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[Cinéma] L’enlèvement : pie l’impie

Il manquait à la mode transfuge celui de la transition de religion, c’est chose faite avec L’Enlèvement de Marco Bellocchio. En 1858, un enfant de famille nombreuse est soustrait à sa famille juive au prétexte qu’il a été baptisé secrètement par une domestique. L’Eglise décide d’en faire un catholique de démonstration. « Un Pie IX aux allures de psychopathe tient en respect une armée de sous-fifres gluants. ». Un gothique pompier de pure surface convoque des vapeurs d’opéras et de mélodrames, en sabotant la force du sujet. Celle-ci transparaît dans les coupures de presse d’époque, gadgétisées en petits films d’animation.

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Un surdécoupage pesant empêche les scènes de prendre, autrement que par une gelée orchestrale assommante, et les rituels d’humiliation se succèdent sur fond de la construction de l’unité italienne. Reste l’illisibilité du héros, seul élément un peu intrigant mais qui ne saurait sauver le film.…

The Killer : Fluide glacial

Des techniciens de surface de la Grande Forme Hollywoodienne contemporaine, David Fincher est le plus lisse et le moins adhérent. Pas de prolifération millimétrée (Wes Anderson) ou pseudo-psychédélique (Paul Thomas Anderson), pas de boursouflure à la louche (Damien Chazelle) ou mise au carré du concept (Christopher Nolan). De l’autoroute, du fluide et du glacial. Fincher, c’est un peu le Vigor des cinéastes américains, la puissance industrielle au service de vos toiles plutôt que de vos sols. 175 millions de dollars ont été engloutis dans la lessiveuse The Killer grâce à la manne Netflix. Il en ressort une série B programmatique qui se hausserait du col, aussi originale qu’une visite au lavomatic.

Un tueur rate un contrat (il abat une putain SM en lieu et place de son client) ; le commanditaire décide de le « canceller » pour de bon et fait du mal à sa bien-aimée dans leur havre de paix dominicain ; notre héros vraiment pas content se souvient des films de Charles Bronson qu’il a vu enfant et zigouille à peu près toute personne impliquée dans cette infamie.…

Le prix Huguenin remis à Jean-Pierre Montal pour Leur Chamade

Hier, mardi 7 novembre 2023, dans le cadre élégant de l’Hôtel Swan, sanctuaire proustien, fut remis le deuxième prix Jean-René Huguenin par les soins de l’écrivain-corsaire Maxime Dalle et de l’acteur vif-argent Pierre Arditi. 

C’est le beau roman de Jean-Pierre Montal (Leur Chamade, Séguier) dont les nombreuses qualités ont été vantées ce printemps dans les pages de L’Incorrect, qui fut honoré par ce prix chic et underground. 

Bravo à lui, donc, et bon vent à tous les héritiers secrets du grand Huguenin.


Éditorial de Romaric Sangars : Mille fictions, un seul script

C’est Bernard Quiriny qui a fait porter mon attention sur cette polémique minime, mais significative, au sujet du premier roman de Julie Héraclès, Vous ne connaissez rien de moi, publié chez Lattès en cette rentrée. Rétrospectivement, c’était Héraclès qui semblait ne rien connaître de son héroïne, ou plutôt faire comme si elle n’en connaissait rien. En effet, celle-ci, dans son roman, donnait la parole à la « tondue de Chartres », une femme photographiée par Robert Capa en août 44, son bébé dans les bras, crâne rasé, croix gammée au front et escortée par des policiers et une foule qu’on n’imagine pas franchement compatissante. Dans son livre, le lecteur la découvrait hésitante, peu politisée, copine avec des juives, seulement tombée amoureuse d’un bel officier allemand par hasard.

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Et la foule d’humilier une innocente et l’autrice de sauver son honneur, incarnant la vérité littéraire contre la rumeur publique et les raccourcis des circonstances.…

[BD] Madeleine résistante : antigone en hiver

Madeleine Riffaud, née en 1924, est résistante, communiste tendance ouvriériste, anticolonialiste et poète… On peut détester tout ce qu’elle a pensé et fait après la guerre, il faut reconnaître qu’entre viol à 16 ans, tuberculose, Résistance, torture et militantisme tragique, elle a été forgée quatre ans durant sur une telle enclume qu’elle ne pouvait que devenir ce bloc de volonté tendue vers la justice – et aveuglée par ses amitiés. Depuis 2021, où parait La Rose dégoupillée, premier tome de son autobiographie en bande dessinée, elle se raconte à la première personne (et en voix off), grâce à Jean-David Morvan, qui scénarise ses souvenirs avec un sens parfait du récit, et Dominique Bertail, dont les camaïeux de bleu et le goût de la reconstitution minutieuse font merveille. Nous sommes plongés au cœur d’une vie faite de missions minuscules ou de grands sabotages, d’assassinats plus ou moins planifiés et de longues attentes dans un Paris enneigé, exact mais irréel : toute la ville paraît se développer autour de l’héroïne, petite Antigone n’acceptant rien comme le montre son visage, régulièrement cadré en gros plan, y compris pour son passage à tabac par la Gestapo.…

Qui mais qui ? Slowdive

En essayant de collecter des anecdotes croustillantes à propos de Slowdive, je me suis vite rendu compte qu’il n’y en avait pas. Ce n’est pas si courant dans cet univers fait d’excès et de crises d’adolescence éternelles. La plupart du temps, lorsque je rédige ces portraits, je peux compter sur quelques bâtons de dynamite qui égaient la biographie. Concernant Slowdive, il fallait se rendre à l’évidence : s’ils sont bien un groupe rock, ils n’ont pourtant pas fait parler d’eux pour autre chose que leur musique. Et c’est (parfois) très bien ainsi. Le groupe se forme en 1989 dans la ville de Reading (aujourd’hui plus connue pour son festival de musique que pour son abbaye en ruines fondée par Henri 1er d’Angleterre) autour de Rachel Goswell et Neil Halstead. Tous deux chantent. L’une d’une voix angélique ; l’autre d’une voix voilée. Rapidement, trois autres musiciens les rejoignent. Le grunge, avec Nirvana en tête, a déclenché un tsunami de l’autre côté de l’Atlantique.…

Les critiques musicales d’octobre

Retour en demi-teinte

ATTA, SIGUR RÓS, BMG, 15,99 €

Il aura fallu dix ans. Dix ans au groupe légendaire Sigur Rós pour pondre Atta, arlésienne du rock atmosphérique à tendance dream pop. L’at- tente en valait-elle la chandelle ? Dissipons d’ores et déjà le doute : pas vraiment. En se séparant de son batteur (pour des raisons plus ou moins scabreuses qu’on se gardera d’exposer ici (Il a été accusé de viols par une peintre américaine – ndlrec) et en réintégrant son ancien claviériste Kjartan Sveinsson, le chanteur et guitariste Jon Bor Birgisson, maître d’œuvre du projet, s’est vraisemblablement posé la question de la continuité. Si les dernières pro- ductions du groupe avaient entamé une certaine mue artistique, avec l’introduction d’expérimentations électro-acoustiques ou encore cette sublime tentative folk que fut l’album Odin’s Raven Magic, ici le groupe semble vouloir revenir en terrain connu, comme l’atteste d’ailleurs son titre: «Huit», en islandais.…

Gérard de Villiers : Prince des espions

Allez prince Malko, enfilez une dernière fois votre costume d’alpaga, et glissez-y bien votre pistolet extra-plat, nous embarquons pour une ultime mission, la plus périlleuse de votre longue carrière, celle de vous rendre hommage. Son Altesse Sérénissime -SAS- l’a bien méritée, dix ans après. Il y a tout juste une décennie, le 31 octobre 2013, s’éteignait à 83 ans Gérard de Villiers des suites d’un cancer du pancréas. Vilain Halloween. Le père des romans d’espionnage SAS venait de publier le numéro 200 de la série au début du mois. Depuis 1965 et SAS à Istanbul, au rythme de quatre opus par an, les aventures du prince autrichien Malko Linge, barbouze de luxe de la CIA envoyée aux quatre coins globe pour tirer le monde libre des plus diaboliques traquenards, se rangeaient discrètement dans les bibliothèques des Français, bien cachées par les lourds volumes de Balzac. SAS, c’est un des plus grands succès de l’histoire éditoriale du pays, plus de cent millions d’exemplaires vendus, mais si vous évoquiez les trois lettres en dîner, pas un invité qui n’affiche une petite moue méprisante : « Vous savez, la littérature de gare, très peu pour moi… »

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