Le Greco, l’Œuvre au noir

Le Christ chassant les marchands du Temple (vers 1575) Greco

Il fallait un puissant artiste, hanté par les mêmes songes, pour nous ouvrir les yeux d’un coup de flammes à la peinture du Greco. Aurions-nous vu ce que nous avons vu au Grand Palais, sans les lumières du peintre de la nuit, Jean-Paul Marcheschi ? Sans doute pas. Rendons ici hommage à deux peintres majeurs dont l’un se révèle en révélant l’autre. Hommage au carré.

 

 

 

Non seulement le grand public méconnaît l’œuvre du Greco depuis des siècles, quand il ne la méprise pas, tout bonnement, mais bien des érudits, bien des critiques l’ont tant et plus éreintée. Marcheschi nous en donne un bref aperçu dans son formidable livre Le Greco. Un grand sommeil noir. « Dégénérescence artistique […] sans précédent dans l’histoire de l’art » (Carl Justi) ; « peinture méprisable et ridicule, […] dessin disloqué, […] couleur désagréable » (Antonio Palomino). Rien n’a été épargné au Grec de Tolède. « Je conçois bien les résistances que soulève sa peinture, et les critiques qui se manifestèrent de son vivant ont perduré des siècles durant jusqu’au nôtre », écrit Marcheschi à son endroit. Et d’expliquer : « Ce que peignit le Crétois – à bien examiner l’histoire de l’art – nul ne le fit avant lui ». On a reproché au Greco son dessin, ses couleurs, ses incohérences, sa mauvaise copie de la réalité, tout ce qui, en fin de compte, a été reproché au long des siècles aux peintres de grand talent. Le peintre crétois, exilé à Tolède après être passé par Venise et Rome, où il copia plusieurs années les grands maîtres, n’est pas de la race des peintres académiques. Marcheschi le compare à Proust dont les Pastiches et mélanges furent la manière d’entraîner sa plume autant que d’écarter les grands maîtres. En quelques années, le peintre arrivant à Venise de son île excentrée où il prend conscience de son retard considérable, recopie les maîtres et les digère, Titien et Tintoret surtout, puis Michel-Ange à Rome, afin de mieux les expulser de lui.

 

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NAISSANCE DU FEU

 

Le jeune artiste cherche son style, ce feu sacré qui fera de lui un autre peintre. À la suite de Roland Barthes, qui cherchait à déterminer le moment où naît le style d’un écrivain, et qui finit par situer celui de Proust en septembre 1909, Marcheschi s’interroge : à quel moment de sa vie le Greco a trouvé son style ? Quand est-il né peintre ? « Je dirais dans le cas du Greco, que le lieu dans lequel se produit la cristallisation est le Garçon allumant une chandelle. (…) L’enfant souffle sur la braise ; de la main droite il tient une chandelle, mais la flamme de cette dernière n’a pas encore pris. La chandelle m’apparaît comme un analogon du pinceau. […] C’est l’instant d’avant le feu ». On sait l’importance que revêt le feu pour Marcheschi, peintre insulaire lui aussi, corse par le père, né à Bastia, et qui peint avec son « pinceau de feu » des scènes hallucinées par les visions infernales de Dante. Mais il ne se contente pas d’attirer le Greco dans ses filets, de le faire briller à sa cause.

Le feu, ce medium qui lie le terrestre au divin et qui, plus bas, menace d’engloutir l’homme dans l’enfer. Le feu, esprit de tous les dangers, par quoi l’homme chute à la suite de Lucifer, le porteur de flambeau, mais s’élève aussi vers Dieu.

Le feu est bien le souffle sacré que l’artiste cherche non à domestiquer mais à emprunter pour s’élever lui aussi vers les cieux. Le feu, ce medium qui lie le terrestre au divin et qui, plus bas, menace d’engloutir l’homme dans l’enfer. Le feu, esprit de tous les dangers, par quoi l’homme chute à la suite de Lucifer, le porteur de flambeau, mais s’élève aussi vers Dieu. Dès lors, le feu aura une importance primordiale dans l’œuvre du Greco : « images du feu dans ses tableaux – dans les Pentecôtes, les porte-flambeaux de L’Enterrement du comte d’Orgaz, les fleurs-flammes –, mais, plus concrètement par l’étirement des corps, par ces abîmes verticaux qui fendent l’espace, imitant le mouvement ascensionnel de la flamme ».

 

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ŒUVRE À LA VERTICALE

 

Voici en partie résolu le mystère des corps déraisonnablement étirés, qui feront dire à beaucoup que le Greco ne sait pas dessiner, comme il fut dit au sujet de Picasso, quand l’un et l’autre maîtrisaient le dessin classique à la perfection. Les corps du Greco sont des flammes s’étirant vers le ciel ou plongeant vers l’enfer. Elles sont encore des larmes, jaillissement d’amour, de peine, de joie, dont l’œuvre du peintre est emplie. « Le Greco est le monde peint à travers les larmes », dit Marcheschi. Des larmes pour éteindre les lames de feu que l’humanité, aussi sainte soit-elle, en la personne de Saint-Pierre ou en celle de Marie-Madeleine, peine à supporter ? La célèbre Vue de Tolède du Greco est encore absolument aberrante, picturalement parlant. Ce n’est, dans un format portrait et non paysage, qu’un ciel déchaîné, éventré, sous une ville quasi cadavérique, dépourvue d’être humain (une première dans l’histoire de la peinture occidentale, note Marcheschi), dont l’architecture et le plan se moquent de la réalité, où la tour disproportionnée s’élève haut dans le ciel comme une chandelle attendant l’éclair qui l’allumera.

Le Greco est le négatif de la peinture occidentale que seuls quelques grands ont su révéler : Cézanne, Picasso, les Expressionnistes sans doute, Fautrier, Marcheschi… Il était temps de lui porter un hommage en pleine lumière.

LA LUMIÈRE DU NOIR

 

Reste à explorer chez le Greco la place du noir, et qui mieux que le peintre corse pour en causer ? « Le noir est ce qui permet de regarder le soleil en face ». Cette révélation qu’eut Marcheschi enfant, lorsque son père lui fournit des écailles noires à placer sur les yeux pour jouir du spectacle d’une éclipse de soleil, hante son œuvre. Sans le noir, point de lumière. Sans l’ombre, point de relief. Le noir illumine les toiles du Greco, dont il fut dit que ce qui lui causa le plus grand travail furent les couleurs. Comme le trait de son dessin, la palette de ses couleurs est immédiatement remarquable. Incomparable. Si le noir est ce qui permet de regarder le soleil en face, c’est par lui que nous regardons également la mort – le deuil est noir. Il est le négatif de la vie, donc son essence, d’où procède la lumière. Le Greco est le négatif de la peinture occidentale que seuls quelques grands ont su révéler : Cézanne, Picasso, les Expressionnistes sans doute, Fautrier, Marcheschi… Il était temps de lui porter un hommage en pleine lumière.

 

 

Matthieu Falcone

GRECO Grand Palais Jusqu’au 10 février

 

 

LE GRECO. UN GRAND SOMMEIL NOIR Jean-Paul Marcheschi éditions Plessis Art3 104 p. – 17 €

Critique

mfalcone@lincorrect.org

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