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Gettr, le seigneur des réseaux : entretien avec Jason Miller

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Publié le

5 janvier 2022

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Jason Miller est un cador de la communication politique. Il a conseillé Rudy Giuliani, Ted Cruz, managé les campagnes présidentielles de Donald Trump. Ce fils de soudeur ambitionne maintenant de concurrencer Twitter. Son nouveau réseau social, GETTR – contraction de « get together » (se retrouver) – sera-t-il un club conservateur ou un espace de débat ?
Jason Miller

Quel a été votre parcours avant Gettr ?

J’ai fait carrière dans la communication en entreprise et en politique. J’ai dirigé des campagnes électorales pour des sénateurs, des gouverneurs. Et en 2016 et 2020, j’ai été directeur de campagne du président Trump. J’étais aux premières loges et, en particulier en 2020, j’ai pu voir de près les réseaux sociaux et les médias joindre leurs forces pour censurer le débat politique américain. C’est ce qui a déclenché l’idée de Gettr.

Si Gettr avait existé à l’époque, pensez-vous que Donald Trump aurait remporté l’élection de 2020 ?

Tout à fait. Quand on a travaillé sur une campagne qui n’a pas mené à la victoire, on vous demande souvent : avec le recul, qu’auriez-vous fait différemment ? Mon plus grand regret est de ne pas avoir créé une plateforme alternative sur laquelle le président Trump aurait pu s’exprimer. Jamais je n’aurais imaginé que les entreprises de la tech iraient jusqu’à censurer un président des États-Unis en exercice. Si quelqu’un formulait cette hypothèse, je riais et je répondais : « Jamais ! Vous pensez que le ciel va nous tomber sur la tête aussi ! » Et puis c’est arrivé.

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L’idée de Gettr a germé après cette défaite ?

Je remonterais même plus loin. 2020 et 2021 ont été les pires années de censure politique aux États-Unis et peut-être même dans le monde. Début 2020, alors que l’épidémie de Covid devenait incontrôlable, le seul fait d’émettre l’hypothèse selon laquelle le virus s’était échappé d’un laboratoire à Wuhan vous valait la prison numérique ; les réseaux fermaient votre compte. Or devinez quoi ? Il est maintenant communément admis que ce virus a été fabriqué dans un laboratoire de Wuhan, même si on ignore encore dans quelles circonstances il s’en est échappé [l’hypothèse est jugée « plausible », Ndlr]. Ensuite, on a eu le plus extraordinaire exemple de discrimination politique de l’histoire des États-Unis. L’affaire de l’ordinateur de Hunter Biden a été un cas d’école de complicité entre la big tech et les médias. Quelques semaines avant l’élection présidentielle de 2020, l’ordinateur portable du fils de Joe Biden a été trouvé dans un magasin de réparation informatique. Il n’est jamais venu le récupérer. Rudy Giuliani a eu en main une copie du disque dur qu’il a transmise au New York Post. Le contenu de l’ordinateur semblait prouver qu’Hunter, tout comme les frères de Joe Biden, Franck et James, s’étaient servi du vice-président Biden pour faire des affaires. Facebook et Twitter, pour étouffer le scandale, ont supprimé tout ce qui s’y rapportait et la presse a refusé d’en parler. Or les enquêtes d’opinion ont montré qu’un électeur sur six qui avait porté Joe Biden à la présidence aurait reconsidéré son vote, eût-il été informé de ces affaires politico-financières.

Qu’est-ce qui fait la particularité de Gettr comparé à Twitter ?

Gettr est une plateforme tout en un où les gens sont libres d’exprimer leurs opinions politiques sans craindre d’être censurés. Le 1er février prochain nous lancerons notre plateforme de courtes vidéos (avec la technologie G Vision) vouée à concurrencer Instagram Reels, Tik Tok ou Facebook Stories, un marché porteur parmi les 18-24 ans. Et le 4 juillet prochain, nous inaugurerons Gettr Pay, qui sera non seulement une plateforme de paiement comme Apple Pay, Alipay ou Google Pay mais aura aussi une infrastructure blockchain et une crypto-monnaie. Liberté d’expression et liberté économique, voilà ce que j’entends par le tout en un.

Gettr est une plateforme tout en un où les gens sont libres d’exprimer leurs opinions politiques sans craindre d’être censurés

Cinq mois après le lancement, Gettr est-il un succès ?

Nous avons 3 millions d’utilisateurs, entre 4,5 et 5 millions de téléchargements de notre application. C’est fantastique. Ce dont je suis le plus fier, c’est que dès le départ, nous avions une ambition internationale. On ne voulait pas être juste une plateforme de centre-droit américaine. Les atteintes à la liberté d’expression sur Facebook et Twitter étaient telles partout dans le monde qu’on voulait en finir avec cette situation où trois milliardaires américains décident de ce qu’on peut dire ou ne pas dire. Nous sommes le réseau social qui s’est développé le plus vite, on a atteint le million d’utilisateurs en trois jours, ça a décollé comme une fusée. La France oscille entre les 5e et 6e rangs des pays comptant le plus d’utilisateurs. 200 000 Français ont un compte. Éric Zemmour est sur Gettr. À l’approche des présidentielles de mai, beaucoup de conservateurs vont nous rejoindre, lorsque le débat sur l’immigration, le wokisme ou les confinements s’enclenchera, tous sujets étroitement surveillés par les gouvernements et les réseaux sociaux.

Quel est le nombre d’utilisateurs hebdomadaires actifs sur Gettr ?

Nous avons 350 000 utilisateurs hebdomadaires actifs. Je n’ai pas le chiffre exact pour la France, qui est évidemment moindre. Le média Livre Noir a couvert le meeting d’Éric Zemmour sur Gettr en live streaming recueillant 10 000 spectateurs contre 8 000 sur Youtube. La France est au deuxième rang derrière les États-Unis pour le nombre quotidien de nouveaux utilisateurs, et parmi les plus actifs. Je fais de la France une de mes priorités. Nous avons organisé à Paris une rencontre avec des leaders conservateurs puis à Strasbourg avec des députés européens afin de parler de la nécessité de protéger la liberté d’expression. Nous sommes très présents au Brésil (15 % de nos utilisateurs), le président Bolsonaro est sur Gettr ainsi que ses trois fils et de nombreux politiciens. On vient de mettre en place une équipe au Japon. La menace chinoise inquiète les Japonais : les vols quotidiens au-dessus de Taïwan, les missiles hypersoniques chinois. Et puis les Japonais utilisent beaucoup plus Twitter que Facebook donc notre format leur correspond bien.

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Il n’est pas pratique de migrer d’un réseau social à l’autre.

Il semble qu’on puisse importer son historique Twitter sur Gettr. Comment ? Vous pouvez le faire seulement au moment où vous créez votre compte Gettr. Mais on est en train de mettre en place une nouvelle fonctionnalité : lorsque vous posterez un message sur Gettr, il apparaîtra sur votre compte Twitter. Vous n’aurez pas besoin de le poster deux fois.

Gettr penche à droite. Envisagez-vous cette plateforme comme une sorte d’« Internationale conservatrice » ?

C’est une plateforme ouverte à tous. Dans le climat actuel, si vous êtes à gauche et que vous voyez quelqu’un de droite se faire censurer, cela peut vous indifférer. Mais les choses changent quand tout à coup vous vous trouvez ciblé à votre tour. On a vu le cas de Nicki Minaj, ostracisée pour ses propos sur les vaccins. Ou encore l’humoriste Dave Chapelle après son show sur Netflix, pour avoir plaisanté sur les transgenres. Même Madonna s’est plainte de la censure sur les réseaux sociaux. Je serais ravi de l’accueillir chez nous ! Plus la plateforme se développe, plus nous avons de personnalités non politisées. Enes Kanter Freedom, ancien de la NBA, aujourd’hui centre des Boston Celtics, défend les droits de l’homme en Turquie et en Chine : son compte Gettr a explosé (583 000 followers). C’est un authentique avocat de la liberté d’expression.

Il n’y aura pas de « shadow banning » sur notre plateforme

Twitter a été accusé de pratiquer le « shadow banning », une forme de censure déguisée, lorsque l’opérateur fait disparaître votre post sans que vous ne vous en aperceviez. Quelle garantie vos utilisateurs (notamment ceux qui ne sont pas de votre bord politique) ont-ils que vous ne ferez pas de même ?

Ils ont notre parole. Il n’y aura pas de « shadow banning » sur notre plateforme. Je suis en contact avec les utilisateurs et très attentif aux remarques des uns et des autres. Aucune opinion politique, de gauche ou de droite, ne sera jamais bannie ou bloquée. Il m’arrive régulièrement de recevoir des messages hostiles, des attaques personnelles. Dans ce cas, je re-poste le message avec un commentaire du genre : « Hillary, c’est toi ? » ou « Est-ce le compte secret d’Hunter Biden ? »

Quelles sont les frontières de la liberté d’expression sur Gettr ?

On ne peut pas proférer de menaces physiques, révéler l’adresse personnelle de quelqu’un, évoquer la préparation d’un crime. Les puristes de la liberté d’expression nous reprochent de ne pas accepter les insultes à caractère racial ou religieux. Mais on souhaite que notre plateforme soit accueillante. Ça ne veut pas dire qu’il est interdit d’avoir des propos musclés, ironiques, excessifs. Il y a une différence entre être désagréable ou même grossier, et proférer des injures raciales ou religieuses. Notre ligne directrice est la suivante : personne ne doit être censuré pour ses opinions politiques. Nous avons deux modes de modération : un système d’intelligence artificielle et une équipe humaine. Ces questions se discutent parfois au cas par cas, on se perfectionne, on n’aura pas toujours 100 % raison dans nos arbitrages. On se trompera. Je vais vous donner un exemple concret. Après le retrait désastreux d’Afghanistan orchestré par Joe Biden, il y a eu un attentat atroce à la base aérienne de Kaboul. Des vidéos choquantes attestaient du carnage. On a réfléchi et on a décidé qu’on ne montrerait jamais l’acte de tuer mais qu’il était important de laisser circuler les images des dégâts après un acte terroriste. On a mis en place des équipes de modérateurs par pays, capables de comprendre la nuance du langage et des références utilisées. Nos modérateurs sont solidement formés. C’est essentiel pour une plateforme qui s’engage à protéger la liberté d’expression.

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Vous souhaitez faire de Gettr un espace d’échange des idées, « the marketplace of ideas ». Comment attirer vos opposants politiques ?

Nous avons déjà des démocrates. Je pense à Naomi Wolf, militante féministe, ex-conseillère en communication d’Al Gore. Cela se fera par étapes. Il y a ceux qui ne sont pas politisés mais qui valorisent la liberté d’expression. Par ailleurs, nous accueillons de plus en plus de journalistes. Mais je pense que le principal déclencheur sera lorsque des gens du centre ou de la gauche vont se trouver censurés pour leurs opinions. Ils vont se lasser des oligarques de la tech qui souhaitent contrôler leurs pensées. Cela prendra du temps mais les choses évoluent. Je le répète, nous souhaitons accueillir des gens de toutes opinions, de tous horizons.

Peter Thiel, le fondateur de PayPal, donateur durant la campagne de Trump, est un des rares conservateurs parmi les grands noms de la Silicon Valley. A-t-il contribué à la fondation de Gettr ?

Peter Thiel est brillant, on s’est fréquentés lorsque je travaillais avec le président Trump. Mais il ne fait pas partie de l’aventure. On serait évidemment ravis qu’il s’implique dans Gettr, il est l’investisseur idéal.

Qui finance Gettr ? Monnayez-vous les données personnelles des utilisateurs ?

Dès le début, nous nous sommes engagés à ne pas vendre ni partager les données personnelles. C’est notre spécificité. Facebook n’est rien d’autre qu’une entreprise de collecte de données. Ce ne sont pas les vidéos d’animaux qui génèrent des revenus ! Ils vendent des données, sous forme de fichiers publicitaires, de listes en tous genres. Jusqu’à présent, nous avons été une « entreprise à but non lucratif », comme aime à me le répéter mon comité de direction. À partir de l’an prochain, nous allons générer des revenus à la marge grâce aux paiements que recevront les créateurs de contenu et dont nous touchons une commission, grâce aussi à notre merchandising, mais surtout à partir de l’été avec le lancement de Gettr Pay et Gettr Coin. Et nous avons derrière nous un groupe d’investisseurs internationaux qui nous soutiennent et nous donnent les moyens de nous développer

Dès le début, nous nous sommes engagés à ne pas vendre ni partager les données personnelles. C’est notre spécificité.

On a parlé de Gettr comme du « réseau social de Trump ». C’est le cas ?

Donald Trump n’est pas sur Gettr. Bien sûr, je lui en parle souvent pour essayer de le convaincre de nous rejoindre. Il est impressionné par l’envergure internationale de notre plateforme. Il s’apprête à lancer son propre réseau social. Cela dit, je ne serais pas surpris de le voir ouvrir un compte sur Gttr. Évidemment, nous lui avons réservé l’adresse @ realDonaldTrump. Lorsqu’il s’engagera dans la campagne présidentielle pour 2024, ce dont je ne doute pas une seconde, il aura envie de communiquer avec un public le plus large possible.

Le lancement de Truth Social, le réseau social de Donald Trump, vous fera de la concurrence ?

Oui mais, à ce jour, cela nous a plutôt servis. On a connu une croissance de 188 % des utilisateurs les jours qui ont suivi l’annonce par le président Trump du lancement de sa plateforme. Lorsqu’il a été banni de Twitter et Facebook, 20 % de ses supporters ont quitté les réseaux sociaux. Ce sont des dizaines de millions de gens qui, depuis, sont restés à l’écart. Quand le président Trump s’est manifesté, il a suscité de l’enthousiasme. Il y a eu aussi les élections dans l’État de Virginie, en novembre, et la victoire du gouverneur républicain Glenn Youngkin. Les conservateurs restés en retrait se sont impliqués à nouveau et, Truth Social n’étant pas encore lancé, ils se sont tournés vers Gettr.

Lire aussi : Les réseaux sociaux ouverts sont-ils morts ? Le cas Twitter en question.

Le monopole des Gafam est-il révolu ?

Je pense qu’on est à l’orée d’une nouvelle ère dans la tech. Les révélations du Wall Street Journal sur Facebook cet automne (les « Facebook files »), les témoignages de lanceurs d’alerte de l’intérieur, tout cela ressemble à l’effondrement de l’Empire romain. C’est le début de la fin. Ce n’est pas un hasard si Facebook s’est rebaptisé Meta. Ils savent qu’ils ont un problème d’identité insolvable. Bien sûr, avec trois milliards d’utilisateurs, ils ont la main sur tellement de données que ça ne va pas être une mort subite ! Mais la plateforme Facebook stricto sensu agonise. Les jeunes ne l’utilisent plus. Zuckerberg lui-même disait qu’il prévoyait de perdre 45 % de ses utilisateurs de moins de 18 ans dans les deux années à venir.

Que pensez-vous de Parag Agrawal, le nouveau patron de Twitter ?

M. Agrawal me fait penser à quelqu’un qui dégoupillerait une grenade et la garderait en main. Déclarer, à peine arrivé, que la politique de Twitter n’est pas par principe liée au Premier amendement et à nos droits fondamentaux en matière de liberté d’expression, n’a pas fait bonne impression, tout comme le fait de décider qu’on ne peut plus poster une photo de quelqu’un d’autre sans son consentement. Cela nous a valu un pic de nouveaux arrivants sur Gettr. Donc je voudrais juste dire : « M. Agrawal, continuez ainsi, vous travaillez pour nous. Merci ! »


GETTR

Finie la censure des Gafam ? Gettr, le nouveau réseau social de microblogage sur le modèle de Twitter (ici 777 signes) promet la liberté d’expression numérique. La plateforme est née le 4 juillet 2021, jour anniversaire de l’indépendance américaine et son logo représente la torche de la Statue de la liberté, c’est dire ! Gettr se lance, bat la campagne à travers le monde, sponsorise des forums de débats comme la « Battle of Ideas », événement annuel londonien. Avec 3 millions d’utilisateurs (100 fois moins que Twitter) Gettr n’est pas tout seul sur le créneau « free speech ». Le réseau Parler se veut lui aussi impartial. Disparu du paysage après les événements du Capitole du 6 janvier, Parler est réapparu à la mi-février, sous la houlette de George Framer, son nouveau Pdg, qui n’est autre que le mari de Candace Owen. La dissidence s’observe aussi du côté de technologies innovantes comme Mastodon et Fediverse, nouvelle génération de réseaux sociaux décentralisés échappant aux contrôles de type Gafam. À suivre. Sylvie Perez

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