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La PQR fait de la résistance

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Publié le

9 janvier 2020

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C’est une réalité que l’homme nomade et connecté du XXIe siècle ne connaît pas : il est encore des Français qui lisent chaque matin un journal papier. Leur journal. Pour y trouver ce qui les intéresse : ce qui s’est passé près de chez eux. La presse quotidienne régionale, avec tous ses défauts, fait de la résistance.

 

 

 

Jusque dans les années 1990, chaque jour que Dieu faisait en ce beau pays de France commençait par le même rituel : la lecture du journal avec le café du matin. Et pas n’importe quel journal, « le » journal, celui précédé de l’article défini, comme s’il n’en existait qu’un seul. On lisait Ouest-France de Nantes à Rennes, La Montagne en Auvergne, La Provence, Le Méridional ou La Marseillaise, selon sa couleur politique, dans les Bouches-du-Rhône, Sud-Ouest des Pyrénées à l’Angoumois, La Voix du Nord à Lille ou Hénin-Beaumont, etc.

 

De « son » journal, on ne lisait pas tout. Un coup d’œil rapide sur la page France, un autre un peu plus appuyé sur la page départementale et une lecture attentive de la page locale, pour savoir pourquoi la sirène des pompiers avait retenti le jour d’avant. Et ce qui comptait vraiment, c’était le carnet du jour, surtout les avis d’obsèques (« le pauvre, il n’était pas bien vieux »), et les résultats du foot ou du rugby, selon les tropismes régionaux. Pas ceux du PSG ou du RC Toulon, non, ceux du club local. De quoi alimenter les conversations de la journée au boulot.

 

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Bref, la presse quotidienne régionale, la PQR comme disent ceux qui en parlent de loin et ne la lisent pas, était le média le plus lu et le plus influent. Ce n’est que le soir, devant le 20 heures, que l’homme des années 1990 s’intéressait à autre chose qu’aux actualités de sa commune.

 

Plutôt Sud-Ouest que le Figaro Vox

 

Un quart de siècle et une révolution numérique plus tard, la « presse infranationale », selon l’expression d’une thésarde en quête d’inspiration, est loin d’avoir disparu. Certes, des titres ont sombré ; certes, la concentration sur fond de répartition du territoire s’est accentuée ; certes, internet a permis l’éclosion, relative, de médias un peu plus dynamiques ambitionnant de briser les monopoles, mais cette survivance du vieux monde, du très vieux monde même, se porte mieux que la presse quotidienne dite nationale.

Deuxième sur le podium, Sud-Ouest peut se targuer de vendre plus de 200 000 exemplaires quotidiens. Un édito ou une interview dans Ouest-France ou dans Sud-Ouest, ça pèse autrement plus qu’une tribune sur le Figaro Vox !

Quand Le Figaro vend moins de 200 000 exemplaires de son « tirage print » (l’édition papier), Le Monde moins de 150 000 et Libération moins de 50 000 (ventes aux compagnies aériennes incluses), Ouest-France demeure le premier quotidien français par sa diffusion avec autour de 660 000 exemplaires vendus chaque jour dans seulement quatorze départements. Si le chiffre est en baisse, le quotidien touche quand même plus de deux millions de lecteurs chaque jour ! Deuxième sur le podium, Sud-Ouest peut se targuer de vendre plus de 200 000 exemplaires quotidiens. Un édito ou une interview dans Ouest-France ou dans Sud-Ouest, ça pèse autrement plus qu’une tribune sur le Figaro Vox !

 

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Pour autant, comme l’ensemble de la presse écrite, la presse quotidienne régionale voit ses ventes s’éroder. Internet, les réseaux sociaux et les chaînes d’infos en continu sont passés par là. Et la « mobilité ». « Quand tu déménages tous les deux ans, tu ne t’abonnes pas », nous résume un journaliste qui a fait toute sa carrière dans la PQR et pour qui « il n’y a plus guère que les commerçants et les élus pour attacher une importance à ce qui est écrit dans le journal ». Le constat est sévère et partiellement exact.

 

Trois mots dans la PQR et t’es mort

 

Dans les villes de moins de 30 000 habitants et plus encore dans les zones rurales, le taux de pénétration de la presse locale est encore tout à fait exceptionnel. Martine, qui assure le portage nocturne de Sud-Ouest dans une commune de 4 000 habitants, en témoigne : « Rien qu’à moi seule, je distribue 200 exemplaires. La Maison de la presse en vend 120. Ajoutez à cela plusieurs dizaines d’abonnés par voie postale, les ventes à Leclerc, à Intermarché et dans divers autres petits points de vente, et ce sont au moins 500 exemplaires qui sont écoulés tous les jours ». Soit plus de 10 % de la population qui achète « le » journal. Donc sans doute un bon 30 % qui le lit – et le reste qui en entend forcément parler – en comptant les conjoints et les exemplaires qui passent de main en main dans les bistrots : tous en mettent un exemplaire (parfois deux !) à la disposition de leurs clients.

 

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Où Le Monde peut-il se flatter d’avoir une telle influence ? À la fac de Jussieu ? Hélas pas seulement : dans les ministères aussi, ainsi qu’auprès des autres médias dits « nationaux », ceux qui prétendent « faire l’opinion ». Là, hormis quand c’est Jean-Pierre Pernaut qui est aux commandes, ce sont eux qui donnent le ton. Et procurent ainsi une audience inespérée à des « infos » qui, autrement, n’intéresseraient personne. Car, ricane le chargé de communication d’une mairie du Grand Ouest, « quand il y a un papier mauvais ou inexact sur mon élu dans Le Monde, personne ne nous en parle, sauf si c’est repris par la télé ou par RTL. En revanche, quand c’est dans Ouest-France, on a des retours immédiats, et là, il faut tout de suite monter au créneau, c’est l’alerte rouge ».

Les journalistes de la PQR veulent bien être gentils, surtout si leur aptitude à taire ce qu’ils savent a pour contrepartie des pages de publicité achetées par le Conseil départemental ou le Conseil régional, mais ils détestent qu’on les prenne de haut ou qu’on leur dise ce qu’ils doivent écrire.

Des tempêtes dans un verre d’eau ? Il y a certes un peu ça, tant sont rares les scandales véritables sortis par la PQR. Les carnets de notes de ses journalistes sont pleins d’« affaires » qui ne sortiront jamais, ou alors un jour, dans la presse nationale, le palmipède du mercredi par exemple, s’il devient nécessaire de rappeler les règles élémentaires de la politesse à un élu local qui se comporte en roitelet. Les journalistes de la PQR veulent bien être gentils, surtout si leur aptitude à taire ce qu’ils savent a pour contrepartie des pages de publicité achetées par le Conseil départemental ou le Conseil régional, mais ils détestent qu’on les prenne de haut ou qu’on leur dise ce qu’ils doivent écrire. Et ils ont une aptitude inégalée à mesurer l’impact des coups de règles qu’ils peuvent porter dans leurs colonnes : trois mots dans un compte rendu de Conseil municipal peuvent suffire à plomber le maire pour des mois.

 

Des parents divorcés, c’est coup double !

 

Mais le quotidien de la PQR n’est pas là : il est dans la proximité et la réactivité. Avec l’appareil photo toujours à portée de main. Essentielle, la photo ! Car quand quelqu’un est en photo dans le journal, il l’achète ! Et sa famille aussi. L’équipe de rugby au grand complet, les réservistes inclus, c’est le jackpot, et infiniment plus intéressant que deux malheureux joueurs de tennis, quelle que soit l’importance de la compétition. Une photo de classe primaire, c’est autant d’exemplaires vendus qu’il y a de parents et de grands-parents. « Et quand les parents sont divorcés, ajoute avec cynisme un vieux de la vieille de la PQR, c’est encore mieux : un exemplaire pour le papa, un exemplaire pour la maman ! ».

 

Pour remplir leurs pages, les quotidiens régionaux s’appuient sur toute une armée de correspondants, véritable force de frappe en matière d’information : les localiers. Le localier, c’est celui qui suit l’actualité du patelin, le sport, les travaux, les mariages, les commémos au monument aux morts, etc. et qui fait remonter texte (court) et photo à l’agence la plus proche. S’il est bon, rien ne lui échappe. On en compte plus de 30 000 en France. Autrefois, c’était l’instituteur, parfois même le curé, qui suivait l’actualité de la commune. Ce n’est plus le cas : on prend qui on trouve, quand on trouve. Sinon on fait avec celui qu’on voudrait remplacer depuis vingt ans mais comme personne ne veut s’y coller, on continue avec.

 

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« Le recrutement d’un correspondant se fait “au coup de bol”, nous explique le responsable d’une agence d’un grand quotidien régional. Il faut des gens ultra disponibles, notamment le week-end, connus dans leur commune et capables d’écrire. Le tout en étant mal payés ». Très mal payés : une dizaine d’euros l’article, parfois moins… « C’est de plus en plus compliqué d’en trouver. Même pour les résultats sportifs ! Toutes les semaines, on passe des annonces pour en trouver de nouveaux », continue notre journaliste, qui ajoute : « Et souvent, il faut reprendre le papier, tant ils ne savent pas écrire ». C’est pour cela d’ailleurs que certains titres se contentent de demander une photo et de contraindre le correspondant à se couler dans un canevas tout préparé. Mais pour la presse quotidienne, l’enjeu est essentiel : sans ses localiers, elle perdrait tout son intérêt.

 

Mépris de classe à tous les étages

 

La tâche du localier est d’autant plus ingrate qu’il est prié de faire remonter, et fissa, ce qui fera vendre – qu’on publiera d’ailleurs (ou pas) si on a la place –, mais qu’il lui est interdit de jouer dans la cour des grands. Les élections municipales, par exemple, ne sont pas pour lui. Là, c’est le journaliste politique départemental qui prend le relais. En en informant (ou pas) le localier. Lequel découvrira, à la lecture du journal, le traitement réservé à chacune des têtes de liste en présence. Il est généralement sans surprise : la plus belle part au représentant du parti au pouvoir sur le plan national, une part raisonnable – et faussement objective – pour le maire sortant si ce n’est pas le même, et des clopinettes pour les autres. Avec des modulations liées aux rapports de force départementaux : la PQR est toujours du côté du manche.

 

À force, ça a fini par se voir, et l’érosion des ventes est venue. Les plans sociaux aussi.

 

Début juin, le groupe Ebra (L’Alsace, Le Progrès, Le Dauphiné libéré, etc.) a annoncé un plan social de 386 postes. Un mois plus tard, Sud-Ouest prononçait la suppression de 132 postes, dont 18 journalistes. En 2018, Le Progrès avait « incité » à 77 départs, dont 27 dans la rédaction. La même année, 127 départs avaient été annoncés au Dauphiné… Avant cela, il y avait eu La Voix du Nord, et avant encore, Nice Matin, etc. En dix ans, selon une enquête de Médiacités, 108 agences de la presse quotidienne régionale ont fermé.

 

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En conséquence, sur le terrain, on manque de bras et de plumes. « Mes confrères sont toujours aussi intéressés par l’information locale, mais ont de moins en moins de temps à y consacrer », regrette un jeune retraité de la PQR. « Nous sommes moins nombreux, pour une zone toujours aussi grande à couvrir, confirme notre responsable d’agence. Et la direction nous met toujours plus de pression ». Parce que désormais, un journaliste doit être polyvalent et toujours plus rapide. Pour un article publié dans le « print », il faut également compter un article mis en ligne la veille sur le site du journal, avec parfois une vidéo à monter rapidement et une brève sur le compte Facebook…

Sans même obtenir l’estime de ses pairs. Béatrice Houchard, grande plume de la presse française qui vient de prendre sa retraite, ayant achevé sa carrière à L’Opinion, racontait récemment que bien des journalistes de la presse parisienne n’ont consenti à simplement lui dire bonjour « que lorsque je suis arrivée dans la presse quotidienne nationale, à 50 ans passés ! »

« On se conforme aux nouveaux médias, regrette un journaliste. On est obligés d’être superficiels et même, comme lors des Gilets jaunes, de faire du direct en permanence ». Sans même obtenir l’estime de ses pairs. Béatrice Houchard, grande plume de la presse française qui vient de prendre sa retraite, ayant achevé sa carrière à L’Opinion, racontait récemment que bien des journalistes de la presse parisienne n’ont consenti à simplement lui dire bonjour « que lorsque je suis arrivée dans la presse quotidienne nationale, à 50 ans passés ! » Quand elle officiait à La République du Centre-Ouest, elle n’intéressait personne. Personne… hormis des lecteurs en nombre infiniment plus important qu’elle n’en a eu dans son dernier poste.

 

Blanche Sanlehenne

 

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