Allez, c’est l’envoi Monsieur le cardinal

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La date, choisie par l’archevêque de Lyon pour sa sortie du diocèse, revêtait valeur de symbole, le livret de Messe titrait sans détour « 28 juin, en la fête de Saint Irénée, évêque et martyr ». La Croix avait été choisi pour la conception du missel sponsorisé, signe que l’archevêque n’était pas rancunier, tant le quotidien avait plutôt accéléré sa chute. La Croix était devenue la sienne.

 

Il faisait vraiment gris, ce jour-là, Place saint Jean. Les 3000 chaises prêtées par la Mairie de Lyon attendaient devant la cathédrale pour la Messe de départ du cardinal Barbarin. Des bénévoles s’interrogeaient pour savoir combien resteraient vides.

 

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L’autre choix de l’évêque qui avait surpris la pastorale sacramentelle et liturgique fut de célébrer la Messe en rite lyonnais, c’est-à-dire dans une forme exotique de la forme extraordinaire. Ce n’était pas dans les habitudes du prélat qui ne se reconnaissait guère dans les dentelles et les bizarreries de l’ancien monde, mais cela avait été jugé préférable en raison de l’orientation de l’autel : il pourrait ainsi célébrer dos au peuple et ne pas avoir à affronter les regards émus ou goguenards. L’évêque, arrivé très à l’heure, vêtu de la chasuble du Cardinal Decourtray, de la mitre du Cardinal Balland et de la crosse du Cardinal Billé, avait remonté tranquillement sa primatiale, croisant tout de même quelques visages.

Dans la nef et les transepts, on avait soigneusement préparé des espaces réservés à chacun des groupes et on n’y avait oublié personne : les communautés religieuses, même celles qu’il avait fermées, les scouts, les groupes nationaux, les Roms et les migrants de toutes sortes, les Irakiens qu’on estimait nombreux en raison de sa forte implication en terres de Mossoul. Par un hasard assez amusant, on s’était trompé en écrivant « la communauté du Lion de Juda » devenue la « Communauté des Judas de Lyon », un carré où de nombreux prêtres étaient justement venus s’installer, faute de place dans le chœur.

 

 

Beau joueur, le cardinal avait invité le Père Vignon à venir concélébrer, ce que ce dernier avait accepté à la condition que François Ozon puisse couvrir la cérémonie une caméra à la main, car le prêtre du Vercors, avait, dit-on, assez mal vécu de n’avoir pas son personnage dans le film « Grâce à Dieu », alors qu’il pesait, pensait-il, tout de même quelques 100 000 signatures.

Il faut dire que Barbarin n’avait pas pu proposer la concélébration à beaucoup de frères évêques -la Messe pontificale du rite lyonnais prévoit 6 prêtres assistants-, ceux-ci ayant plutôt brillé par leur soutien privé et leur trahison publique. Le cardinal, toujours intéressé par les choix paradoxaux, avait désiré une célébration « pacifié et tonique », ses services ayant compris « transpartisane et pluridisciplinaire », comme on disait à la Catho de Lyon dans les années 1980.

Ainsi, c’est Fredéric Martel, auteur de Sodoma, qui avait été sélectionné pour lire la première lecture, lequel avait accepté tout de suite, espérant revoir le nonce apostolique, lequel caressait désormais d’autres ambitions auprès du Saint Siège. Martel lu magnifiquement le récit du sacrifice d’Isaac, presque de mémoire, en regardant fixement l’agneau présent au milieu de la rosace de la façade Ouest de la Primatiale.

 

 

Pour le Psaume 21, c’est Isabelle de Gaulmyn qui le chanta avec beaucoup de cœur. Celle-ci avait magistralement démissionné de son job, expliquant que « si la jurisprudence Barbarin devait s’appliquer, elle méritait la prison ferme », tant sa profession l’avait amenée à être informée de péchés ignobles, sans même remonter aux crimes de Bernard Preynat, qu’elle n’avait pas dénoncé.

Pour la seconde lecture, c’est un magistrat du tribunal correctionnel qui avait accepté de lire l’épitre de l’apôtre Paul : « Soyez toujours dans la joie, rendez-grâce à Dieu en toute circonstances » phrase que Barbarin avait si souvent écrite à ses proches en cette période troublée.

Pour l’Evangile, le Primat des Gaules avait choisi le passage de la Passion, où le grand prêtre s’écrie « Mieux vaut qu’un homme meure pour tout le peuple ». Chacun avait les yeux fixés sur lui pour savoir par quelle espèce d’homélie géniale il allait conclure son épiscopat. « Cette parole, c’est aujourd’hui, qu’elle s’accomplit » s’était-il contenté de sermonner, avant de s’asseoir, paisible, presque souriant, laissant l’assistance dans la stupéfaction.

 

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Avant l’offertoire, l’archevêque de Lyon avait emprunté à la liturgie des ténèbres le chandelier qui voit ses bougies s’éteindre une à une pour manifester comment le Christ fut abandonné des siens, un à un, à l’exception de Marie qui gardait en son cœur toute l’espérance de l’Eglise. Une première bougie avait été offerte par la paroisse de Sainte Foy qui avait reconnu les très graves responsabilités de ses paroissiens dans la période 1978-1991. La seconde fut offerte par la CEF, l’avenue de Breteuil ayant mal vécu tout ce dossier se souvenant que c’est son ancien président, le cardinal Billé qui avait replacé Preynat en paroisse, sitôt après avoir promulgué les nouvelles normes de lutte contre la pédophilie. Un gros cierge avait aussi été offert par la presse lyonnaise dont on sentait une forme de nostalgie : l’affaire Preynat avait dopé ses ventes, suscité les passions et ressuscité un espoir de croissance. Comment survivrait-elle à l’épilogue du dossier ? Un dernier cierge, énorme, avait été offert par le conseil du Presbyterium, avec cette mention « Philippe, prêtre », mention que leur évêque avait plutôt souhaité voir inscrite sur sa tombe.

 

Dans le carré des officiels, tous étaient visiblement émus : Collomb, Wauquiez, Gollnisch et Perrin-Gilbert. Les représentants des communautés juives et musulmanes s’étaient montrés plus affectueux et courageux que l’ensemble des conseils diocésains de Lyon, mais ils avaient été relégués, avec le club des derniers fidèles du cardinal, derrière un pilier.

 

Les services de sécurité se réjouissaient de voir ces bougies s’éteindre les unes après les autres, consécutivement au désastreux incendie de Notre Dame de Paris, qui avait interdit le chant initialement prévu « Viens Esprit de feu, viens nous embraser ! ». Tandis qu’à l’offertoire, les chœurs de la Primatiale entonnaient donc le « confutatis maledictis » de Mozart, on s’agitait dans la régie de RCF pour savoir s’il convenait d’annoncer dès aujourd’hui le CD souvenir de la célébration.

Les uns et les autres se demandaient quel était le sens de la chaise vide placée au milieu de l’allée centrale. On y avait inscrit les initiales de BP. Mais naturellement, BP n’était pas venu. Et c’est Philippe Barbarin, PB donc, qui s’y était installé, par mégarde au début de l’office, jusqu’à ce que son cérémoniaire lui explique que ce n’était pas sa place. Après la consécration, le cardinal étendit les mains en croix, comme le veut le rite lyonnais, sans que personne n’en semble étonné.

 

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Dans le carré des officiels, tous étaient visiblement émus : Collomb, Wauquiez, Gollnisch et Perrin-Gilbert. Les représentants des communautés juives et musulmanes s’étaient montrés plus affectueux et courageux que l’ensemble des conseils diocésains de Lyon, mais ils avaient été relégués, avec le club des derniers fidèles du cardinal, derrière un pilier. On apercevait aussi les identitaires et l’antenne sociale. La Manif pour Tous et David et Jonathan. Le cercle Simone Veil et la Marche pour la Vie. Les antagonismes étaient enfin réunis, mais personne n’en voulait à personne, tant la souffrance était grande. Il fallait en finir.

Le cardinal lu les oraisons votives en mémoire de Saint Just, parce que son lointain prédécesseur, évêque de Lyon, avait démissionné au IVe siècle pour n’avoir pas su protéger un criminel de la colère de la foule. 1600 après, c’est d’avoir prétendument protégé un criminel repenti, qui aura valu à l’évêque de Lyon de démissionner. La démission de Saint Just marquait la sortie de la barbarie ; la sortie de Barbarin signait la démission de la justice et de la civilisation.

 

Le cérémoniaire indiqua à voix basse à son éminence « Allez, c’est l’envoi » pour lui signifier de chanter maintenant « l’ite missa est ».

 

Il faisait vraiment gris, ce jour-là, à Saint Jean. La place finalement noire de monde, saluait l’écarlate soutane qui déjà s’enfuyait vers des horizons plus verdoyants. Au loin, sa silhouette semblait semblable à une goutte de sang.

 

Jacob & Potin
 

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redaction2@lincorrect.org

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