer au STO sans grincher, découvre après-guerre et longtemps après tout le monde que le nazisme, c’était l’ordre. Ni une ni deux, révolté et effronté, il décide d’écrire des choses en désordre pour protester.
On est en 1953. Ça s’appellera Les Gommes, habile roman policier publié aux jeunes et branchées Éditions de Minuit, dirigées par Jérôme Lindon, et supervisées par le tout-puissant Paulhan depuis Gallimard. Il y est suivi par Nathalie Sarraute et Claude Simon, qui pratiquent le même mauvais artisanat de la plume, ce qui permet à Roland Barthes de les rassembler dans un courant littéraire artificiel, baptisé avec une originalité confondante « Nouveau roman ». On leur reconnaît quelques qualités communes, comme l’influence de l’existentialisme sartrien, le refus du réalisme et « l’engagement » (il signe la « Déclaration du droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », ce qui coûte moins qu’affronter la SS). Des qualités en effet très communes.
Son dernier livre, Un roman sentimental, paru en 2007, et vendu comme un « conte de fées pour adultes » parle en effet d’enfants sexuellement torturées
Banal comme le diable
[...]
La suite est réservée aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter
Vous souhaitez lire la suite ?
Débloquez tous les articles de l’Incorrect immédiatement !
Trondheim aime la bande dessinée « populaire ». Pour lui, Carl Barks (créateur de Picsou, des Rapetou et de Géo Trouvetou) est un artiste complet ; les albums des années 60, des références ; le rire, un sacerdoce. Régulièrement, il glisse ses pas dans ceux de ses grands aînés, avec un don particulier pour le pastiche ironique, jouant avec le fait que le lecteur maîtrise et l’univers qu’il investit et les codes de la bande dessinée en général. Cela donne le curieux A.L.I.E.E.N. (2004), un médiocre hommage à Astérix, Par Toutatis ! (2022), ou les très bons Mickey parus chez Glénat, Mickey’!s Craziest Adventures et Donald’s Happiest Adventures, dessinés par Nicolas Keramidas. [...]
La suite est réservée aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter
Vous souhaitez lire la suite ?
Débloquez tous les articles de l’Incorrect immédiatement !
Comment avez-vous fait la connaissance de Villaplane ?
C’est en lisant le livre Les Collabos : treize portraits de Laurent Joly (Les Échappés, 2011) que j’ai découvert le personnage. Je feuilletais ce bel ouvrage illustré, passant en revue les trognes de collabos, intellectuels égarés ou vrais voyous, et voici qu’en tournant une page apparaît la photographie d’un joueur de foot à la belle gueule, qui n’est rien moins que l’ancien capitaine de l’Équipe de France. Je me suis immédiatement dit que ce destin méritait un récit.
Excellent joueur, quel rôle a-t-il joué dans le développement du foot dans les années 1920 ?
Techniquement, on lui attribue la paternité de certains gestes spectaculaires, comme la tête plongeante, qui enthousiasme le public et participe largement à la montée en popularité du football. Mais surtout, Villaplane symbolise le passage à une nouvelle époque de ce sport. Comme joueur, il a compris l’importance des qualités physiques, qu’il cultive plus que ses coéquipiers : champion de natation, d’athlétisme, il est infatigable sur le terrain. Comme capitaine des Bleus enfin, il fait passer ce rôle autrefois conçu comme celui d’un « général en chef », souvent confié au joueur le plus âgé et pas forcément le plus performant, à celui d’organisateur charismatique, au milieu de ses troupes et exemplaire dans l’effort.
Le Villaplane footballeur ne peut inspirer que de la sympathie. C’est un excellent coéquipier, doté d’un grand charisme et d’une autorité naturelle qui s’accompagne d’une bonne humeur constante. C’est d’ailleurs pour ses qualités humaines, qui le distinguent de bien d’autres coéquipiers, qu’il est désigné comme capitaine de l’Équipe de France. À cette époque, même ses défauts le rendent sympathique : amateur de grosses voitures, de belles femmes, d’alcool et de jeux d’argent, certes un peu voyou mais jamais violent, son profil ne manque pas de panache ! [...]
La suite est réservée aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter
Vous souhaitez lire la suite ?
Débloquez tous les articles de l’Incorrect immédiatement !
RÉÉDUCATION NATIONALE, PATRICE JEAN, Rue Fromentin, 144 p., 17 €
Après Le Parti d’Edgar Winger, Patrice Jean revient à la satire sous une forme plus classique mais non moins détonante. Dans cette fable corrosive qui se déroule sur une année scolaire, Bruno Giboire débarque dans un lycée nantais pour y accomplir sa vocation de professeur tout féru de pédagogisme et empli de foi dans le Progrès. Bientôt, une statuette khmère léguée au lycée par Malraux devient l’enjeu d’une guerre acharnée entre les quelques réactionnaires qui prétendent la conserver et la majorité du corps enseignant voulant la vendre afin de financer des projets modernes et stériles. Plus flaubertien que jamais, Jean nous offre un Bouvard et Pécuchet du XXIe siècle, où la bêtise se manifeste comme un rouleau-compresseur de la bonne conscience, les dupes d’elles-mêmes s’obstinant à détromper les autres, fût-ce de force, et ne percevant pas les multiples contradictions et absurdités qu’elles engendrent et que le livre mitraille pour un feu d’artifice permanent de comique grotesque. Et puis, quel art de la chute : « Une phrase, en lettres noires, apparut dans l’ardent poudroiement : "La littérature est une arme". Il se pressa de la noter sur son carnet Snoopy. » À glisser dans tous les cartables. Romaric Sangars
UN NAVET
UN MIRACLE, VICTORIA MAS, Albin Michel, 220 p., 19,90 €
Sur une île bretonne, de nos jours, un adolescent taiseux voit la Vierge. Toute la communauté locale est bouleversée… Les premières pages, qui racontent une précédente apparition en 1830, ressemblent à une rédaction sur le thème du clair de lune : clarté, nimber, nuit claire, halo, lumière douce, tout le dictionnaire des synonymes y passe. Le roman est entièrement écrit dans ce style scolaire, maladroit, orné jusqu’au ridicule. Pour dire « le vent », Victoria Mas se casse la tête et trouve : « Cet invisible qui ne prenait corps qu’en la nature ». Elle confond répéter et réitérer, accélérer et hâter (« cette pensée hâta les battements de son cœur ») ; elle écrit aussi : « son souffle haletait », ce qui revient à dire que sa respiration respirait. Plus loin, ceci : « Un duvet brun soulignait sa lèvre supérieure » : il a donc du poil dans la bouche. Le lecteur a beau vouloir garder son sérieux, l’auteur lui complique la tâche. Bernard Quiriny
Une veuve richissime, initiée par son défunt mari à la chasse et au safari, décide de s’offrir une chasse à l’homme, au sens propre. Son garde du corps trouve un gibier, un pote de l’armée, devenu clochard, qui acceptera de mourir pour mettre à l’abri sa famille. La chasse aura lieu dans une forêt de Roumanie, pendant trente jours. Le gibier aura des caches avec du ravitaillement, une arme, et sera traqué par des chiens… Cette idée n’aurait pas déparé dans un film d’Alain Jessua, qui en aurait tiré une fable sur la dégénérescence de grands bourgeois sadiens. Lucas Belvaux l’amène dans une autre direction, en racontant non la chasse mais les mois précédents : la veuve s’entraîne, le garde du corps prépare le terrain, le gibier renoue avec sa famille. Le romancier passe la parole aux différents protagonistes, élargissant le cercle – du trio, on passe à la femme, puis aux enfants du gibier. Le scénario très noir s’éclaircit alors, trompant les attentes du lecteur, sans le décevoir pour autant. BQ [...]
La suite est réservée aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter
Vous souhaitez lire la suite ?
Débloquez tous les articles de l’Incorrect immédiatement !
Après Paul Sanchez est revenu, désolante comédie à la Guiraudie inspirée de l’affaire Dupont de Ligonnès, Patricia Mazuy ose la tragédie en toc sous la forme d’un remake inconscient de Psychose avec frères ennemis. Scindé en deux parties, Bowling Saturne change de point de vue après un combiné coït + meurtre, en lieu et place du massacre de Janet Leigh. Seul moment à palpiter dans ce qui est pour le reste un long téléfilm blafard, cette scène pose des problèmes sans fin. [...]
La suite est réservée aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter
Vous souhaitez lire la suite ?
Débloquez tous les articles de l’Incorrect immédiatement !
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de Cookies ou autres traceurs pour vous proposer des publicités ciblées adaptés à vos centres d’intérêts et réaliser des statistiques de visites.