Élu en 2016 par l’Amérique blanche déclassée, et ayant fort symboliquement remporté le scrutin grâce à la Rust Belt, Donald Trump avait bâti son programme économique sur la résurgence du capitalisme industriel – notamment les industries lourdes pétrolière, militaire et automobile. Simplification des normes et baisse de l’impôt sur les sociétés (de 35 % à 21 %) pour dynamiser les entreprises ; diminution des impôts des ménages (-8 %) pour créer un choc de demande, quitte à faire croître la dette publique fédérale (+16 % dès fin 2019) : la thérapie de choc a été significative. Sur le plan extérieur, il a changé le braquet de la politique commerciale en substituant à l’orthodoxie du libre-échange une politique protectionniste, seule à même de défendre les intérêts nationaux via la hausse des tarifs douaniers et la renégociation des accords commerciaux jugés défavorables.
Des industries lourdes aux nouvelles technologies vertes
Les résultats industriels de la présidence Trump n’en restent pas moins limités. Certes, les taux de croissance de la production industrielle ont affiché de belles progressions ; pourtant, la part stable des emplois industriels dans l’emploi total signifie que ce secteur n’a pas crû plus rapidement que les autres. Cette relative lenteur du basculement industrialiste, il l’a imputée à la FED et à sa politique de taux d’intérêt élevé, qui a freiné les investissements en incitant à l’épargne. Ce constat ne signifie cependant pas un échec à proprement parler : la réindustrialisation est une politique structurelle lourde qui demande bien plus que les quatre années d’un mandat présidentiel pour être menée à bien. Déçue, la Rust Belt n’en est pas moins repassée dans l’escarcelle démocrate.
En clair, le contexte sanitaire offre à Joe Biden la toile de fond idéale pour mener une politique keynésienne de relance technologique et écologique massive
Quid de ce rêve d’un renouveau du capitalisme industriel sous Joe Biden ? Loin d’être défavorable à l’industrie, le nouveau président prévoit plutôt de l’orienter dans une direction nouvelle. Exeunt les industries lourdes, place aux énergies vertes et aux nouvelles technologies. Début mars, le Congrès adoptait un plan de relance centré sur la pandémie à hauteur de 1900 milliards de dollars. Depuis, Biden a dévoilé son plan d’investissement massif, lui aussi chiffré à près de 2 000 milliards de dollars, et dont la lutte contre le réchauffement climatique et contre les inégalités sont les deux objectifs affichés. Près de 650 milliards seront fléchés vers le renouvellement des infrastructures de transport, 300 milliards dans l’habitat, et 300 autres dans l’industrie. Le secteur des voitures électriques aura une place centrale dans ce dispositif, et le nouveau gouvernement espère y créer près d’un million d’emplois. En clair, le contexte sanitaire offre à Joe Biden la toile de fond idéale pour mener une politique keynésienne de relance technologique et écologique massive. Ce discours industrialiste lui a permis de séduire des États clefs, mais aura comparativement à Trump une place bien moins centrale du fait d’un électorat plus urbain et tertiairisé.
Vers un contrôle plus étroit des marchés ?
Loin d’avoir affronté la haute finance au nom des petites gens, Trump l’a largement favorisée par la baisse drastique des impôts et la déréglementation financière qu’il a opérée. Plusieurs dispositions de la loi Dodd-Frank votée en 2010 en réponse à la crise pour contrôler Wall Street ont par exemple été abrogées, favorisant de facto les mouvements et gains financiers. De fait, en quatre ans, le Dow Jones a gagné 56 % et le Nasdaq 142 %, bien aidés en cela par les injections monétaires de la FED pour soutenir l’économie depuis le début de la crise du Covid. Les GAFAM ont particulièrement tiré leur épingle du jeu, avec des hausses de 150 % pour Facebook, de 300 % pour Microsoft et de 450 % pour Amazon.
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En tant que tel, Joe Biden ne porte pas un projet particulièrement favorable au capitalisme financier. Ayant fait vœu d’un contrôle plus étroit des marchés, il souhaite relever l’impôt sur les sociétés à 28 %, augmenter franchement la taxation des hauts revenus et doubler la taxe sur les gains financiers. Lui et Kamala Harris seraient même favorables à une taxe sur les transactions financières. Le basculement du Sénat côté démocrate l’a poussé à nommer au poste de conseiller en matière de réglementation financière une personnalité réputée intraitable, Gary Gensler qui, s’il fut banquier chez Goldman Sachs, n’a pas hésité à appliquer de lourdes amendes aux grandes firmes américaines lorsqu’il présidait le CFTC, organe de régulation des produits dérivés. Sous Clinton et Obama, il avait contribué à la rédaction de lois importantes sur la transparence financière, et devrait donc imposer une ligne plus stricte – sans non plus être intransigeante – aux marchés financiers que celle des présidences précédentes, via un plan de transition de surveillance du secteur financier.
La présidence Biden, climat favorable pour la haute finance
Malgré ces velléités de contrôle, la haute finance a soutenu d’un seul mouvement le candidat Biden : il aurait reçu près de 74 millions de dollars d’institutions financières de Wall Street pour la campagne, soit quatre fois plus que les quelque 18 millions de dollars versés à son adversaire. Pour quelles raisons ? Certes, le plan de relance fait déjà saliver les marchés : le cours des entreprises dans les énergies renouvelables a bondi, et l’afflux monétaire massif alimentera de toute manière la spéculation boursière. La raison principale n’en reste pas moins question de praxis politique. Trump a défendu un protectionnisme farouche, fondé sur l’unilatéralisme et les rapports de force entre États souverains. Il pouvait à tout moment menacer l’accès à un marché étranger par la bataille commerciale, accroissant par-là l’imprévisibilité de la vie économique et la volatilité des marchés. Renouant avec le multilatéralisme, le nouveau président prônera à l’inverse la négociation et a d’ores et déjà annoncé son retour dans les accords de Paris, son réengagement dans l’Organisation Mondiale du Commerce et la pacification prochaine des relations avec la Chine.
« Les marchés vont l’aimer parce que Biden n’ira pas trop loin à gauche. Ce sera un gouvernement centriste, pas un gouvernement par tweets. »
Ainsi, Wall Street a célébré la victoire de Biden en grande pompe et affiche à la hausse depuis son installation à Washington. Des mesures de gauche annoncées par Biden, les investisseurs considèrent qu’elles étaient des appels aux électeurs progressistes mais qu’elles seront sans conséquence pratique. Ainsi, pour Jim Awad, directeur général de Clearstead Advisors, « les marchés vont l’aimer parce que Biden n’ira pas trop loin à gauche. Ce sera un gouvernement centriste, pas un gouvernement par tweets. » La nomination de Janet Yellen (ex-présidente de la FED) au poste de secrétaire au Trésor aura d’ailleurs rassuré les marchés, elle qui a touché près de 7,3 millions de dollars de Wall Street en deux ans pour des discours et interventions publiques. Plus que par des mesures précises, c’est donc le climat instauré par la présidence Biden qui pourrait être à l’origine d’un nouvel Eden pour la haute finance américaine.





