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L’Amérique frappe en Irak et prend le risque d’une guerre ouverte avec l’Iran

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Dans la nuit du 3 janvier 2020, les Etats-Unis ont frappé l’Iran plus durement que jamais auparavant. L’aviation américaine a effectué des frappes visant directement le commandement des forces spéciales iraniennes à Bagdad. Plusieurs hauts gradés iraniens ont été abattus dans la frappe, dont le chef suprême de la Force Al Qods, le Général Qassem Soleimani. La force « Al Qods » (du nom de la ville de Jérusalem en arabe) regroupant l’ensemble des forces spéciales du Corps des Gardiens de la Révolution Islamique, était depuis le début du XXIe siècle, le principal fer de lance de l’expansionnisme géostratégique iranien.

 

 

 

En effet, confrontés à ses ennemis de toujours , le « Grand Satan » américain et le « Petit Satan » israélien, l’Iran ne pouvait pas se permettre de s’engager dans un affrontement ouvert classique de grande ampleur au moyen de son armée, très inférieure en puissance à ces deux adversaires. Mais en engageant ses forces spéciales dans une politique de subversion des forces hostiles et de formation et d’organisation des forces alliées, l’Iran a réussi au gré des guerres américaines parcourant le grand Moyen-Orient, à devenir un acteur majeur sur tous ces théâtres d’opération.

Au fur et à mesure du conflit syrien le général Qasem Soleimani est devenu bien plus important dans la prise de décision opérationnelle que la plupart des généraux syriens et devait davantage composer avec Vladimir Poutine qu’avec Bachar Al Assad.

Sur le modèle (parfaitement réussi) du Hezbollah libanais, création iranienne dont la puissance a été éprouvée par Israël à l’été 2006, l’Iran a poussé ses pions sur tous les fronts. Face à l’Arabie Saoudite alliée de l’Amérique, au Yémen, formant et armant les rebelles chiites « Houtis ». En Afghanistan où la démographie chiite est proportionnellement faible, l’Iran a recruté parmi ces populations (souvent d’ethnie Hazara) pour y former ses milices qu’elle a pu ensuite déployer comme « chair à canon » loin de leurs pays. En Syrie notamment. Dans ce pays du Levant, porte d’entrée vers l’ennemi israélien, l’Iran s’est engagé de toutes ses forces pour soutenir le régime alaouite (excroissance sectaire mais rattachée au chiisme) en déployant sa force Al Qods, le Hezbollah libanais (décisif sur le terrain tactique à de multiples reprises) ainsi que ses milices afghanes notamment la Division Fatemiyoun. Au fur et à mesure du conflit syrien, le général Qassem Soleimani est devenu bien plus important dans la prise de décision opérationnelle que la plupart des généraux syriens et devait davantage composer avec Vladimir Poutine qu’avec Bachar Al Assad.

 

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Mais c’est en Irak que s’est achevé son destin. Dans ce pays, déchiré par la guerre civile depuis l’invasion américaine, l’Iran a attendu son heure, voyant l’influence américaine décroître dans le sud chiite dans lequel il exerce une grande influence tandis que les soldats américains se heurtent sans relâche à la résurgence de cellules djihadistes dans le triangle sunnite, ancien fief de Saddam Hussein. Pour autant, lorsque l’Etat Islamique, après le retrait américain décidé en 2011 par Barack Obama, s’est ouvert une autoroute menant aux portes de Bagdad à l’été 2014, c’est bien le pouvoir irakien désormais chiite qui a demandé à l’Amérique de se réengager massivement pour détruire les forces et le territoire du Califat. Ce qu’elle a fait.

 

Mais le jeu de billards au Moyen-Orient comporte une multitude de bandes, plus contradictoires et centrifuges que jamais.

La République Islamique décida alors de calquer le modèle libanais sur le théâtre irakien par la création d’une milice à ses ordres, au nom évocateur, « Kattaeb Hezbollah » (Brigades du Parti de Dieu) dont la force Al Qods se charge de la formation.

L’Iran engagé dans un bras de fer diplomatique avec les Etats-Unis et l’Europe depuis 2003 concernant la constitution d’un arsenal nucléaire et se retrouvant étranglé par les sanctions américaines, a décidé que l’heure de s’opposer militairement face à la puissance américaine était venu.

La République Islamique décida alors de calquer le modèle libanais sur le théâtre irakien par la création d’une milice à ses ordres, au nom évocateur, « Kattaeb Hezbollah » (Brigades du Parti de Dieu) dont la force Al Qods se charge de la formation. Même si l’Iran détient également une grande influence sur les milices chiites de la mobilisation populaire du « Hachd al-Chaabi » (regroupement des milices créé pour faire face à l’Etat Islamique), c’est par le biais du Kattaeb Hezbollah que l’Iran attaque directement les bases américaines déployées en Irak. Cependant, ces attaques au fil des années se sont avérées calculées en fonction de l’agenda iranien, les attaques pouvant cesser en période de négociation favorable ou non aux iraniens.

Mais au cours de l’année 2019 et face à la rupture des négociations décidée par Donald Trump et la relance d’une politique de sanctions (qui affectent durement l’économie iranienne), Téhéran a fait montre d’une audace sans précédent.

L’Iran, voyant que Donald Trump cherche à se désengager du Moyen-Orient, que les Européens sont réticents à toute confrontation avec l’Iran, et que les pions iraniens sont plus avancés que jamais dans la région, cherche à pousser son avantage en contraignant les troupes américaines à se retirer d’Irak à défaut de faire céder Washington sur le dossier nucléaire.

Le 20 juin 2019, un drone américain Global Hawk, survolant le Golfe Persique dans les eaux internationales selon les américains, dans les eaux iraniennes selon l’Iran, est abattu par un missile tiré par un drone des Gardiens de la Révolution. Le Pentagone organise une riposte aérienne de grande ampleur mais Donald Trump y met fin et rappelle ses avions « dix minutes avant la frappe prévue » afin de ne pas déclencher une guerre pour un drone abattu.

 

 

Le 14 septembre 2019, l’Iran par le biais de ses supplétifs yéménites Houtis (qui revendiquent l’action) attaque par drones et missiles de croisières les deux principales installations pétrolières saoudiennes ARAMCO. Saoudiens comme Américains semblent déstabilisés par l’agressivité déployée.

L’Iran, voyant que Donald Trump cherche à se désengager du Moyen-Orient, que les Européens sont réticents à toute confrontation avec l’Iran, et que les pions iraniens sont plus avancés que jamais dans la région, cherche à pousser son avantage en contraignant les troupes américaines à se retirer d’Irak à défaut de faire céder Washington sur le dossier nucléaire.

 

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Au cours des derniers mois, les Kattaeb Hezbollah attaquent ainsi régulièrement les bases américaines en Irak notamment par des bombardements à la roquette, qui ne causent pas de morts dans les rangs américains. Mais le 27 décembre, un bombardement de la base américaine de Kirkouk entraîne cette fois la mort d’un sous-traitant américain travaillant sur la base. Washington juge que cet acte ne peut rester sans réaction et dès le 29 décembre, bombarde à son tour cinq bases des Kattaeb Hezbollah (trois en Irak et deux en Syrie) tuant plusieurs dizaines de combattants chiites.

Téhéran décide alors de montrer à l’Amérique toute la puissance dont l’Iran dispose désormais en Irak, pays que les Etats-Unis ont décidé d’envahir en 2003 pour y défaire le pouvoir sunnite de Saddam Hussein. Une manifestation est alors organisée le 31 décembre par les soutiens des milices pro-Iran à Bagdad, devant la « Zone Verte », zone ultra-sécurisée abritant les bâtiments gouvernementaux et l’ambassade américaine. Gardée par les forces de sécurité irakiennes, la zone est pourtant prise d’assaut par les manifestants qui parviennent facilement à pénétrer les deux murs d’enceinte et à parvenir devant l’ambassade américaine. La facilité avec laquelle des manifestants hostiles aux Etats-Unis sont parvenus jusqu’au point névralgique de la puissance américaine en Irak ne peut que montrer clairement qu’une grande partie de l’appareil sécuritaire irakien est désormais passé sous la coupe de Téhéran et hostile aux Etats-Unis…Les manifestants tentant de prendre d’assaut l’édifice sont refoulés par les tirs de semonce des soldats américains qui évitent le massacre à coups de gaz lacrymogènes mais l’ambassadeur américain est alors évacué de l’ambassade et exfiltré du territoire irakien.

Souhaitant se retirer de « ces guerres sans fin » et soutenu par une majorité d’Américains qui ne savent plus pourquoi leurs « boys » meurent dans ces déserts lointains, il sait qu’après avoir réduit l’Etat Islamique à la clandestinité, c’est au tour de l’Iran d’être en embuscade et qu’il comblera tous les vides laissées par Washington.

Donald Trump, désormais en campagne électorale, se trouve dans une position très difficile. Souhaitant se retirer de « ces guerres sans fin » et soutenu par une majorité d’Américains qui ne savent plus pourquoi leurs « boys » meurent dans ces déserts lointains, il sait qu’après avoir réduit l’Etat Islamique à la clandestinité, c’est au tour de l’Iran d’être en embuscade et qu’il comblera tous les vides laissées par Washington. Il ne peut pas non plus être accusé de faiblesse devant l’enhardissement de Téhéran.

 

 

Une décision radicale a donc été prise le 3 janvier par la décapitation de tout le commandement de l’appareil sécuritaire iranien présent en Irak. Le chef en second du Hachd, Abou Mahdi al-Mohandis, député irakien à l’allégeance iranienne est allé à la rencontre de Qassem Soleimani qui atterrissait à l’aéroport de Bagdad en provenance du Levant. Avec eux étaient présents d’autres importants chefs de milices dont certains présents même parmi les manifestants ayant attaqué l’ambassade américaine. Trois missiles tirés par les drones américains ont alors détruit les deux véhicules dans lesquels ces dirigeants avaient pris place. Les Etats-Unis ont complétés la frappe par l’arrestation des derniers principaux chefs de milices chiites pro-Iran opérant en Irak.

 

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Le Général Qassem Soleimani, principale cible de l’opération, s’il était inconnu du grand public en Occident, était depuis 1998 à la manœuvre de toute la géostratégie extérieure iranienne « offensive » par son commandement de la force Al Qods. Aussi populaire en Iran et emblématique du régime que détesté et craint par ses ennemis, c’est un acteur de premier plan des guerres secrètes comme ouvertes qui se jouent au Moyen-Orient.

 

 

Face à cette perte de grande ampleur, les représailles de l’Iran sont encore inconnues mais il est à craindre qu’elles soient terribles. Il semble difficilement envisageable que Téhéran s’abstienne de réagir tant est grand l’affront qui lui a été fait.

 

 

Néanmoins, des représailles militaires conventionnelles de la part de l’Iran semblent improbables, la République Islamique risquant alors la chute de son régime, quel qu’en soit le prix à payer pour les Etats-Unis.

Le choix que fera l’Iran pour répondre à cette attaque déterminera l’avenir géopolitique du Moyen-Orient pour la décennie à venir.

Il semble bien plus envisageable en revanche que l’Iran décide de représailles indirectes par le biais de tous les leviers d’action évoqués dans l’article dont il dispose à travers le Moyen-Orient. En ripostant contre les bases, les bâtiments, les intérêts et les personnels américains par la main de ses supplétifs, l’Iran risquerait alors d’enclencher un cycle d’attaques et de représailles tel qu’on l’a connu ces derniers jours mais de bien plus grande ampleur et aux conséquences inconnues pour tous.

 

 

Cette nuit, l’Amérique de Donald Trump, acculée à réagir ou à s’avouer vaincue par l’Iran au Moyen-Orient, a décidé de riposter en employant toute sa puissance face à son ennemi de quarante ans. Le choix que fera l’Iran pour répondre à cette attaque déterminera l’avenir géopolitique du Moyen-Orient pour la décennie à venir.

 

 

Romain Sens

 

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