Votre livre Fortissima, paru en France en 2022, est une galerie de portraits de femmes musiciennes. On a plutôt l’habitude d’entendre des femmes de gauche sur ce thème…
Justement ! Je veux rééquilibrer l’engagement féministe, trop longtemps marqué d’une étiquette idéologique. Ce n’est pas un sujet de tel ou tel camp, cela appartient à tout le monde : les femmes doivent avoir les mêmes chances et les mêmes traitements que leurs collègues masculins. Y compris dans le milieu de la musique, où domine la mentalité de l’homme seul aux commandes. Dans ce livre j’ai réuni les histoires de seize musiciennes, que je qualifie de « rebelles », car elles m’ont appris le courage de se frayer un chemin dans la musique en étant femme. Des compositrices ou interprètes encore trop peu connues.
Vous avez également publié l’an dernier, en Italie : L’Ora di musica. Pourquoi écrire autant quand on a un agenda aussi rempli que le vôtre ?
C’est pour moi indispensable de partager mon amour pour la musique, de transmettre au public ce qui fait qu’elle nous nourrit et nous élève. Je vois la transmission comme une part essentielle de ma vocation pour la musique.
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Que faire pour rapprocher les gens de la musique dite « classique » ?
Il faut montrer que ce répertoire n’est pas réservé à un public averti. Tous ces chefs- d’œuvre que nous ont légués les grands compositeurs n’ont rien d’intimidant : ils nous demandent juste de les écouter, de les aimer. Pour ce faire, on doit sortir d’une pratique aseptisée de la musique, lutter contre la « technocratie » et remettre à la première place l’expression. Notre époque cherche une perfection froide, ce qui n’est pas humain. Une Maria Callas aujourd’hui ne passerait pas les concours de chant, à cause de sa technique non standard. Mais la musique, comme tout art, est une forme de communication. Et c’est d’autant plus vrai pour l’opéra, qui doit entraîner le spectateur dans une catharsis et pas seulement l’éblouir de perfection technique. Donc, d’abord l’expression, l’émotion, la personnalité de l’artiste. Ensuite la technique, qui est certes nécessaire mais peut s’acquérir par le travail.
Comment en êtes-vous arrivée à la direction d’orchestre ?
Ma porte d’entrée dans la musique a été la danse, quand j’étais enfant. Puis j’ai étudié le piano, ensuite la direction d’orchestre au conservatoire de Milan, que j’ai intégré après un premier échec au concours d’entrée.
Le conservatoire de Milan est une institution redoutable et mythique, ayant formé, entre autres, votre compositeur fétiche…
Puccini ! Je viens de la même ville que lui, Lucques, et j’ai une affinité spéciale avec sa musique, que je dirige toujours avec une joie immense. Je trouve son langage incroyable : la construction, le rythme narratif, la gestion du temps ont quelque chose de presque cinématographique. Tout est calibré sur l’action au millimètre près. Personne avant lui n’avait atteint une telle efficacité dans le théâtre lyrique. Sa fluidité, son naturel en font le compositeur idéal pour les novices.
C’est avec l’un de ses chefs- d’œuvre, Madame Butterfly, que vous avez faits vos débuts en France, en février 2021.
J’ai été ravie de travailler en France, grâce à Paul-Emile Fourny, directeur artistique de l’Opéra de Metz. J’avais collaboré avec lui pour une production italienne, puis il m’a invitée à diriger cette production de Madame Butterfly, à huis clos à cause de la pandémie. C’est là qu’un autre directeur artistique est venu m’écouter, a aimé ce que je faisais et m’a proposé une production de La Sonnambula de Bellini, qui a fait le tour de plusieurs théâtres français entre 2022 et 2023. J’ai été frappée par cette preuve de méritocratie : j’y suis arrivée sans l’intermédiaire d’une agence, sur proposition directe des responsables artistiques. Ensuite on m’a laissé tout le temps de bien préparer le spectacle, avec un soutien comme je rêve d’en avoir en Italie.
Pourtant, à Limoges, vous avez subi une contestation à cause de votre lien avec le gouvernement de Giorgia Meloni. Que s’est-il passé ?
Rien d’aussi grave qu’une certaine presse l’a laissé entendre. Ce n’était qu’une poignée de personnes réunies sur le parvis du théâtre, avant le spectacle, en train de chanter « Bella ciao ». Moins intimidant que pittoresque…
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Reviendrez-vous donc en France ?
Bien sûr, c’est déjà prévu. Je serai à Avignon en octobre, pour un gala lyrico- symphonique, puis à Nice tout le mois de décembre pour Giselle et le concert du nouvel an. Une production du Barbier de Séville est également prévue à Nice en 2025. J’aime la France, où la situation professionnelle des musiciens est bien meilleure qu’en Italie. Ils sont mieux considérés, mieux respectés, mieux protégés par le cadre légal, grâce au statut d’intermittent du spectacle, qui n’existe pas en Italie. C’est important de garantir la dignité d’un travail qui par sa nature ne peut être régulier. J’aimerais m’inspirer de ce modèle pour améliorer les conditions des musiciens italiens. C’est grâce à eux que vivent les institutions musicales.
En effet, depuis six mois, vous avez aussi une mission publique : conseillère du ministre de la Culture en charge de la musique. Qu’aimeriez-vous voir réalisé au cours de ce mandat ?
Je ferai tout pour sensibiliser les décideurs à la situation fragile des musiciens. Il faut redéfinir le statut des artistes et renégocier le contrat national du travail, à l’arrêt depuis plus de vingt ans : quelle ironie que cela revienne à un gouvernement de droite ! Mais il faut aussi radicalement changer la gestion des financements publics, qui sont déjà importants mais pas encadrés dans une stratégie managériale. Non seulement pour les faire fructifier, mais aussi pour permettre à tous les territoires d’en bénéficier : je rêve qu’en Italie, comme c’est le cas en Allemagne, chaque ville, grande ou petite, puisse avoir un théâtre et un orchestre accessibles à tout le monde. Et je ne parle pas de la manière d’enseigner la musique, dès l’école primaire, qu’il faut complètement réformer.
Cela vous semble-t-il réaliste ?
Je suis consciente de devoir affronter un vieil immobilisme, mais je vais y consacrer toute l’énergie nécessaire. L’Italie ne porte pas assez d’attention à la culture, et c’est dommage, car nous avons un patrimoine immense, que le monde entier nous envie. C’est aussi pour cela que j’écris des livres, que je donne des conférences : pour pousser le grand public à reconnaître quels trésors se cachent dans un langage, celui de la musique classique, tout sauf dépassé. Et pour cela il faut certes le rendre plus accessible, mais aussi élever le niveau de connaissance du public.
Depuis quelques années, on organise, en France, un concours intitulé « La Maestra », mettant à l’honneur des femmes cheffes d’orchestre. Tenez-vous toujours à vous faire appeler « Maestro » ?
D’abord le mot « maestra » m’évoque tout autre métier, celui d’institutrice. Puis, surtout, je crois que la seule façon de vous rendre vraiment honneur, en tant que musicienne, c’est de vous traiter d’égal à égal. Je veux être « un » chef parmi d’autres, souvent des hommes. Cela a malheureusement été trop rarement le cas pour moi, dans un milieu où les préjugés et le favoritisme règnent en maîtres.
N’est-ce pas aussi à cause de vos convictions ?
Souvent, j’ai eu une attitude anticonformiste vis-à-vis du milieu musical, en refusant ses codes, ses orientations. Je n’ai jamais caché mon attachement aux valeurs héritées de ma famille, et je l’ai payé. On vous flaire tout de suite quand vous pensez différemment, ce qui rend beaucoup plus difficile d’évoluer dans ce milieu. Je me sentais regardée d’un œil sceptique ou méfiant, voire méprisant. J’ai connu les refus, les appels au compte- goutte, j’ai accepté de passer derrière les « alignés ». Il n’a pas suffi de faire mes preuves pour avoir les mêmes opportunités. Mais je ne veux pas me plaindre. Je poursuis mon travail et je prends des engagements basés sur le mérite. C’est ce que m’ont appris mes parents, auxquels ce livre est dédié. Ce sont eux qui ont façonné en moi l’esprit critique, le libre arbitre, le courage d’assumer mes idées sans me conformer aux attentes d’autrui, de refuser cette pensée unique qui s’impose tout autour. Exactement comme l’ont fait ces femmes « rebelles » dont je parle dans le livre.
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Vous consacrez un chapitre particulièrement touchant à Hildegarde de Bingen, la grande mystique allemande du xiie siècle. Est-ce votre modèle de femme ?
J’avoue être tombée sous le charme de cette personnalité hors norme. Dès que j’ai découvert sa vie, j’ai voulu tout savoir de cette femme extraordinaire, capable d’affronter un empereur, Frédéric Barberousse, pour lui reprocher avec vigueur sa politique anticléricale. Une pharmacienne, guérisseuse et gynécologue avec un rapport au corps absolument inédit pour l’époque. Une mère abbesse qui enjoignait à ses nonnes de se faire belles, de soigner leur corps pour leur époux, le Christ. Depuis la cellule d’un couvent, au Moyen Âge, Hildegarde offre à notre époque un modèle puissant de fidélité à sa nature de femme, à sa vocation humaine et surnaturelle. Un modèle pour évoluer dans un monde souvent hostile, sans renoncer à être entièrement femme, au sens le plus noble et authentique.





