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Monde slave : Et si on supprimait l’Ukraine ?

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Publié le

15 janvier 2020

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C’est avec cette proposition que des militants pro-russes polonais se sont rendus devant le parlement à Moscou il y a quelques mois. L’objectif ? Proposer à Vladimir Poutine de s’emparer de l’ouest de l’Ukraine, et rattacher à la Pologne une région perdue après la Seconde guerre mondiale : la ville de Lviv et ses environs.

 

 

 

« Frères Russes, il y a en réalité de nombreux problèmes que nous [Pologne et Russie] pouvons résoudre ensemble. […] La Russie et la Pologne doivent joindre leurs forces ! » Inutile d’y connaître grand-chose en histoire de l’Europe centrale pour savoir que, dans la bouche d’un Polonais, ces quelques mots à l’encontre de « camarades » russes sonnent comme une véritable hérésie. Et pourtant ce sont bien des Polonais qui ont prononcé ce discours au mois de juillet dernier devant la « Douma » (NDLR la Douma est le parlement russe), pour plaider une action commune sur le sol ukrainien. La guerre du Donbass a-t-elle poussé la Pologne à enterrer une hache de guerre vieille de plusieurs siècles ?

 

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Le fait est que depuis quelques années, une part très minoritaire des Polonais cultive une affection pour le « grand frère » russe. À l’extrême droite – par admiration pour Poutine – comme à l’extrême gauche – par attachement à la maison-mère de la révolution communiste. Deux camps aux frontières poreuses : en témoigne le parcours de l’auteur du discours mentionné ci-dessus, Bartosz Bekier, passé d’un bord à l’autre en quelques années. Récemment, il était encore vice-président d’un petit parti d’extrême gauche, déclaré illégal par le gouvernement en 2016. Motif ? Accusations d’espionnage pour le compte de la Russie.

Avec un discours ultralibéral et nationaliste, cette petite frange de la population polonaise constitue aujourd’hui « l’autre droite », opposée au PiS (Droit et Justice) au pouvoir.

 

Le rêve ukrainien

 

En décembre 2018, un certain nombre de supporters polonais de Poutine se sont réunis sous la bannière d’un nouveau mouvement, la « Confédération », emmenés par l’excentrique Janusz Korwin-Mikke. Aux élections législatives d’octobre dernier, le parti a obtenu près de sept pour cent des voix et onze sièges de députés. Avec un discours ultralibéral et nationaliste, cette petite frange de la population polonaise constitue aujourd’hui « l’autre droite », opposée au PiS (Droit et Justice) au pouvoir. Parmi les sujets qui divisent ces deux camps, celui de l’Ukraine. La droite nationaliste n’hésite pas à poser la question : et si on supprimait l’Ukraine ?

Les populations polonaises sont aujourd’hui l’une des minorités importantes du pays, entre 100 000 et 2 millions d’habitants selon les études. Après la perte de ces territoires lors de la Seconde guerre mondiale, une véritable nostalgie s’est développée autour de la ville de Lviv notamment.

Il faut savoir que le sujet constitue pour les Polonais une affaire de famille : nombre d’entre eux conservent encore aujourd’hui des liens forts avec ces terres qui durant des siècles ont fait partie du Royaume puis de la République de Pologne. Les populations polonaises sont aujourd’hui l’une des minorités importantes du pays, entre 100 000 et 2 millions d’habitants selon les études. Après la perte de ces territoires lors de la Seconde guerre mondiale, une véritable nostalgie s’est développée autour de la ville de Lviv notamment. Une ancienne capitale régionale célébrée encore aujourd’hui en Pologne dans des dizaines d’ouvrages, de chansons, et même de séries télévisées populaires. Dans l’imaginaire collectif, si l’Ukraine a souvent été perçue comme un territoire sauvage, jadis le fief des redoutables cosaques, Lviv a toujours symbolisé l’excellence polonaise, notamment par son université – l’une des plus prestigieuses dans cette partie de l’Europe.

 

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No deal

 

Mais qui dit « attachement » ne dit pas « rattachement ». Bien que les occasions se soient déjà présentées : en 2014, alors que le conflit ukrainien éclate, le ministre des Affaires Etrangères polonais, Radoslaw Sikorski, révèle une information passée relativement inaperçue. Selon ses dires, Vladimir Poutine aurait proposé cinq ans plus tôt à Donald Tusk, alors Premier ministre polonais de se partager l’Ukraine : « À vous Lviv, à nous l’Est ». Tusk aurait refusé.

Inacceptable, car la Pologne elle-même a souffert d’au moins quatre partages entre le XVIIIe et le XXe siècle, qui constituent un véritable traumatisme dans son Histoire. Comment pourrait-elle maintenant faire subir ce sort à son voisin ?

Même si l’immense majorité des Polonais rêverait de récupérer ces territoires, elle sait qu’au fond une telle conquête n’est ni réalisable, ni moralement acceptable. Irréalisable, car la disparition de l’Ukraine amènerait inévitablement à la création de puissants mouvements indépendantistes anti-polonais dans les territoires annexés. Inacceptable, car la Pologne elle-même a souffert d’au moins quatre partages entre le XVIIIe et le XXe siècle, qui constituent un véritable traumatisme dans son Histoire. Comment pourrait-elle maintenant faire subir ce sort à son voisin ? L’Ukraine polonaise constitue un insoluble dilemme entre « realpolitik » et morale.

 

La conquête de l’Ouest

 

Un dilemme qui date en réalité des années 1920. À l’époque, le héros de l’indépendance polonaise, le conservateur Pilsudski, tenta de récupérer les terres polonaises d’Ukraine en poussant une offensive jusqu’à Kiev. Son objectif : créer un État fédéral multiculturel, qui réunirait les terres polonaises de Lituanie, d’Ukraine et de Pologne, pour faire face à la Russie. Opposés à Pilsudski, les nationalistes polonais de l’époque prônaient tout le contraire : un État-Nation, homogène sur le plan culturel, allié au régime du Tsar de Russie. Socialistes et nationalistes polonais s’affrontèrent très violemment pour imposer leur modèle. La guerre, le nazisme et le communisme tranchèrent. L’ironie de l’Histoire fit de la Pologne un hybride : un État homogène sur le plan culturel, mais ennemi éternel du grand frère russe.

 

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Un siècle plus tard, la guerre d’Ukraine fait rejaillir cette vieille querelle : socialistes du PiS contre nationalistes de la « Confédération » s’opposent désormais. Ces derniers reprochent au parti au pouvoir sa ligne pro-américaine et pro-OTAN. Ils fustigent également la naïveté du PiS à l’encontre des Ukrainiens, dont le gouvernement glorifie aujourd’hui les responsables de massacres commis sur des populations civiles polonaises en 1943. Les nouveaux nationalistes polonais critiquent également la présence de plus en plus palpable en Pologne de millions d’Ukrainiens ayant quitté leur pays depuis la guerre dans le Donbass. Le PiS explique qu’au lieu d’accueillir un millier de migrants musulmans, il préfère faire entrer sur son sol deux millions d’Ukrainiens chrétiens facilement assimilables. De fait, si la Pologne a bien renoncé à récupérer l’Ukraine, les Ukrainiens, eux, choisissent de plus en plus la Pologne.

L’alliance d’antan entre les paysans cosaques ukrainiens et la noblesse polonaise reposait notamment sur la nécessité de faire face à un ennemi commun venu de l’Est : le plus souvent les invasions islamiques ou russes.

 

La Bordurie

 

Une maigre consolation, diront les partisans d’une réunification. Mais le fait est que les conditions historiques nécessaires à une telle manœuvre ne sont aujourd’hui pas réunies. L’alliance d’antan entre les paysans cosaques ukrainiens et la noblesse polonaise reposait notamment sur la nécessité de faire face à un ennemi commun venu de l’Est : le plus souvent les invasions islamiques ou russes. Seule l’apparition d’une telle menace commune pourrait inciter les Ukrainiens à revenir dans le giron polonais.

En s’arrêtant là où il a su le faire, il ramène l’Ukraine à un état qu’elle a bien connu durant des siècles et qui la définit : « Ukraine » signifie littéralement en polonais « la bordure ». Une traduction rentrée dans notre langage avec la « Bordurie », ce pays slave imaginé par Hergé dans les aventures de Tintin.

Voilà sans doute l’une des raisons pour lesquelles Vladimir Poutine n’a aucun intérêt, dans l’immédiat, à poursuivre sa percée dans le Donbass. En s’arrêtant là où il a su le faire, il ramène l’Ukraine à un état qu’elle a bien connu durant des siècles et qui la définit : « Ukraine » signifie littéralement en polonais « la bordure ». Une traduction rentrée dans notre langage avec la « Bordurie », ce pays slave imaginé par Hergé dans les aventures de Tintin. Plongée dans une guerre larvée depuis des années, dirigée par un comique, l’Ukraine méprisée s’enfonce peu à peu dans l’oubli. Nul besoin de la supprimer, il suffit d’en faire une éternelle Bordurie.

 

Wojtek Eltrow

 

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