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[Cinéma] Sight and Sound 2022 : un top qui n’a pas la patate

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13 décembre 2022

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Le baromètre cinéphile décennal de la revue britannique consacre cette année avec Jeanne Dielman (adresse suit) un cinéma de recherche qui n’a jamais trouvé beaucoup de spectateurs. Mais quels vilains-pas beaux y trouveraient à redire puisque la réalisatrice, Chantal Akerman, est une femme, le bébé-phoque d’aujourd’hui ?
jeanne dielman

Depuis le 1er décembre, le monde ne tourne plus tout à fait sur son axe : la palme, parfaitement officieuse, de meilleur film de tous les temps est devenue belge. Tous les 10 ans, la revue britannique Sight and Sound organise un grand sondage pour élire les 100 Meilleurs films de l’histoire du cinéma auprès des critiques internationaux et, depuis 1992, auprès des réalisateurs dans une liste annexe. En 1952, le premier vainqueur fut Le Voleur de bicyclettes de De Sica puis de 1962 en 2002, Citizen Kane, Welles finissant par être détrôné en 2012 par Vertigo. Cette année, Hitchcock cède donc la place à une cinéaste belge/juive/lesbienne, Chantal Akerman, avec Jeanne Dielman, 23 Quai du commerce, 1080 Bruxelles.

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Les changements d’une décennie sur l’autre obéissaient jusque alors à une lente tectonique des plaques critique. En seulement deux éditions, Akerman est passée de la 35ème  place à la première, et Beau travail de Claire Denis, l’unique autre réalisatrice représentée en 2012, de la 84ème  à la 7ème , juste devant Mulholland Dr de David Lynch (qui fait son entrée dans les dix premiers à la 8ème  place, seule bonne nouvelle ici). Dans le même temps, les réalisatrices font une percée inespérée (Agnès Varda, Maya Deren, etc.) ; Céline Sciamma et l’odeur de peinture encore fraîche de son navet anosmique, Portrait d’une jeune fille en feu, se retrouve à la 30ème place. Idem pour les réalisateurs de couleur dont le mieux loti, Spike Lee, rentre glorieusement à la 20ème place avec le très daté, pour rester poli, Do the right thing. Les tout aussi médiocres mais plus récents Parasite (Bong Joon-Ho) et Moonlight (Barry Jenkins) montrent que la prétendue valeur n’attend pas le nombre des années. Ce rabattage des cartes critique s’explique par la volonté de « foutre le feu au canon du réalisateur mâle blanc et hétéro », selon la formule de Girish Shambu, consultant de Sight and Sound pour cette édition. D’où le grand Shambulement du nouveau classement sans Bunuel, Altman, Polanski et tant d’autres qui ont l’inconvénient de leur sexe.

L’élargissement du collège des votants (1600 au lieu de 800 en 2012), soumis, on l’imagine, à la parité, explique très vraisemblablement les résultats. Une critique de cinéma en 2022 ne peut, si elle veut prospérer et se faire un nom généralement médiocre, qu’arborer le féminisme comme étendard. La dommageable absence pendant 50 ans de toute réalisatrice – qui, il est vrai, ne courraient pas les rues – nécessite le choix politique d’autrices féminines aujourd’hui ; quand on est jeune et qu’on a vu dix films, Sciamma fait parfaitement l’affaire. Quand on a de la bouteille et qu’on a plus de goût, Akerman s’impose, et tout particulièrement Jeanne Dielman (qui pointe également 5ème dans la liste des réalisateurs, un peu moins pire que celle des critiques). Le choix du chef-d’œuvre d’Akerman sorti en 1975 – le reste de son œuvre est translucide – vaut donc autant comme impératif politique qu’artistique.

Ce film impressionnant, qu’on peut trouver pénible voire irregardable, ne fait aucun signe vers le spectateur dont il se soucie peu

Soyons clair : Jeanne Dielman mérite de figurer dans la liste S&S, mais pas à la première place. Ce récit glacial qui suit la décomposition d’une prostituée occasionnelle soumise à un quotidien aliénant est constitué de 50 plans fixes d’une durée conjuguée de 3h22, incluant le plus fameux – des pommes de terres silencieusement épluchées pendant de longues minutes (ce qui fit dire à Danielle Huillet que Delphine Seyrig n’avait visiblement jamais épluché de patates de sa vie). Autant dire qu’il ne s’adresse pas à tout le monde, contrairement au Voleur de bicyclettes, à Citizen Kane et à Vertigo, visibles dès l’adolescence. En organisant le couronnement d’une championne inaccessible à la majorité des humains, Sight and Sound s’est décrédibilisé selon le cinéaste Paul Schrader, qui admire le film mais regrette sa « réévaluation woke tordue ».

Il est intéressant de comparer les quatre lauréats successifs de la liste S&S. On voit se dessiner un chemin : le nécessaire lien entre les générations (le Voleur de bicyclettes) est abandonné au profit de deux hybris, sociale (Citizen Kane) et amoureuse (Vertigo), débouchant chacune sur une connaissance douloureuse, soit directement transmise au spectateur par un dernier plan anthologique (le Rosebud décrypté et, avec lui, le regret de l’enfance chez Welles), soit éprouvé par le personnage de Scottie chez Hitchcok, guéri de son vertige, qui contemple la mort de l’aimée et la fausseté de sa passion. Ce savoir durement acquis n’advient jamais dans Jeanne Dielman, qui se conclut par le meurtre d’un client qu’on peut juger gratuit, même si Akerman le trouvait psychologiquement et narrativement justifié. Le nouveau « plus grand film du monde » éprouve l’aveuglement de sa sainte Jeanne et martyre dans une forme froide, redoublant le désespoir par le concept. Le temps réel est une extase qui nous ouvre ou non la porte.

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Ce film impressionnant, qu’on peut trouver pénible voire irregardable, ne fait aucun signe vers le spectateur dont il se soucie peu. On dirait la réponse féminine au Dillinger est mort de Ferreri – autrement plus faible – où les restes d’enfance auraient été jetés à la poubelle avec les reliefs du repas. La femme y est consacrée comme victime collatérale d’un patriarcat gazeux. Jeanne Dielman a beau être, selon l’expression de Schrader, « une pierre de touche » du cinéma moderne, son élection en 2022 paraît purement anachronique. À moins d’y voir le signe d’une atomisation totale de la société et la sempiternelle trahison des élites qui préféreront toujours au bien commun la valorisation de leur prétendu magistère moral. Et si les réalisateurs contemporains deviennent de plus en plus les valets de pied de la sociologie, les critiques de cinéma sont depuis longtemps les paillassons auto-proclamés des premiers et de la seconde.

Jusqu’à cette année, il était possible d’imaginer la naissance d’une vocation de cinéaste chez les plus jeunes à la découverte du « meilleur film de tous les temps » selon Sight and Sound. C’est désormais chose parfaitement impossible avec Jeanne Dielman qui n’hypnotisera jamais en dehors de quelques cercles plus consanguins que concentriques.

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