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Les critiques littéraires de mars

Chaque mois, L’Incorrect sélectionne pour vous le meilleur et le pire de l’actualité culturelle. Perles rares ou navets survendus, authentiques exploits ou pathétiques arnaques, ici se poursuit l’ambition de distinguer. À rebours de la tyrannie du médiocre, du politiquement convenable et du consensus, nos critiques vous redonnent le sens des hiérarchies. Place aux critiques littéraires de mars.

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© Louis Lecomte pour L’Incorrect

Un maître allemand

Couleurs de l’adieu, de Bernhard Schlink, Gallimard, 256 p., 21€

Le romancier multi-primé du Liseur (dont avait été tiré en 2008 un film avec Kate Winslet) est également un nouvelliste d’exception: la preuve avec Couleurs de l’adieu, recueil dont toutes les histoires gravitent autour d’un deuil impossible, d’un trauma subtil mais persistant, d’un remord tenace qui se révèle peu à peu au terme d’une mise-en-scène toujours époustouflante. Un homme retrouve au hasard d’un concert son amour inaccompli de jeunesse ; un vieux célibataire refuse de témoigner au sujet du meurtre auquel il aurait assisté d’une jeune voisine avec qui il entretenait une amitié ambiguë ; la fille au pair pour laquelle l’avait plaquée son mari débarque un soir chez l’ex-épouse, en lui demandant d’appeler son mari désormais condamné… Développées en bref chapitres, les nouvelles de Schlink se révèlent de petites machines narratives implacables. D’une perfection classique, leur mécanique élégante, épurée, nous emporte à tous les coups pour forer dans les zones les plus profondes de l’âme humaine. Du très grand art. Romaric Sangars


Roman féministe ?

Connemara, Nicolas Mathieu, Actes Sud, 396 p., 22€

Habilement troussé pour plaire aux féministes, soit aux femmes, qui forment le gros du régiment des lecteurs, Connemara est d’abord une histoire de tromperie, d’adultère aurait-on dit jadis, bien que plus personne ne semble accorder d’importance à la "délité du corps ni à celle de l’engagement. Le roman de Nicolas Mathieu est habile en ce qu’il fait d’emblée passer Hélène, quarantenaire qui découvre grâce à une stagiaire les nouveaux modes de séduction via les applications de rencontre, pour une victime. Victime de son enfance, de son époque, d’un mari absent et dont elle suppose qu’il la trompe, tout cela justifiant son geste de « libération ». Et qu’elle retrouve Christophe, qui l’avait éconduite au cours de l’adolescence, pour vivre « une nouvelle histoire ». Est-ce pourtant à une libération de la femme que nous assistons, alors qu’Hélène retombe dans tout ce qu’elle avait voulu fuir par ses études, son mariage, son installation à Paris? Le monde de Nicolas Mathieu est celui de la France profonde, « périphérique », de ses habitus et de sa fatalité, un monde où l’on doute qu’il soit jamais possible d’échapper à son déterminisme social.  Matthieu Falcone

Lire aussi : La Ville de Paris honore Pierre Schoendoerffer, « soldat de l’image »

Une vengeance réussie

Le parlement infernal (nouvelles intégrales), SAKI, Noir sur Blanc, 840p., 29€

L’histoire raconte que le jeune Hector Hugh Munro, né en Birmanie où son père était policier, fut renvoyé en Angleterre après la mort de sa mère pour être éduqué par deux tantes sévères et hypocrites, représentantes typiques de la bonne société édouardienne ; il aurait alors pris cette société en grippe et passé ensuite sa vie d’adulte à se venger d’elle dans des nouvelles à l’humour cruel, sous le nom de « Saki ». Noir sur Blanc a la bonne idée de les rééditer dans la traduction de Gérard Joulié qu’avait publiée Vladimir Dimitrijevic chez L’Âge d’Homme il y a vingt ans. On trouve dans ce gros volume toutes les short stories de Saki, avec leurs personnages récurrents – Reginald, Clovis – et les animaux qu’il aimait à opposer aux figures d’autorité pour les faire tomber de leur trône. Beaucoup sont des bijoux de mécanique humoristique, dotées de chutes impeccables et d’une ambiance confortable et loufoque qui, comme le note Nelly Kaprièlian dans son avant-propos, influencera Wodehouse ou Coward. Gérard Joulié ajoute que « Saki appartient au renouveau sadiste de la littérature comique et satirique anglaise », celui des enfants de Wilde : Max Beerbohm, Evelyn Waugh, Ronald Firbank, Ivy Compton-Burnett. « Chez nous, nous n’avons personne de cette trempe, à part peut-être Octave Mirbeau et Jules Renard ». Il faut prendre le temps de déguster ces courts textes à raison d’un ou deux par jour pendant quelques mois. Comme vengeance, c’est réussi. Jérôme Malbert [...]

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