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Guillaume Perrault : Mémoire vive

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Publié le

25 mars 2025

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© Benjamin de Diesbach

Que peut encore un historien ? Est-il condamné à n’être plus qu’un gardien de la mémoire ou peut-il encore défendre une vision de l’Histoire qui soit organique, incarnée, capable d’interroger son temps sans pour autant sombrer dans l’anachronisme ? L’anachronisme : voilà bien l’un des maux principaux dont l’enseignement de l’Histoire a souffert depuis les grandes réformes dont les prémices remontent aux années 70. C’est du moins ce que pense Guillaume Perrault, journaliste au Figaro et historien qui vient de sortir un recueil de ses plus savantes et singulières chroniques (Voyages dans l’histoire de France, Perrin) où l’on en apprendra autant sur la fistule anale de Louis XIV que sur la façon dont le Conseil national de la Résistance a façonné l’idéologie des Trente Glorieuses.

« Ce récit national nous permettait à tous de nous sentir copropriétaires de l’Histoire de France »

Car avant d’être la Grande Histoire qu’illustrent les frises et que fixent les images d’Épinal, l’histoire est une suite d’événements, de récits « humains trop humains ». Rigoureusement attachés à leur époque, on aurait tort de vouloir à tout prix les superposer à notre contemporanéité, comme le font aujourd’hui les tenants de la réécriture, qu’elle soit wokisante ou simplement biaisée. « Demandez à un lycéen aujourd’hui de vous citer un acteur de premier plan de la Révolution française, il vous citera… Olympe de Gouges », s’amuse le journaliste. « À force de vouloir à tout prix réévaluer l’importance des femmes dans l’Histoire, on en vient à ce genre d’absurdité. J’ai beaucoup d’estime pour Olympe de Gouges, mais ces jeunes gens nagent en plein anachronisme, d’autant qu’ils ignorent tout ou presque de Sieyès, Mirabeau ou même Robespierre… »

Il faut dire que Guillaume Perrault, bien qu’enfant dans les années 80 dans un Paris sous Mitterrand, a été préservé des miasmes de la rééducation nationale et de l’appétit réformiste des éditeurs de manuels voulant rompre définitivement avec ce qu’ils estimaient être « l’Histoire à papa »… Cet enseignement vertueux hérité de la bienveillante et paternaliste IIIe République. Celle qu’il défend justement : une histoire qui se voulait édifiante, certes, mais qui parvenait par là même à susciter l’adhésion, convoquer l’imaginaire et faire naître des vocations. Ainsi Perrault se souvient-il avec émotion des fausses pièces en plastique représentant les Rois de France qui étaient distribués dans les stations-service BP, vestiges d’une volonté collective de transmettre un legs, fût-ce même par le colifichet publicitaire. Quant à ses manuels scolaires, ils semblent avoir échappé miraculeusement à la Zeitgeist progressiste : « C’étaient de véritables leçons avec beaucoup de lithographies, uniquement en noir et blanc… Plusieurs m’avaient particulièrement impressionné, comme celle qui contait la guerre de Sept Ans et où l’on voyait le général Montcalm en train d’agoniser sur un lit, avec une bataille qui se poursuivait à l’arrière-plan. Le général interroge son médecin : “Combien de temps me reste-t-il à vivre ?” Réponse du médecin : “Pas 24 heures.” Et le général réplique : “Tant mieux, je ne verrai pas les Anglais à Québec.” »

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De quoi faire davantage rêver que les pleurnicheries des exégètes modernes de la victimisation. « Ce récit national nous permettait à tous de nous sentir copropriétaires de l’Histoire de France », ajoute Perrault un peu mélancoliquement. Aujourd’hui, en effet, l’histoire relèverait plutôt d’une sorte d’Airbnb mémoriel dans lequel chacun s’arroge son petit pan de mur, sans se soucier une seule seconde de savoir si les fondations sont toujours là. « D’ailleurs, précise le journaliste, dès 1979, Alain Decaux publie dans Le Figaro Magazine une tribune pour tirer la sonnette d’alarme : “Parents, on n’enseigne plus l’histoire à vos enfants. Aujourd’hui, vous pouvez être un bon élève et entrer en première sans savoir si le Second Empire a suivi ou précédé la IIIe République. Voilà l’état actuel de l’enseignement de l’Histoire en France : une sorte de grand flou dramatique. » C’est aussi une démission politique, contre laquelle Guillaume Perrault ferraille sec, multipliant les supports pour propager la bonne parole, et rendre à l’Histoire de France sa proximité. Parce que l’enseignement de l’Histoire sert avant tout la grandeur d’un pays, comme le fait remarquer le journaliste : on enseigne l’Histoire uniquement depuis le XIXe siècle, parce qu’il faut raccommoder par la mémoire quelque chose qui a été perdu avec la grande cassure révolutionnaire. Dans le monde de l’Ancien Régime, le temps semblait procéder d’une continuité qu’il n’était pas besoin d’interroger. Aujourd’hui, à une époque où toute nuance est évacuée du discours politique, l’historien peut aussi endosser le rôle du journaliste afin d’éviter les lieux communs qui font le lit d’un abêtissement certain. « Quand j’ai entendu récemment une candidate macroniste aux européennes traiter de Munichois les gens qui n’étaient pas d’accord avec elle… Si seulement elle savait qu’Édouard Daladier était un ancien combattant de 14-18 qui a eu la Croix de guerre, qui a fait quatre ans de tranchées et qui a été cité à l’ordre de son régiment pour faits de bravoure, elle n’en parlerait sans doute pas en termes aussi péremptoires et simplistes. »

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