Du jeune homme de Valenciennes mobilisé en 40, en passant par le fonctionnaire français sous l’Occupation, jusqu’à l’avocat plein de panache qui passait ses nuits à écrire une œuvre aujourd’hui oubliée, la vie de Stephen Hecquet fut assez trépidante pour que Frédéric Casotti décide de la croquer dans un livre vif et ciselé. Ce dernier étant lui-même avocat, la légende noire de cet homme pouvant piquer une colère face au Président de la République ne lui était pas inconnue. En quarante années vécues à cent à l’heure, Stephen Hecquet est parvenu à écrire plus de dix livres et à marquer ses contemporains par des plaidoiries magistrales et un tempérament explosif. Malgré cela, son empreinte singulière est désormais pour beaucoup effacée. Nous avons donc rencontré Frédéric Casotti qui tente de faire revivre son souvenir avec une humble passion.
À l’instar de Stephen Hecquet, vous êtes vous-même avocat. En quoi cela a-t-il importé dans votre décision d’écrire sa biographie ?
Ça m’a d’abord permis de le connaître puisqu’il est plutôt tombé dans l’oubli, mais qu’il subsiste la trace de sa légende au Palais, notamment chez certains avocats pénalistes qui ont en mémoire ses frasques et ses discours. C’est aussi plus facile d’écrire sur un avocat en l’étant soi-même. Connaissant bien les rouages de l’exercice, il m’était plus aisé de narrer ce qui faisait son unicité notamment sur le plan de la pratique professionnelle.
Lire aussi : La Lettre inachevée : les hommes-dieux
En quoi, d’après vous, est-il devenu durant l’Occupation un fonctionnaire vichyssois et non pas un collaborationniste comme Robert Brasillach, par exemple, qu’il admirait ?
Ce n’était pas quelqu’un d’extrême droite. Il se déclarait rétif au folklore vichyste et n’était pas royaliste d’Action Française. Ce qui est fondamental chez lui, c’est la débâcle de 1940. Il a considéré que cette défaite devait donner naissance à un sursaut qui pouvait passer par le régime de Vichy.
Dans Le Grand d’Espagne, Roger Nimier se remémore : « L’atmosphère enivrante des chantiers de jeunesse, la régénération par la nature, les appels à la jeunesse de Vichy ». Pourquoi Hecquet et Nimier ne gardent-ils en souvenir que cette partie de la Révolution nationale ?
Pour Stephen Hecquet, les chantiers de jeunesse instaurés par Vichy sont quelque chose de très important, avec toute la symbolique homosexuelle que cela implique. Pour beaucoup de personnes de sa génération, cela a constitué une sorte de sas entre la mobilisation, la défaite et le retour à la vie civile. Il considère que c’est en quelque sorte le titre de gloire du régime. Pour ma part, je dirais que c’est une des institutions les moins polémiques ou détestables de Vichy, et qu’il a donc choisi de la glorifier aussi pour cette raison.
Tandis que la Libération fut une période de joie et d’enthousiasme pour la plupart des Français, il n’en fut pas de même pour Hecquet. Où en était-il à ce moment de sa vie alors qu’il n’a que vingt-cinq ans ?
En 1945, il va d’abord quitter l’administration. Il n’est pas inquiété, mais il comprend qu’il n’est pas porté par le sens de l’Histoire. Il apprend sa maladie, sa malformation cardiaque, il sait que sa vie sera amputée et qu’il périra précocement. Il n’a pas tellement d’argent. Arrive l’Épuration, qu’il critiquera et n’appréciera guère. Ce n’est pas une période propice pour lui.
« Hecquet s’est littéralement suicidé par un mode de vie épuisant. »
Frédéric Casotti
À ce sujet, sa carrière d’avocat débute avec l’Épuration. En quoi son début de carrière a un lien avec les souvenirs de la guerre ?
Il y a une dimension de hasard. À ce moment, il devient secrétaire de la Conférence : il est obligé d’être avocat commis d’office pour des criminels. Évidemment, c’est la Libération et il doit donc défendre des collaborationnistes, lui-même n’étant absolument pas dans la collaboration. Ses écrits sont d’ailleurs totalement exempts d’antisémitisme.
Est-ce que sa malformation cardiaque le plonge dans une sorte d’urgence existentielle ?
Oui, absolument. Ce n’est même pas qu’il a vécu à cent à l’heure pour conjurer sa mort précoce, c’est qu’il s’est littéralement suicidé par un mode de vie épuisant. Entre le Palais le jour et l’écriture la nuit, c’était un vrai bourreau de travail.
Vous faites le portrait d’un Stephen Hecquet en une sorte d’avocat et écrivain nietzschéen « croyant au droit du plus fort, ne supportant pas la pitié larmoyante et à qui la charité est suspecte ». Est-ce en cela qu’il est un homme de droite ?
Hormis son pétainisme et sa misogynie maladives, c’est quelqu’un qui, malgré ses provocations, avait une hauteur de vue. Ce n’était pas un extrémiste, il n’était pas affilié à un quelconque parti. Pas du tout de gauche, pas du tout communiste, pas du tout gaulliste. Il y avait en lui l’enfant du Nord, fils d’ingénieur des Mines, élève du lycée Stanislas, homme de devoir et avocat. Son métier était alors traditionnellement bourgeois. Tout ça fait en quelque sorte de lui un homme de droite.
Lire aussi : Yelena Popovic : le saint et les ténèbres
En 2022, que reste-t-il de son œuvre ?
Pas grand chose, finalement. Tout est à peu près épuisé. On peut encore trouver son roman Les Collégiens qui avait été distribué gratuitement en 1993 lors de sa réédition. Le reste est tombé dans l’oubli. Il faut bien dire que c’est assez inégal. Malgré tout, ses mémoires, Les Guimbardes de Bordeaux, restent pour moi ce qu’il a fait de meilleur.
Qu’est-ce qui explique que Stephen Hecquet n’ait pas été associé aux Hussards ?
Les Hussards, qui étaient dans son orbite, demeurent assez connus et lus, mais pas lui, c’est vrai. Il est mort très tôt, ce qui aurait pu aider à constituer sa légende. Comme pour son ami Roger Nimier. L’Histoire est un cimetière de géants. Beaucoup de grandes figures littéraires du passé ne sont plus lues: Sully-Prudhomme, François Coppée, Catulle Mendès… L’intérêt de mon livre était en quelque sorte de ressusciter un personnage oublié.
Est-ce que vous espérez que votre livre permette de rééditer certains de ses livres et remette en lumière l’homme ?
Je suis fondamentalement un tragique et un pessimiste. L’Histoire est déjà écrite. Mon livre est une biographie car je pense que sa vie est au moins aussi, sinon plus, intéressante que son œuvre.
Stephen Hecquet, Vie et trépas d’un maudit, Frédéric Casotti, Séguier, 208p., 19€






