Certains ont jugé que cette démarche cavalière enterrait tout espoir de réunir la gauche pour 2022. Rien n’est moins sûr. Le sondage Ifop d’octobre dernier nous apprend qu’en cas de candidature unique à gauche, Mélenchon serait le plus fédérateur. Il atteindrait 15%, avec 2 points d’avance sur Anne Hidalgo et Yannick Jadot. Une gauche partie en ordre dispersé en 2022 n’aurait aucune chance de se qualifier au second tour. Il n’est donc pas surprenant que Mélenchon, en tacticien, cherche à se positionner comme unique présidentiable à gauche. Il couperait ainsi l’herbe sous le pied à tous ses camarades EELV, PS, Generation.s qui, faute de le rallier dès le premier tour, apparaîtraient comme des diviseurs. Si Mélenchon rejette l’idée d’une primaire à gauche, il ne rêve pas moins de la réunir sous sa bannière.
Il n’est pas impossible que le patron des Insoumis parvienne effectivement à fédérer un bloc rouge-vert autour de sa personne. Les connexions existent et les intérêts se rejoignent. Des tractations ont d’ailleurs déjà eu lieu aux européennes de 2019 pour réaliser cette union entre les forces de gauche, qui s’est d’ailleurs matérialisée, avec succès, dans des villes comme Lyon et Marseille aux municipales. La constitution d’un tel bloc pourrait donner lieu à une triangulation, l’espace rouge-vert prenant place à côté du macronisme, et du lepénisme. Un scénario anticipé par la série Baron Noir.
Baron Noir : exégèse d’une triangulation
La série raconte les intrigues de Philippe Rickwart, vieux briscard du PS, toujours formaté par l’ancien clivage, qu’il croit indépassable, entre gauche sociale et droite libérale. Il rêve de refaire une gauche plurielle composée d’un alliage PS et Debout le Peuple, équivalent de La France Insoumise, piloté par Michel Vidal, sosie de notre Mélenchon. Son but ? Assurer la prédominance de la gauche, pour écraser la droite et protéger son pays d’une victoire du RN. Rickwart n’anticipe pas les mouvements tectoniques du paysage politique français, avec l’émergence d’une triangulation qui verrait s’affronter trois forces majeures : une gauche radicale, un centre libéral-européiste et une droite nationale-populiste.
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Cette nouvelle configuration rebat les cartes du clivage. La fracture grandissante entre la France d’en haut et celle d’en bas, dans un contexte de mondialisation galopante, a opéré une sélection darwinienne sur la vie politique, et les vieux partis de l’alternance gauche-droite ont été mis hors-jeu. Comme dans la série, le PS et LR se sont retrouvés écartelés en leur sein, avec dans les deux cas une aile droite et une aile gauche, chacune étant attirée par les nouveaux pôles structurants du clivage politique.
Chez les libéraux des deux rives : la balle au centre avec Amélie Dorandeu
Amélie Dorandeu, une « techno », incarnant l’aile droite du PS, devient à partir de la saison 2 présidente de la République. Elle coalise le centre-gauche et le centre, sur un modèle social-libéral et une ligne progressiste. Au sein du parti de droite, l’aile modérée se rallie également à la présidente, à la fois pour faire barrage au RN, mais aussi parce que cette bruxelloise dans l’âme sera capable réaliser les ajustements structurels et coupes budgétaires que son parti n’a jamais eu le cran de mettre en place.
L’ascension d’Amélie Dorandeu précède dans le temps la victoire de Macron. Analyse prédictive d’une justesse frappante de la part des scénaristes. Comme dans la série, les caciques de la gauche rocardienne, Gérard Collomb, Christophe Castaner, Benjamin Griveaux, prêteront allégeance à En Marche, plantant le dernier clou au cercueil du PS. Symétriquement, les Républicains Bruno Le Maire ou Édouard Philippe n’hésiteront pas à se rallier à la start-up nation.
Chez les franges dures de la gauche et de la droite : chevaucher le moment populiste
Dans la série, l’aile gauche du PS, écœurée de l’orientation techno-libérale du parti, se tourne vers Debout le Peuple. L’électorat PS de 2012 s’était reporté à hauteur de 25% sur le candidat insoumis en 2017, la seule vraie gauche encore existante à leurs yeux. Un Benoit Hamon qui fait aujourd’hui les yeux doux à Mélenchon s’inscrit encore dans la même logique de rapprochement des forces contestataires de gauche.
L’offre politique se met en adéquation avec la sociologie électorale : trois grands espaces politiques préemptés par trois grosses machines électorales
L’aile droitière des Républicains s’acoquine, elle, avec le RN dans la série. Ce rapprochement se fait d’abord avec la frange catho-conservatrice de la droite, à l’occasion d’une action de happening contre l’euthanasie, à l’instar de qui a pu être observé lors des Manif pour Tous, où des cadres UMP ont défilé, bon gré mal gré, aux côtés d’élus frontistes. Au plan électoral, le stratège Chalon, chaud partisan d’une union des droites – contrairement à son homologue dans la vraie vie ! – propose un accord de retrait du RN au profit de la droite en région PACA, espérant ainsi obtenir son brevet de respectabilité. Parallèle amusant, en juillet 2020 ce sont les élus RN qui ont permis au divers-droite Joël Guin de battre la gauche et de prendre la communauté d’agglomération du Grand Avignon en faisant le choix de ne pas se présenter contre lui.
Bloc contre Bloc contre Bloc
Le duopole Macron-Le Pen, que l’on croit solidement installé, peut très bien être déstabilisé par la constitution d’un nouveau bloc de gauche qui, si l’on tient compte des européennes de 2019, avec 13,47% pour EELV et 6,31% pour LFI, pèserait grosso modo 19,8%.
Sans parler de la percée d’EELV aux municipales de 2020, dont les élus tiennent aujourd’hui des bastions non négligeables. Si l’on tient compte de l’infusion croissante de la cause écologiste chez les Français, la marge de progression d’EELV paraît considérable. Mais alors, pourquoi pas une union derrière Yannick Jadot ou Eric Piolle ? Force est d’admettre que les leaders écolos, fédéralistes dans l’âme, ne sont pas taillés pour une présidentielle nationale. Mélenchon a, malgré son caractère clivant, de meilleures dispositions pour cet exercice : une envergure nationale et un coffre tribunicien. L’offre politique se met en adéquation avec la sociologie électorale : trois grands espaces politiques préemptés par trois grosses machines électorales.
D’abord un bloc rouge-vert composé de l’électorat contestataire de gauche (travailleurs et syndiqués, diplômés précarisés, profs, etc.), de la génération woke pour le volet écolo et progressiste et, bien entendu, des électeurs issus de l’immigration extra européenne, toujours plus nombreux et toujours polarisés à gauche, autrement dit la « Génération climat » et la « génération Adama » pour une potentielle union LFI-EELV-PS-Generation.s.
Ensuite un socle des « vainqueurs de la mondialisation », de la France diplômée et prospère, des hauts patrimoines, des CSP+ de la classe moyenne supérieure et d’une part majoritaire des boomers, tous promoteurs de la société ouverte (caractérisés certes par un léger glissement vers le centre droit), avec un LREM résilient comme porte-voix.
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Enfin un front alliant les catégories populaires de souche issues de la France périphérique, principalement celle du quart nord-est et du pourtour méditerranéen, de nombreux Français moyens déclassés, auxquels on peut additionner les réacs. Tous demandent davantage de protectionnisme économique et/ou identitaire, et apporteront leurs suffrages à un RN toujours fort électoralement.
Si ces trois forces politiques peuvent se hisser largement au-dessus de 20% au premier tour de 2022, il semble particulièrement difficile d’anticiper l’affiche du second tour. Le mouvement de fond sera cependant naturellement broyé par le scrutin majoritaire à deux tours. Les blocs finalistes se partageront les éléments qui le composent, à l’exception des abstentionnistes. Dès lors, la grille de lecture classiste d’un Jérôme Sainte-Marie, pour qui le clivage s’organise sous une forme binaire entre un « bloc élitaire » et un « bloc populaire », se révèlera sans doute pertinente pour analyser la situation.
Par ailleurs, il ne faut pas exclure la possibilité de voir émerger, à la faveur des crises sanitaires et économiques, conjuguées à une crise profonde de la représentation, une nouvelle offre antisystème à la Michel Mercier, le candidat populiste de la saison 3. Une telle candidature ne serait probablement qu’un feu de paille, compte tenu de la difficulté que représente la structuration d’une offre politique sérieuse pour une présidentielle, elle n’en pourrait pas moins servir de caisses de résonance pour les nombreuses colères qui agitent le pays.
Enfin, les figures inspirantes ne manquent pas à droite, et on adorerait qu’un scénariste, au moins aussi talentueux qu’Eric Benzekri, cerveau de la série, s’essaie à l’écriture d’un « Baron Noir de droite », pour une série aussi immersive et haletante que le produit d’origine.





