Marine Le Pen a fait un score de 41,6% lors du second tour, soit une progression de sept points par rapport à 2017. Où et comment Marine Le Pen a-t-elle gagné ces voix nouvelles ?
Les fondamentaux du vote en faveur de Marine Le Pen n’ont pas changé, au premier comme au second tour, malgré l’élargissement de sa base. Moins on a de capital social, plus on a le sentiment d’appartenir aux catégories modestes, et davantage on vote pour elle. Je note que les notions de « bloc populaire » et de « bloc élitaire » que j’avais forgées il y a quelques années sont largement reprises, même s’ils correspondent mieux aux résultats du premier tour qu’à ceux du second : la bataille du 24 avril concernait précisément ceux qui étaient entre les deux électorats de premier tour, et donc largement les classes moyennes.
Un facteur décisif de la progression du vote Le Pen a été le rejet d’Emmanuel Macron : si en 2017, 35% des électeurs Le Pen expliquaient leur vote par la volonté de faire barrage à celui-ci, selon BVA, cette proportion s’élève désormais à 50%. On ne peut donc pas dire qu’Éric Zemmour ait particulièrement amené une « bourgeoisie patriote » à la principale candidate du courant nationaliste. S’il a effectivement su rallier nombre d’individus appartenant à des milieux aisés, notamment parmi la jeunesse étudiante, c’est davantage observable au niveau des militants que des électeurs.
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Ce score peut-il être considéré comme une « victoire éclatante », ainsi qu’elle l’a déclaré dimanche soir ?
Le terme de succès aurait été plus approprié, dans la mesure où l’obtention d’un peu plus de 41% face à une superstructure sociale entièrement mobilisée derrière son concurrent constitue un évènement considérable. Dans son acception scientifique, le terme d’oligarchie s’impose au vu de toutes ces autorités – politiques, syndicales, religieuses, artistiques, économiques et partant médiatiques – ayant fait durant deux semaines assaut d’outrances pour disqualifier la candidate la mieux soutenue par les classes populaires. La « victoire éclatante » a eu lieu au premier tour, puisque Marine Le Pen progresse par rapport à 2017 malgré la vive concurrence d’Éric Zemmour.
Ensuite, il s’agit d’un succès très relatif, car l’issue de l’élection est tout de même la perpétuation du pouvoir d’Emmanuel Macron. Pour ce qui est du mouvement nationaliste, les deux grands obstacles à sa progression – la part dans le corps électoral des retraités et de personnes issues de l’immigration extra-européennes – ne feront que s’accroître dans les prochaines années. L’avenir n’est pas écrit, les crises sont parfois fécondes et enfin Marine Le Pen incarne l’opposition la plus évidente au pouvoir macroniste. Reste cette victoire, bien réelle, de Macron, avec un écart important. Le débat stratégique au sein du courant nationaliste demeure ouvert, mais sans doute pas dans les termes de ces derniers mois. Ou plutôt, il ne sera intéressant que si l’on veut bien considérer loyalement les résultats du premier comme du second tour, et leurs enseignements.
La dimension nationaliste du vote l’a emporté sur tout autre considération
Comment l’électorat d’Éric Zemmour s’est-il comporté au deuxième tour ?
Il semblerait que les trois quarts se soient reportés sur Le Pen, et que seuls 10% aient choisi Emmanuel Macron. La dimension nationaliste du vote l’a donc emporté sur tout autre considération. L’immigration, l’insécurité et les atteintes à la laïcité étant les principales préoccupations de ces électeurs, c’est assez logique. Les données d’avant le premier tour indiquaient que les reports de voix dans l’autre sens auraient été moindres. Qu’en déduire ? D’une part la force de l’enracinement du RN, puisque les électeurs zemmouristes avaient souvent voté Le Pen au moins une fois auparavant, au moins au second tour, y compris parmi les anciens électeurs de Fillon.
D’autre part que cet électorat, celui qui a le plus voté par adhésion le 10 avril dernier, était suffisamment convaincu que la réélection de Macron dégraderait la situation de la France pour passer outre ses réticences sur la personne ou le programme de Le Pen. Notons enfin que pour l’essentiel le candidat comme les principales figures de Reconquête ! ont très clairement appelé au report des voix à l’issue du premier tour, même si d’autres signaux ont parfois été envoyés ensuite. De manière générale, et après des mois d’âpres déchirements, cette discipline collective après le 10 avril est un bon signal pour l’avenir du courant nationaliste.
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France qui réussit contre France qui souffre : ce second tour confirme-t-il votre analyse d’une France bloc contre bloc ?
Dans l’analyse que j’avais proposée en 2019, l’opposition des blocs structurait la vie politique et sociale du pays sans pour autant couvrir, loin de là, tout l’électorat. Entre le bloc élitaire et le bloc populaire, environ la moitié de la population échappait à leur attraction. D’un point de vue sociologique, il s’agit surtout des classes moyennes et de populations se distinguant culturellement. Sur le plan électoral, leur vote se disperse entre différentes formules de gauche ou de droite. C’est pourquoi lorsque l’on s’interroge sur l’existence des dits blocs, il faut surtout regarder les résultats du premier tour.
Du côté du bloc élitaire, on constate que le macronisme conserve son hégémonie sur le vote des cadres (35%) et l’accroît sur celui des retraités (38%), tandis qu’il stagne à 18% chez les ouvriers et les employés. Parmi ces derniers, malgré la concurrence de Jean-Luc Mélenchon (24%), Marine Le Pen recueille 36% des suffrages des CSP-, lesquelles forment la moitié de la population active. Par ailleurs, si l’on prend deux dimensions du capital social, le dernier diplôme obtenu et le niveau de revenu, la symétrie est parfaite entre vote Macron et vote Le Pen. À l’inverse le vote Mélenchon est marqué, comme il est habituel pour un vote de gauche, par une pente inversée entre ces deux dimensions, des gens relativement diplômés mais aux revenus relativement bas.
La faible participation aux élections législatives nuit aux candidats du Rassemblement national.
Ces tendances sont amplifiées lorsque l’on considère la classe sociale subjective, dimension politiquement décisive. Le vote Macron progresse régulièrement depuis les gens se disant « défavorisés » (13%) vers ceux ayant le sentiment d’appartenir à un milieu favorisé (53%). À l’inverse, le vote Le Pen décline continûment sur cet axe, passant de 37% à 8%. Nous retrouvons donc l’impact des variables sociologiques sur le choix électoral constaté en 2017. Je soulignerais enfin que cette opposition n’est pas statique. La confrontation de ces deux univers sociaux et culturels structure l’élection présidentielle. Reste la tentation de s’en abstraire, et c’est toute l’aventure actuelle de la gauche. La faible participation aux élections législatives, et donc l’auto-éviction partielle des catégories populaires, donne quelques chances à celle-ci de faire un bon résultat, et nuit à l’inverse aux candidats du Rassemblement national.
N’a-t-on pas toutefois constaté un échec de la stratégie d’union des populismes ? En effet, les leaders de la gauche souverainiste ont appelé à voter pour Emmanuel Macron, et seuls 17% des électeurs de Jean-Luc Mélenchon ont reporté leur voix sur Marine Le Pen.
Ce que vous appelez l’union des populismes ne s’est réalisé « par le haut » que lors des deux derniers référendums sur l’Europe, autour du « non ». En 2016, c’est contre cette redoutable convergence, victorieuse onze ans plus tôt, que les europhiles de gauche et de droite ont à leur tour uni leurs forces, ce qui a donné le macronisme. Il s’agit de l’exception, car dès que l’on revient aux scrutins relevant de la démocratie représentative les logiques partisanes prennent le dessus. Jean-Luc Mélenchon constitue un cas symptomatique. Les médias mainstream lui rendent le grand service de le décrire comme un personnage dogmatique et quelque peu extrémiste. Les électeurs en déduisent une sincérité et une constance. Pourtant, il s’agit d’un politicien madré, précoce sénateur socialiste, rompu aux jeux d’appareil et aux combinaisons de fin de congrès. N’oublions jamais qu’en 1992 il a rabattu les voix vers un mystérieux « oui de gauche », au service de François Mitterrand.
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Reste le fond de votre question, qui renvoie au comportement des électeurs. Le tableau est plus nuancé que ce que vous suggérez, si l’on considère le populisme « par le bas ». D’après l’enquête électorale Ipsos, 17% des électeurs de Mélenchon ont voté ensuite Le Pen. Soit autant que ceux de Valérie Pécresse. Surtout, 43% des électeurs mélenchonistes ont voté blanc ou se sont abstenus. Ainsi, ils n’ont été que 42% à « faire barrage », malgré l’incitation très claire de leurs dirigeants. Rappelons encore qu’en 2017, toujours selon Ipsos, 52% des électeurs mélenchonistes avaient voté Macron. Il y a donc une certaine neutralisation de ce vote populiste de gauche, malgré l’attitude opportuniste de LFI.
En ce qui concerne le vote Jean-Luc Mélenchon au premier tour, peut-on parler d’un « vote musulman » ? Si oui, s’était-il déjà manifesté auparavant ?
J’ai constaté comme chacun la géographie du vote Mélenchon et repéré une forte corrélation – j’ai lu qu’au niveau des communes elle était de 0,69 ce qui est considérable – avec la part immigrée de la population. Il y a donc une séparation au sein des catégories populaires entre les individus d’origine européenne et les autres. Ironiquement, la gauche a toujours reproché au Front national de nourrir cette division alors même que Mélenchon, en exaltant la « créolisation » et en reprenant les thèses intersectionnelles, en est un puissant promoteur.
Il y a une séparation au sein des catégories populaires entre les individus d’origine européenne et les autres.
Une fois ceci constaté, la notion de vote musulman conserve son ambiguïté. S’agit-il d’un vote motivé, voire sollicité, par la promotion de la foi musulmane dans l’espace public ? Dans cette hypothèse, à laquelle je n’adhère pas, le vote Mélenchon serait le cheval de Troie d’une démarche prosélyte. Je crois bien que des citoyens ayant à peu près les mêmes demandes sociales et sécuritaires que les électeurs lepénistes se sentiraient empêchés de voter pour une candidate soutenue par le Rassemblement national et s’accommoderaient du vote Mélenchon. Il s’agit d’un enjeu décisif pour l’avenir, car seulement dans la seconde hypothèse, une formule de rassemblement patriotique est envisageable. Disons que votre question se pose pour la première fois à l’élection présidentielle. Il s’agit d’une mauvaise nouvelle de plus pour la cohésion de la nation.





