Un maître allemand
Couleurs de l’adieu, de Bernhard Schlink, Gallimard, 256 p., 21€
Le romancier multi-primé du Liseur (dont avait été tiré en 2008 un film avec Kate Winslet) est également un nouvelliste d’exception: la preuve avec Couleurs de l’adieu, recueil dont toutes les histoires gravitent autour d’un deuil impossible, d’un trauma subtil mais persistant, d’un remord tenace qui se révèle peu à peu au terme d’une mise-en-scène toujours époustouflante. Un homme retrouve au hasard d’un concert son amour inaccompli de jeunesse ; un vieux célibataire refuse de témoigner au sujet du meurtre auquel il aurait assisté d’une jeune voisine avec qui il entretenait une amitié ambiguë ; la fille au pair pour laquelle l’avait plaquée son mari débarque un soir chez l’ex-épouse, en lui demandant d’appeler son mari désormais condamné… Développées en bref chapitres, les nouvelles de Schlink se révèlent de petites machines narratives implacables. D’une perfection classique, leur mécanique élégante, épurée, nous emporte à tous les coups pour forer dans les zones les plus profondes de l’âme humaine. Du très grand art. Romaric Sangars

Roman féministe ?
Connemara, Nicolas Mathieu, Actes Sud, 396 p., 22€
Habilement troussé pour plaire aux féministes, soit aux femmes, qui forment le gros du régiment des lecteurs, Connemara est d’abord une histoire de tromperie, d’adultère aurait-on dit jadis, bien que plus personne ne semble accorder d’importance à la « délité du corps ni à celle de l’engagement. Le roman de Nicolas Mathieu est habile en ce qu’il fait d’emblée passer Hélène, quarantenaire qui découvre grâce à une stagiaire les nouveaux modes de séduction via les applications de rencontre, pour une victime. Victime de son enfance, de son époque, d’un mari absent et dont elle suppose qu’il la trompe, tout cela justifiant son geste de « libération ». Et qu’elle retrouve Christophe, qui l’avait éconduite au cours de l’adolescence, pour vivre « une nouvelle histoire ». Est-ce pourtant à une libération de la femme que nous assistons, alors qu’Hélène retombe dans tout ce qu’elle avait voulu fuir par ses études, son mariage, son installation à Paris? Le monde de Nicolas Mathieu est celui de la France profonde, « périphérique », de ses habitus et de sa fatalité, un monde où l’on doute qu’il soit jamais possible d’échapper à son déterminisme social. Matthieu Falcone

Lire aussi : La Ville de Paris honore Pierre Schoendoerffer, « soldat de l’image »
Une vengeance réussie
Le parlement infernal (nouvelles intégrales), SAKI, Noir sur Blanc, 840p., 29€
L’histoire raconte que le jeune Hector Hugh Munro, né en Birmanie où son père était policier, fut renvoyé en Angleterre après la mort de sa mère pour être éduqué par deux tantes sévères et hypocrites, représentantes typiques de la bonne société édouardienne ; il aurait alors pris cette société en grippe et passé ensuite sa vie d’adulte à se venger d’elle dans des nouvelles à l’humour cruel, sous le nom de « Saki ». Noir sur Blanc a la bonne idée de les rééditer dans la traduction de Gérard Joulié qu’avait publiée Vladimir Dimitrijevic chez L’Âge d’Homme il y a vingt ans. On trouve dans ce gros volume toutes les short stories de Saki, avec leurs personnages récurrents – Reginald, Clovis – et les animaux qu’il aimait à opposer aux figures d’autorité pour les faire tomber de leur trône. Beaucoup sont des bijoux de mécanique humoristique, dotées de chutes impeccables et d’une ambiance confortable et loufoque qui, comme le note Nelly Kaprièlian dans son avant-propos, influencera Wodehouse ou Coward. Gérard Joulié ajoute que « Saki appartient au renouveau sadiste de la littérature comique et satirique anglaise », celui des enfants de Wilde : Max Beerbohm, Evelyn Waugh, Ronald Firbank, Ivy Compton-Burnett. « Chez nous, nous n’avons personne de cette trempe, à part peut-être Octave Mirbeau et Jules Renard ». Il faut prendre le temps de déguster ces courts textes à raison d’un ou deux par jour pendant quelques mois. Comme vengeance, c’est réussi. Jérôme Malbert

Du talent au menu
Chef, de Gautier Battistella, Grasset, 328p., 22€
L’univers de la haute gastronomie est souvent montré à l’écran (séries, documentaires, téléréalités, etc.), mais il n’a guère inspiré la littérature. Gautier Battistella était bien placé pour combler ce vide : il a été critique au Michelin pendant quinze ans. Chef raconte l’histoire de Paul Renoir, triple-étoilé, de ses débuts dans les années 1970-1980 à son couronnement par la presse internationale. À la fin il se tue, comme Bernard Loiseau et Benoît Violier. Je ne divulgâche rien, l’auteur commence par le drame ; en résulte un ingénieux roman à double hélice qui alterne entre l’avant (l’ascension de Paul) et l’après (la succession de son empire). Le récit balaye ainsi un demi-siècle ans de gastronomie française, des débuts du vedettariat à l’avènement de la cuisine moléculaire et de la bistronomie. Les figures du métier font une apparition, Bocuse, Ducasse, Veyrat. On visite les coulisses, y compris les recoins peu ragoûtants – horaires à rallonge du petit personnel, violence sexiste en cuisine, coups bas entre confrères, clientèle richissime et arrogante, VIP qui se croient invités d’office. Battistella a des formules bien senties, des raccourcis qui font mouche. « Un cuisinier trop généreux, c’est comme un écrivain qui sourit: pas crédible. » « Si Ducasse était Werner Herzog, Robuchon serait Klaus Kinski. » Le dosage est parfait entre l’aspect romanesque, feuilletonnant (intrigue familiale, rivalités, sexe, etc.), et l’aspect documentaire/ historique. Quant aux intitulés des plats qui surgissent toutes les trois pages – poularde demi-deuil cuite dans une vessie de porc contisée de truffes, langouste belle aurore, etc., on dirait de la musique. Bernard Quiriny

Lire aussi : Les critiques littéraires de février
Roman post-humaniste
Bile en tête, Sébastien Bouillé, Le Dilettante, 252 p.,18€
Sébastien Bouillé s’attaque à un sujet des plus antipathiques: le milieu des centres d’appels, ici délocalisés à Barcelone, interface territoriale du mondialisme le plus décomplexé et caniveau global où finissent tous les aspirants fêtards et les déclassés du projet Erasmus. D’autres, malheureusement, sont déjà passés avant lui sur ce thème – la dénonciation des open-space où rien ne se passe et de ces villes touristiques où l’on célèbre sans discontinuer l’agonie de la grande Europe. À commencer par Houellebecq, dont l’ombre tutélaire semble planer sur ce premier roman qui hésite un peu trop entre la satire sociale et la fable humaniste – ou plutôt post-humaniste. En décrivant la lente dérive d’un héros sans ambition, téléopérateur qui constate avec amertume la désagrégation de son existence, Bouillé se mélange un peu les stylos à trop multiplier les cibles et les constats. Bile en tête est un premier roman qui ne parvient pas tout à fait à convaincre, la faute sans doute à un style trop timide et des dialogues envahissants. Reste une voix qui parvient à émouvoir dans ses moments les plus burlesques, mention spéciale à la dernière partie qui laisse entrevoir un autre roman, plus radical, à la limite du surréalisme. Marc Obregon

Inventaire à la Rolin
Vider les lieux, d’Olivier Rolin, Gallimard, 224 p., 18€
Sommé par son ancien éditeur (« Le Deuil… ») et son propriétaire de « vider les lieux », mais contraint par le gouvernement de rester confiné en raison de la pandémie d’un mal dont Olivier Rolin n’écrira volontairement jamais le nom au long de ces 224 pages comme pour en conjurer l’obsession médiatique (en fait si, une fois, page 51), l’écrivain va transformer cette injonction paradoxale en un vertigineux voyage. Habitant la très littéraire rue de l’Odéon (c’est la librairie mythique Shakespeare and Cie, sise alors au 12, qui publia notamment la première édition intégrale d’Ulysse de Joyce) Rolin évoque les légendes du quartier priées, comme lui, de disparaître, puis le démantèlement de sa bibliothèque devient le prétexte d’une multiplication de souvenirs littéraires et de voyages au fil d’un tourbillon virtuose : « Le monde s’est effacé, comme une nappe brusquement tirée, et toute la vaisselle est tombée par terre. » Les voisins sont enfin salués dans une galerie de portraits finale. Crépusculaire et bariolé, désabusé et dionysiaque, Vider les lieux remplit sa mission d’un départ en grande pompe. RS

Lire aussi : Élisa, Pauline et Caroline : les chaudes sœurs B.
Examen du cadavre européen
Le syndrome du golem, Mikaël Hirsch, Le Dilettante, 217 p., 20€
Mikaël Hirsch signe un premier roman ambitieux mais maîtrisé de bout en bout. Livré comme une partition trinitaire, Le Syndrome Du Golem échappe aux étiquettes, un peu à la manière d’un Aurélien Bellanger pour son aspect « trans-fictif » – mais en carrément plus baroque. Livre-jeu, livre-monde, Le Syndrome du Golem cultive les références, multiplie les incises et les digressions, mais pour mieux bâtir son propre imaginaire, conçu comme une suite de variations autour de thèmes récurrents distribués dans trois récits distincts: une épopée tibétaine avec recherche du yéti; la fabrication d’un langage universel, l’espéranto, conçu comme une utopie vouée à l’échec ; la destinée étrange de Petr Ginz, ce dessinateur tchèque mort à Auschwitz qui combattit la barbarie nazie en invoquant le King Kong de Schoedsack et Cooper. Vous n’y comprenez rien? C’est normal. Le Syndrome du Golem est un récit à tiroirs, un véritable « énigmaire » qui ne donne ses clés que progressivement, et qui parvient à relater, mine de rien, une étonnante contre-historie européenne, entre fantasme, utopie dévoyée et jeu de piste initiatique. Passionnant. Marc Obregon

Une magnifique prestidigitation
Ce que l’on sait de Max Toppard, Nicolas D’Estienne D’Orves, Albin Michel, 506 p., 21,90€
Si Max Toppard est le personnage absolu, c’est que tout ce que l’on en sait, à la fin, c’est que l’on n’en sait rien. Dans un grand roman qui tient de la prestidigitation, Nicolas d’Estienne d’Orves nous introduit à la vie extraordinaire et mystérieuse de l’éminence grise du cinéma français. Maurice Taupard serait né à la toute fin du XIXe siècle, aurait appris à dompter la lumière dans un phare, avant de découvrir Hollywood, les tranchées et de se frotter à tous les géants du 7e art naissant. Et si chacun reconnaît son influence majeure sur le cinéma mondial, nul ne sait le décrire avec pertinence. Recueillant les fragments de sa biographie, une journaliste mène l’enquête sur ce cinéaste de génie dont la seule œuvre connue est L’Illusion absolue. Celui qui a cherché à capter l’essence même de la lumière a-t-il fini sa vie à Mauthausen comme d’aucuns le prétendent? L’alchimiste du photon est-il lui-même ce Belphégor dont l’esprit continue d’ensorceler le cinéma, cinéma qu’il aurait possédé pour s’y adonner à sa quête d’absolu ? Celui-là même qui s’instille dans le cerveau de ses invités lors des très secrètes séances du jeudi auxquelles ne sont conviés que les happy few? Dans un magnifique tour d’illusionniste, NEO dresse le portrait d’un personnage dont on souhaite ardemment qu’il ait vécu sans tout à fait en être sûr. Ce roman est un prodigieux miroir aux alouettes où dialoguent Michel Simon, Orson Welles, Charlie Chaplin, Rebatet, avec le grand absent, Toppard, l’auteur de l’Alcinéma. Une réussite indéniable. Matthieu Falcone

Lire aussi : Éditorial culture de mars : Louis vs Schuhl
Archives de luxe
Version reporter, Henri Béraud, Séguier, 494 p., 22 €
Le nom d’Henri Béraud reste entaché par sa participation à l’antisémitisme des années 1930 puis à la Collaboration. Condamné à mort en 1944 pour intelligence avec l’ennemi, il est gracié par De Gaulle à la suite d’une campagne en sa faveur menée par Mauriac. Quelle chute pour cet ancien dreyfusard qui, en 1923, s’enorgueillissait d’avoir serré la main du capitaine Dreyfus à Médan, lors de cérémonie annuelle d’hommage à Zola ! Journaliste et romancier, prix Goncourt 1922, Béraud compte alors parmi les figures de la gauche pacifiste. On lui doit divers reportages aux quatre coins de l’Europe, dont il tirera la série à succès des Ce que j’ai vu – à Moscou (1925), à Berlin (1926), à Rome (1929). Cédric Meletta a déterré ses articles de presse pour composer cet intéressant volume qui est une visite guidée dans l’Europe des années 1920-1930. Familier des lieux de pouvoir – le 10 Downing Street, le palais de Mustapha Kemal à Istanbul, etc. –, voyageur infatigable, Béraud va partout où ça chauffe. En Russie, il hallucine devant les mensonges éhontés du gouvernement soviétique. En Allemagne, il s’inquiète du réarmement du pays. En Autriche, il observe avec perplexité l’autoritarisme de Dollfuss. En Italie, il donne à Mussolini son humble « avis de Français »: « Je ne crois ni aux voluptés de l’obéissance ni à l’acceptation unanime »! Béraud est alors un écrivain antifasciste de premier plan, lucide sur les dangers qui menacent l’Europe. Vivants, bien tournés, ses textes de l’époque méritent d’être relus; les errements ultérieurs de l’auteur n’annulent pas leur valeur mais les rendent au contraire plus remarquables. Bernard Quiriny

L’écrivain de pacotille
Le guerrier de porcelaine, Mathias Malzieu, Albin Michel, 240 p., 19,90€
Comme son ex Olivia Ruiz qui racontait l’épopée de sa grand-mère fuyant les franquistes dans sa pathétique Commode aux tiroirs de couleur (Lattès, 2020), Mathias Malzieu cherche dans l’enfance de son papa caché en Lorraine annexée par les nazis le frisson historique qui manque à sa génération. S’identifiant à son père enfant, celui qui se présente comme un « homme poétique » fait surtout preuve de son immaturité artistique sur tous les plans: le choix d’un récit qui n’a guère d’intérêt hors du cercle familial et sa résonance affective ; une transposition abominablement mièvre de l’esprit enfantin censé renforcer l’aspect dramatique par contraste avec les circonstances, ce qui est une ficelle grosse comme un câble de sous-marin allemand; et enfin, et surtout, un style ridicule bourré de métaphores ineptes, le narrateur ayant des « angines de questions », la tante des « doigts-saucisses » et le soleil faisant « des trucs de soleil ». Foutez-nous ça en bibliothèque verte, à la limite, ça pourra toujours séduire un CE1 candide, mais pour ce qui est de la littérature, Malzieu, s’il veut présenter une copie correcte, devra redoubler encore longtemps. Romaric Sangars






