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[Théâtre] Jeanne, ses juges, et nous

Il sera une fois la DéMo, la démocratie mondiale. Tout ne sera plus que paix, clonage, productivité et divertissement. Libérés de différents soucis, comme se reproduire, avoir des convictions et penser, la posthumanité vivra un rêve éveillé : programmés avant leur naissance, accouchés depuis des utérus artificiels, assistés en permanence, euthanasiés à point et compostés responsablement, les posthumains connaîtront enfin le paradis terrestre où toute douleur peut être effacée des mémoires et où le métavers permet toutes les rencontres et toutes les fusions.

Mais dans la pièce de Fabrice Hadjadj, Jeanne et les posthumains, tout se détraque ! Voilà qu’une jeune femme, Joan 304, employée chez ArkMarket, a conçu naturellement, horresco referens ! un enfant, avec l’aide prétendument involontaire d’un homme, le tout sur les conseils d’un « ange ». Comment diable cette caissière (excellemment interprétée par Jeanne Chauvin), conçue pour être servile, a-t-elle pu ainsi contester son déterminisme, affirmer l’animalité de l’humanité, prétendre qu’un monde spirituel existe objectivement et même qu’un humain peut exister sans être assigné à une tâche utile ?

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Il faut juger Joan d’Ark, lui faire avouer son crime, lui faire comprendre que son ange n’est qu’une manifestation d’un trouble psychique ou la preuve d’une manipulation sophistiquée par les ennemis de la démocratie, il faut qu’elle consente à renoncer à elle-même. Nous assistons aux interrogatoires de Joan 304, plus feutrés que ceux que subit Jeanne d’Arc mais non moins hargneux : Vito 633 et Corolla 47 sont tout à la fois intrigués, inquiets et furieux (les acteurs réussissent parfaitement à être tout à la fois tendus par l’épreuve et conformes à l’autorité bénigne qu’ils représentent). Ils veulent que Jeanne rentre dans le rang. Qu’ils l’accusent d’être folle (Vito) ou complice malgré elle d’ennemis inconnus (Corolla), la démarche est la même : elle doit abjurer, reconnaître que ce qui la meut est un mensonge, elle doit abdiquer sa volonté et sa liberté pour réintégrer la loi commune, celle du marché qui a réglé le monde comme on organise une usine. [...]

Annie Ernaux ou l’apothéose de la prof de Lettres

Les profs de Lettres, les femmes du moins, vont pouvoir recommencer à rêver. Plus d’une, en 2017, s’était mise à regarder son meilleur élève de Première d’un autre œil, imaginant qu’elle pourrait l’épouser un jour et devenir première dame de France quelques années plus tard. 

En décernant leur prix à Annie Ernaux, les jurys du Nobel ont-ils voulu donner un peu d’espoir à toutes celles qui, comme la narratrice des Années ne donnent plus que « de vagues cours à des classes énervées » ? Le message serait simple : écrivez, vous pourrez arrêter d’enseigner et vous consacrer entièrement aux Lettres. Pourtant, sans s’en rendre compte, Annie Ernaux a fait l’inverse : depuis qu’elle a cessé d’enseigner pour écrire, elle a renoncé à la littérature, tout en devenant plus prof que jamais. Prof, elle est et elle reste, ce qui ne serait pas honteux si cela ne nuisait pas tant à ses textes.…

[Opéra] Au-dessous du volcan
Souvent étiqueté « opéra-bouffe », la Cenerentola de Rossini est en réalité un « mélodrame joyeux », où la veine sentimentale le dispute à la verve comique, avec une fraîcheur et une vivacité irrésistibles. La production de Guillaume Gallienne au Palais Garnier, créée en 2017, penche – trop – du côté sérieux. Eh oui, la vedette de la Comédie Française et du cinéma d’autofiction s’est essayée à l’opéra, puisant dans ses souvenirs napolitains et dans l’étymologie du rôle-titre. Tout se passe devant les murs rouge ocre d’un palais délabré, à moitié submergé par les cendres, vestige ou prémonition d’une catastrophe qui, à l’instar d’une puissance volcanique, secoue le destin de Cendrillon, la délivrant de l’humiliation au prix de l’innocence. [...]
Affaire Briot-Grappe : quand une accusation d’agression vaut condamnation

Avant d’écrire cet article et de m’exposer en traitant ce genre de sujets, j’ai longuement hésité. J’avais également peur, je l’avoue, des conséquences. Ce qui m’a décidé, c’est le silence ayant suivi la conclusion de cette affaire et les implications désastreuses pour l’artiste incriminé. Et enfin parce que comme l’a dit un grand personnage de notre littérature, « on n’abdique pas l’honneur d’être une cible ».

J’avais vaguement suivi l’affaire Briot-Grappe, comme j’ai vaguement suivi tout le maelström #MeToo. Pas par manque d’intérêt mais parce que la surdose d’information tue l’information au point que démêler le vrai du faux devient impossible et surtout – chose plus gênante – secondaire.

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Aujourd’hui, un chanteur de grand talent, Boris Grappe, a sa carrière brisée parce qu’un tribunal médiatique, bien silencieux aujourd’hui, l’a condamné en première instance dans un système juridique où il n’y a pas d’appel.…

[Cinéma] Novembre : juste et fade
En dix ans, Cédric Jimenez s’est construit une solide filmographie : quatre films – dont les excellents Bac Nord (2020) et HHhH (2017) – quatre genres bien différents, mais avec toujours ce souci d’un cinéma à la fois exigeant et populaire. Avec Novembre, il nous plonge au cœur de l’anti-terrorisme pendant les cinq jours d’enquête qui ont suivi les attentats du 13 novembre. Le cinéaste français a bossé son sujet et maîtrise l’espace et son cadre : filature, interrogatoire, course-poursuite, tout se révèle toujours aussi limpide. [...]
[Cinéma] Une Femme de notre temps : la fliquette était presque parfaite
Une flic incorruptible et « autrice » célébrée se découvre cocue alors qu'elle ressasse la mort de sa sœur. La conjonction de ces deux traumatismes la fait dévier de sa ligne. À la faveur du petit succès de Mes provinciales, le nouveau Jean Paul Civeyrac bénéficie pour la première fois d'une production de prestige, Sophie Marceau oblige. [...]
[Cinéma] Tori et Lokita : dealers de bonne conscience
Parvenus à la sénescence ultime de leur art, il est temps pour les Dardenne de rendre hommage, avec Tori et Lokita, au plus beau film du monde, L’Intendant Sansho (1954) de Kenji Mizoguchi. Mais là où le cinéaste japonais, usant d’un conte médiéval, atteignait l’universel par l’ampleur du regard, les frères belges, en l’ancrant dans le contemporain, n’obtiennent que de l’abstraction. La mécanique des déplacements remplace l’écriture et les personnages n’existent pas. [...]
Éditorial culture d’octobre : Changement de régime

Que se joue-t-il ? Voici une question que l’on peut se poser devant un programme théâtral comme en considérant sa propre existence un soir d’automne, en fumant une cigarette (je ne fume plus que dans mes éditos), et qui résume en soi, non seulement le contenu d’une rubrique culturelle, mais toutes les raisons pour lesquelles on lit, on pense, on prie ou l’on débat ivre jusqu’à quatre heures, même au cours d’un mois sobre comme octobre, afin de comprendre notre rôle, la raison de la tension, l’issue possible. L’art sert à ça, comprendre et sentir tout ce qui se joue, parce que d’une manière générale, nous avons tendance à flotter à côté de l’existence, à nous laisser absorber par des nécessités triviales, détourner du drame. À défaut d’une arme pointée sur soi, regarder en face le cœur tragique des choses demande beaucoup de détours.

À défaut d’une arme pointée sur soi, regarder en face le cœur tragique des choses demande beaucoup de détours

Que se joue-t-il ?…

L’Incorrect

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