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Éditorial culture de septembre : Rentrée dans le rang

Le numéro 56 est disponible depuis ce matin en kiosque, par abonnement, et à la demande sur notre site. Voici l'éditorial culture, par Romaric Sangars.

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© Georgi Kalaydzhiev – Unsplash

La tendance de cette rentrée ? Des romans sans style peignés dans le sens de l’idéologie par palettes entières. Sur les sites des éditeurs, les argumentaires se ressemblent, souvent interchangeables, rejoignant toujours les mêmes thèmes. À ce titre, les éditions du Seuil, qui publient, ou publièrent, par ailleurs, des écrivains audacieux ou de grande tenue, se montrent d’une exemplarité idéologique effrayante. Adrien Genoudet évoque le souvenir d’un ancien maquisard, Kaouther Adimi met en scène des Algériens durant la Seconde Guerre mondiale et dans la période qui suit, Kinga Wyrzykowska, nous offre une fable qui « porte un regard d’une grande finesse sur le climat social et la peur de l’autre »,Diaty Diallo nous présente une bande de potes de cité et « le harcèlement policier qu’ils subissent quotidiennement »,Nadia Yala Kisukidi, spécialiste des études postcoloniales défend son premier roman, quand Cloé Korman donne un récit « des traces concrètes de Vichy dans la France d’aujourd’hui ». À part l’excellent David Lopez et quelques écrivains étrangers dispensés de contribuer aux névroses nationales, il faut avouer que le panorama narratif est aussi restreint que les origines de ces écrivains sont diverses. La France se résume à sa honte ou son ambivalence héritée de la Seconde Guerre mondiale et l’Afrique peut nous sauver. Cette perspective résumait déjà, globalement, la production cinématographique nationale. Les noms sur les couvertures n’ont jamais été aussi exotiques, le contenu n’a jamais été aussi formaté, tant sur le fond que sur la forme, plate, évidente, pauvre, immédiatement traductible en globish. En tant qu’écrivains, il n’y a que leurs prénoms qui soient originaux.

Et qu’est-ce qu’on s’emmerde avec ces petites filles bien peignées venues nous faire la morale, tous ces émules d’Édouard Louis qui relèguent la littérature à un département de la sociologie et qui n’écrivent que pour cafter

En 1932, il y a quatre-vingt-dix ans, la rentrée, c’était Céline, Breton, Artaud, Aymé, Mauriac, Simenon, alors, certes, on restait trop entre mâles blancs, mais quelle variété dans le génie !De l’irruption de la langue survoltée de Céline aux visions fascinantes de Breton en passant par les sublimes vociférations d’Artaud, jusqu’au gris subtil de Simenon et les élégantes prestidigitations d’Aymé. Et quel fracas dans les perspectives ! Des anars exaspérés ou indolents, des catholiques, des communistes, des illuminés complets ou des conservateurs désabusés ; de grands fauves aux griffes tranchantes, aux pupilles de feu, aux fourrures insolites, qui semblent appartenir à une ère révolue où il n’était pas interdit de rugir, de blesser ou de renverser le monde. Que leur règne semble lointain, aujourd’hui ! Et qu’est-ce qu’on s’emmerde avec ces petites filles bien peignées venues nous faire la morale, tous ces émules d’Édouard Louis qui relèguent la littérature à un département de la sociologie et qui n’écrivent que pour cafter : c’est la faute à papa, à l’État, aux voisins, à la France, à Néandertal ou à Charlie Chaplin ; des récits sous forme de procès-verbaux ou de petites fables humanistes qui vous donnent des envies d’attentats, des bouffées de misanthropie, que toutes les forêts brûlent plutôt qu’elles servent à ça.

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Et c’est dans un tel contexte de formatage idéologique général, qu’un écrivain inconnu comme Alexis Ragougneau et qu’un écrivain trop connu comme Christophe Ono-Dit-Biot finissent par pondre le même roman.Les clichés s’accumulent, se partagent, colonisent les imaginaires. Et l’on joue avec le fantasme d’un État populiste et fascistoïde qui viendrait persécuter tous ceux qui ne pensent pas en rang, comme s’ils n’étaient pas, eux, les premiers à le faire avec leurs romans jumeaux, des pastiches de 1984 qui crient au grand méchant loup depuis le ventre de l’ours où, il est vrai, il n’est pas évident d’y voir très clair. La plupart des écrivains et des éditeurs français n’ont visiblement pas besoin d’un régime autoritaire pour marcher au pas, le suivisme, la docilité et l’opportunisme suffisent amplement au maintien du rythme. Quant à nous (moi et je ne sais qui), ce n’est pas que nous regrettons d’autres types d’enrôlements, au contraire, simplement, nous avons la nostalgie des grands fauves.


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