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Les critiques littéraires d’avril

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Publié le

22 avril 2022

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Chaque mois, L’Incorrect sélectionne pour vous le meilleur et le pire de l’actualité culturelle. Perles rares ou navets survendus, authentiques exploits ou pathétiques arnaques, ici se poursuit l’ambition de distinguer. À rebours de la tyrannie du médiocre, du politiquement convenable et du consensus, nos critiques vous redonnent le sens des hiérarchies. Place aux critiques littéraires d’avril.
critique

La bombe du printemps

Le parti d’Edgar Winger, Patrice Jean, Gallimard, 246 p., 20€

Le nouveau roman de Patrice Jean commence par une fable naïve de deux pages, « Poupinet », d’une platitude exaspérante. On est ensuite plongé dans le journal de Romain, militant du PR, le Parti Révolutionnaire, qui l’a envoyé à Nice pour retrouver Edgar Winger, un théoricien d’extrême gauche dont le parti réclame le retour pour pouvoir à nouveau affirmer une direction idéologique progressiste conséquente face aux nouveaux enjeux. Romain prend dans un bar son poste de surveillance, entre en relation avec un voisin réac dont il baiserait bien la fille, sympathise avec des militants locaux avant de se faire soudain virer du parti. Jusque là, le ton et les obsessions du personnage déroutent le lecteur de Patrice Jean qui, ne rejoignant pas la satire, nous agace presque, à force, de nous faire côtoyer avec réalisme la pensée obtuse d’un militant progressiste satisfait. Mais Romain finit par retrouver la trace de Winger, qui n’est plus le doctrinaire qu’il fut et, ayant constaté la déception de son visiteur écrit à celui-ci une lettre qui fait entrer le roman dans un nouveau registre.

 C’est là que le dispositif s’éclaire. « Poupinet », c’était finalement l’objectif candide et médiocre que visent les utopistes en termes d’existence. Une certaine modalité de discours, pas si éloignée de celle, binaire et étanche, qui caractérise les confessions de Romain. Et la lettre de Winger, comme l’autre témoignage qui lui succédera, vont saboter de l’intérieur les illusions progressistes tout en redéployant le langage, la pensée et la sensibilité par des charges admirables qui résonnent comme une formidable réplique de la littérature contre l’idéologie. D’une audace remarquable dans la construction, d’une puissance implacable dans le propos, ce petit livre à la recette explosive fait de l’un de nos grands écrivains vivants, également un grand moraliste. Romaric Sangars

Snob et vide

Braves d’après, Anton Beraber, Gallimard, 124 p., 14,50€

Beraber fait des phrases; des exercices de style. Il joue, c’est hasardeux, nous prend pour des gogos. Construire une histoire ? Pensez-vous, c’est bon pour la littérature populaire, Anton Beraber est au-dessus de ça. Écrire des phrases grammaticalement correctes avec sujet, verbe, compléments, des phrases signifiantes? Respecter la ponctuation? Il le laisse aux autres. Ceux qui écrivent des histoires, peut-être, et des livres qu’on a envie de lire. Beraber plane, très loin au-dessus de nous; il n’est pas loin de s’écraser. Il y avait quelque chose, dans son premier roman; quelque chose d’étonnant qui donnait à espérer qu’il fût capable de grands livres. On était sur la crête, il pouvait verser d’un côté ou de l’autre, il a visiblement choisi l’ubac, nous offrant un livre obscur, un style prétentieux, faussement avant-gardiste, plein de mots snobs, qui nous ennuie. Que voulez-vous Monsieur Beraber, nous avons gardé de nos lectures d’enfant (Homère, Chrétien de Troyes, Cervantès) le goût des récits, pas celui des mots qui se regardent. Nous avons aussi des dictionnaires à portée de main pour piocher des mots rares, mais surtout des grammaires qui nous empêchent d’écrire : « Il eut mal d’avance aux organes qui devaient le faire mourir et sans doute à la poussière qu’il retrouva deux jours durant dans son mouchoir il mourut, symboliquement. » Il y aura sans doute les partisans d’Anton Beraber comme il y a ceux de Marien Defalvard. C’est surprenant. Comme d’écrire quand on n’a rien à dire. Matthieu Falcone

Lire aussi : Les critiques littéraires de mars

Plein de saveur et de pluie

Harcelé, Pierre Filoche, Serge Safran, 190 p., 17,90€

Cet excellent roman noir commence dans un hôpital psychiatrique. Le héros, Vincent Martin, s’est enfui d’une clinique où il était interné pour six mois. La justice le fait expertiser par des toubibs. Il leur raconte sa fugue, son voyage en train jusque dans le Nord, sa rencontre inopinée avec une femme qui s’avère être son avocate. Elle lui apprend qu’il a tenté d’étrangler un collègue. Lui ne se souvient de rien… Il y a des romans comme celui-ci dans l’atmosphère grise desquels on tombe instantanément, happé par le décor (le littoral, les baraques à frite, une maison de maître) et les personnages – un gros bras obtus, une avocate pleine d’audace, un fils de famille fantaisiste, féru d’histoire et décliniste. En arrière-plan, Pierre Filoche aborde quelques sujets graves comme le harcèlement au travail, la cruauté des petits caporaux dans les entreprises bureaucratisées, les arrangements avec la loi. On se laisse porter, sans sauter une ligne, et on se retrouve au bout de deux heures et 200 pages, tout étonné d’être déjà au bout, avec l’impression d’avoir vécu une grande aventure, dénoué une énigme, et s’être fait des amis. La chute, sanglante, donne une touche de dureté à ce roman plein de saveur et de pluie, pour rappeler qu’on est bien dans un polar. Bernard Quiriny

Prometteur

Les confins, Eliott de Gasines, Flammarion, 278 p., 19€

Années 1960, un projet de station de ski naît dans le village en altitude des Confins; il capote au bout de quelques saisons, ruinant l’architecte à l’origine de l’affaire. Années 1980, un écrivain débarque aux Confins, redevenu l’hiver un hameau perdu que ne dessert aucune route. Là, dans le huis-clos blanc, tout part en vrille… Comme parfois dans les premiers romans, Les Confins condense plusieurs livres: une épopée industrielle contrariée, un récit de vengeance filiale, et un polar alpestre à mystère criminel annoncé dans les premières lignes. Chaque facette a son style, son rythme, qui alternent du fait de la construction sur deux temps (1964/1984, chaque époque avec ses signes, surtout les 60’s, avec la mythologie bourgeoise des vacances à la montagne, dans l’euphorie des Trente Glorieuses). Ce côté brinquebalant est une faiblesse et une force : il empêche les ambiances de s’installer vraiment, mais il relance sans cesse le lecteur sur de nouvelles pistes (si l’on ose dire). Coup d’essai plein de promesses de cet ancien lauréat du Prix du jeune écrivain, aujourd’hui pubard et réalisateur, qui confesse s’être inspiré d’un souvenir familial: son grand-père fut, à l’époque, le premier exploitant de la Clusaz.  Bernard Quiriny

Lire aussi : Éditorial culture d’avril : La littérature en 2022

Vaudeville moderne

L’Amérique entre nous, Aude Seigne, Zoé, 234 p., 17€

Une journaliste free-lance s’embarque avec son copain dans un périple à travers les USA. Il photographie des hérons, elle interviouve des vedettes. Problème, elle ne pense qu’au collègue avec qui elle flirte depuis des mois. Et si elle tentait le polyamour? « Je dis que ce qu’on donne à une personne n’est pas retiré à une autre, que l’amour est inépuisable »… On croirait le synopsis d’un travail d’étudiant de la Femis, ou le sommaire du dernier essai de Jacques Attali. Mais Aude Seigne en tire un beau roman où la description contemplative des paysages américains fait écho aux interrogations de la narratrice sur son couple et sa liberté. L’Amérique est entre nous, à la fois entre elle et son amant, comme si ce voyage pouvait mettre un terme à leur relation, et entre elle et son régulier, comme si la traversée du continent les éloignait au lieu de les rapprocher. Une incontestable réussite, que ne gâchent même pas les absurdes playlists proposées au début de chaque partie, gadget tape-à-l’œil et superflu.  Jérôme Malbert

Stimulant

En faisant, en trouvant, Eugène Green, Exils, 124 p., 19€

Derrière ce titre à la Gracq, Eugène Green a réuni des réflexions sur la poésie, sous la forme de courts paragraphes, presque des fragments, mais qui forment système. Il évoque la prosodie, le génie des langues, les formes poétiques, le vers libre, le lien intime entre la poésie et la civilisation, le problème de la traduction, en piochant dans toute l’histoire de la poésie depuis… eh bien, depuis Homère, jusqu’à Walt Whitman, Verlaine ou Pessoa, en passant par Dante, Chaucer, Schiller ou Théophile de Viau. L’érudition de l’auteur n’est jamais pompeuse, du fait de la forme choisie ; elle donne au contraire envie de découvrir tous les auteurs qu’il cite – c’est une érudition qui stimule, par opposition à une érudition qui écrase. Ramassées, précises, parfois saisissantes, les réflexions de Green culminent dans des aphorismes altiers, aux allures de devise. « La fiction est un mensonge, dont la fonction est d’exprimer la vérité. » « Une fiction poétique a souvent constitué le château fort d’une langue. » « Dire des vers est un acte d’amour physique avec le poème, et avec la langue dans laquelle il est écrit. » « Le rôle de la poésie comme lieu où l’homme rencontre le sacré n’a pas lieu d’être dans un monde qui se conçoit comme entièrement profane. » Relevons aussi cette discrète note de bas de page qui témoigne de l’humour de l’auteur, et du niveau de généralité historique où il se place : « De Luther à M. Macron, toute destruction d’un élément de civilisation préexistant est qualité de “réforme”. » Bernard Quiriny

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Profanation woke

Chaplin, Rose Vidal, Les Pérégrines, 160p., 16€

Les wokistes ne respectent rien, épisode 7 789 : aujourd’hui, Chaplin. C’est la journaliste et performeuse Rose Vidal qui s’y colle avec un essai écrit dans l’habituel charabia sociologique de la littérature progressiste, cette mélasse de lieux communs, de mots ronflants, de barbarismes et de phrases en caoutchouc. Chez elle, Charlot est disruptif, les répliques sont malaisantes, les mises en scène activent des forces de résistance des corps entièrement assimilables à des actes politiques, la portée politique du corps en mouvement tient au décor narratif particulier que construit Chaplin et le personnage de Charlot s’ancre dans l’espace commun par l’incision burlesque. Adieu, poésie, humour, beauté ! Comme de juste, l’écriture inclusive est de mise, moyennant quoi Charlot parle de toustes à chacun.e. Amen. Jérôme Malbert

La terre ment souvent

Pollution, Tom Connan, Albin Michel, 352p., 19,90€

Avec Pollution, Tom Connan signe un deuxième roman féroce avec pour toile de fond l’expérience du « woofing » (immersion de jeunes gens au sein d’une ferme biologique en échange du gîte et du couvert). David, jeune chômeur parisien, profite de la pandémie de Covid pour tenter l’expérience et quitter la capitale paralysée. Sur place, le reçoivent Alex, l’énigmatique fils du fermier, et Iris, jeune femme téméraire, accroc aux réseaux sociaux. Si le séjour paraît se présenter sous les meilleurs auspices, la mort suspecte de plusieurs vaches réorientera la partie de campagne du côté de la catastrophe. L’auteur livre une réflexion radicale sur le désarroi d’une jeune génération bousillée par la dureté et cherté de la vie urbaine, mais aussi grisée d’illusions sur la ruralité avant de se retrouver rattrapée par toute sorte de problématiques qui lui sont liées et même un scandale sanitaire de grande ampleur. Roman grinçant sur la quête de sens par le retour à la terre, Pollution, malgré ses dialogues répétitifs, se révèle lucide sur les troubles contemporains tout en évitant les poncifs sur l’idolâtrie de la planète. Zoé Leuchter

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Réflexions inflammables

Paradoxa, Michel Orcel, Arcadès Ambo, 94p., 9€

À y regarder de près, la Révolution française se trouvait fondamentalement réactionnaire puisqu’elle cherchait à ramener l’homme à un état antérieur à sa déchéance et son oppression, et, parodiant le christianisme, s’y prit en baptisant le peuple dans le sang de Louis XVI (geste authentique). Le transhumanisme n’est-il pas apparu dès Dante, qui invente le néologisme de « transhumaner » pour parler de la déification de l’homme par l’amour, à l’opposé, cela dit, de cette transformation horizontale et grotesque que voudraient nous vendre les nouveaux technolâtres? Aussi antipaïen et brûleur d’idoles qu’il se présente, l’islam ne se vautre-t-il pas dans l’idolâtrie de la figure de son prophète quand il assassine ceux qui le caricaturent comme si de telles atteintes touchaient au vrai sacré ? Les paradoxes que relève Michel Orcel, souvent dans l’actualité directe, créent l’étincelle à partir de laquelle s’enclenchent de brèves et éclatantes méditations. Développées dans un style alerte et élégant, elles ouvrent toujours de passionnants vertiges. Un authentique plaisir d’altitude. Romaric Sangars

Vue de droite

Le rond de serviette est-il de droite ?, Richard de Seze, La Nouvelle Librairie, 192 p., 14,90€

Le premier recueil des chroniques mythiques de Richard de Seze, chroniques qui contribuent à faire de L’Incorrect l’arbitre des élégances droitières, vient de paraître aux éditions de La Nouvelle Librairie. Les fanfreluches, le tot’bague, la poussière, les flaques, le peu, le nombril, les inventaires, autant d’objets du quotidien que l’auteur a soupesés sur les plateaux d’un jugement impartial afin d’établir, après une démonstration parfois acrobatique, toujours éblouissante, à quelle catégorie politique ils ressortaient. L’homme de droite apprécie l’ordre, cela est connu, on ne s’étonne donc pas de cette passion méthodique à classer le moindre détail du panorama immédiat à bâbord ou à tribord de la nef commune, mais l’ordre de droite se distingue néanmoins de celui de gauche en ce qu’il ne répond pas à une mécanique abstraite et figée, il ne relève pas du plan quinquennal ou des frontières tracées à la règle depuis des cabinets ministériels, il n’est pas, en somme, le fruit d’une aberration rationaliste. Non, l’ordre dont il est question, c’est un ordre à la fois évident et cosmique, humble et grandiose, celui de l’harmonie des sphères et de la poésie du tout et rien. Et en cet ordre, Richard de Seze se fait un formidable poète des choses. C’est Francis Ponge avec une âme. Romaric Sangars

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