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Adrian Vermeule : « Les droits doivent être ordonnés au bien commun »
En quoi le « progressisme » de gauche et l’« originalisme » de droite sont-ils deux positions juridiques intenables ? Les « conservateurs » américains ne sont que des libéraux de droite, se concentrant davantage sur la liberté économique, tandis que les « progressistes » de gauche, eux aussi libéraux, se concentrent sur la liberté sexuelle. Dans le débat juridique, l’« originalisme » de la droite et le « progressisme » de la gauche ne sont que des variantes de la théorie libérale parce qu’ils partagent une hypothèse fondamentale du positivisme juridique : toute loi est créée par la volonté humaine. Certes, les deux situent différemment la volonté légitime : pour l’originalité, c’est la volonté des rédacteurs de la Constitution, alors que pour le progressiste, c’est la volonté toujours changeante des forces du progrès. Tous deux nient toutefois l’existence d’un ordre rationnel objectif du droit, telle que la loi naturelle, existant indépendamment de la volonté humaine. Ironiquement, cette conception positiviste n’est pas du tout celle des Américains du XVIIIè siècle, qui croyaient beaucoup à un ordre rationnel objectif du droit. Ainsi les « originalistes » se réfutent-ils eux-mêmes sans le vouloir puisque la conception originelle du droit était à l’opposé de celle qu’ils défendent. [...]
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Les sans-grade de mai 68
Rengorgé, criard, pontifiant, voilà plus d’un demi-siècle que le soixante-huitard assomme avec ses petits faits d’armes et sa menue sagesse. Au point de figurer en repoussoir absolu. Hélas, au détriment de la vérité historique, car, pendant des décennies, les seules voix autorisées à parler des « évènements » furent celles des Cohn-Bendit et autres Goupil, qui imposèrent leur vision très parisienne, réduisant les activistes de province au rôle de figurants, faisant oublier les grèves ouvrières, forgeant le lieu commun d’un chahut de jeunes bourgeois empressés de se déniaiser avant d’embrasser leurs belles carrières. Le sociologue Erik Neveu veut restituer aux évènements leur complexité en donnant la parole à la piétaille et aux sans-grade de mai 68. Pour cela, il mène son enquête, sollicitant auprès de soixante-dix activistes bretons, moins représentatifs que « symptomatiques », des « récits de vie ». Pourquoi la Bretagne ? Parce que dans cette région tardivement modernisée, les mutations sociales firent sentir leurs effets de manière plus brutale qu’ailleurs, ce qui en fait un excellent poste d’observation. [...]
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Le pari de Rod Dreher
Si les États-Unis sont devenus le laboratoire à idées folles de l’Occident, ils n’en sont pas moins le quartier général de la résistance. Nous n’avons à l’esprit l’image d’une insupérable « marée woke » qu’à cause de nos œillères – les réseaux sociaux et l’américanisation portée par Hollywood et les multinationales. Mais la bataille fait rage, toujours ; elle n’est ni perdue, ni gagnée. Et des figures militantes et combattantes, nombreuses – et plus ou moins sympathiques – témoignent de la fécondité américaine en produisant un véritable arsenal d’arguments et contre-arguments, et en élaborant, livre après livre, une défense et illustration du conservatisme. [...]
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Patrick Deneen : « Nous assistons aux prémices de la fin de l’ordre libéral »
En quoi la conception libérale de la liberté a-t-elle renversé la liberté classique ? La liberté classique était pensée comme condition de l’autonomie, obtenue par la culture des vertus et de la discipline classiques puis chrétiennes. Il ne s’agissait pas de « faire ce que l’on voulait », mais plutôt de cultiver le type de caractère qui permet aux individus de faire ce qui est juste et bon. Cela exigeait un ordre politique, social, économique et religieux qui aidait les humains à s’autodiscipliner (notamment à domestiquer leurs instincts) pour devenir autonomes. C’est pourquoi la tradition classique et chrétienne, Platon comme saint Paul, considérait que l’incapacité ou le refus de discipliner ces éléments inférieurs de notre nature faisait de la personne quelqu’un d’« asservi ». La définition moderne de la liberté, issue de la théorie puis de la pratique libérales, renverse ces définitions. La liberté est définie par Hobbes et Locke (via la fiction de l’« état de nature ») comme la possibilité de faire ce que l’on veut, de disposer de soi-même et de ses biens comme on l’entend. La liberté se définit comme l’absence de contraintes externes et internes. Parce que cette forme de liberté est destructrice, elle doit être limitée dans une certaine mesure par la loi ; mais parce que cette forme de liberté est conforme à notre nature, elle doit être célébrée et étendue dans la mesure du possible. [...]
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[Idées] Les menaces de la science politisée

Dans un premier tome – Greta a tué Einstein –, Jean-Paul Oury montrait comment l’écologisme, incarné par la jeune Greta Thunberg, était une sorte de foi dans une Nature déifiée, et visant en fait à démanteler tout ce qui fonde notre civilisation. Dans ce deuxième opus – Greta a ressuscité Einstein –, l’auteur montre que les tenants de cet écologisme très peu scientifique sont allés plus loin et utilisent maintenant la science comme argument d’autorité pour faire taire les récalcitrants. Le sous-titre décrit très bien cela : « La science entre les mains d’apprentis dictateurs. » Riche, documenté, argumenté et rigoureux, cet essai est à mettre entre toutes les mains pour comprendre notre époque, et ne pas se faire manipuler. Le schéma d’action de ces « prophètes » est toujours le même : susciter la peur devant des dangers plus ou moins avérés, abuser du principe de précaution pour empêcher tout progrès scientifique et technique (on ne peut jamais garantir qu’une technologie est sans risque), s’appuyer sur des idéologues déguisés en scientifiques pour faire taire toute discussion au nom du consensus.…

In God We Trust : vers un ordre postlibéral ?
Gladden Pappin est professeur de politique à l’Université de Dallas et chercheur invité au Mathias Corvinus Collegium de Budapest. On dit souvent qu’il n’existe pas de vraie droite aux États-Unis et que le conservatisme américain se réduirait à la défense du libéralisme – malgré les protestations de théoriciens comme Russell Kirk. Il faut dire que les États-Unis n’ont pas été épargnés par la trajectoire générale du libéralisme progressiste, et qu’ils sont même la source principale de ses développements les plus radicaux, souvent issus du monde des affaires que le Parti républicain a soutenu. Cette dernière décennie, il est toutefois devenu évident que le consensus « libéral conservateur » ou « libéral de droite » américain n’a rien conservé. La définition traditionnelle de la famille a été détruite, la propagande sexuelle s’est déchaînée sur les enfants, les industries ont déménagé en Chine et les présidents républicains ont mené des « guerres éternelles » qui ont écorné la crédibilité américaine. En réaction, la droite intellectuelle américaine a changé profondément en quelques années. Elle a commencé à construire un cadre intellectuel nouveau pour critiquer notre régime libéral, pour proposer aussi de nouvelles approches du droit et des politiques publiques afin de réorienter l’action de l’État en faveur de la préservation du mode de vie traditionnel. [...]
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Éditorial idées de mars : Times They Are a-Changing

Le moins que l’on puisse dire, depuis trois ans, c’est que l’époque se précipite. L’histoire revient sous la forme de catastrophes qu’on percevait comme à jamais bannies de la sphère occidentale. Épidémies, guerres de haute intensité menaçant de se mondialiser : en l’espace de quelques mois le monde a plus changé qu’en vingt ans, retrouvant ainsi la narration brutale qu’on croyait seulement circonscrite aux livres d’histoire. Ce faisant, l’humanité européenne a dû commencer à renoncer à ce qu’elle tenait pour acquis : la paix perpétuelle à peine dérangée par un terrorisme métastatique, le confort de la civilisation et la mort houellebecquienne que l’on goûte après une vie rationalisée par la jouissance et épuisée par l’ennui. Craignons donc qu’à l’avenir les choses empirent, que la violence s’impatronise, que le chaos devienne la norme, bref, comme le chantait Dylan, que les temps changent.

Nous pouvons le craindre et nous devons nous y préparer ; aussi, déjà, il faut commencer de se méfier des enchanteurs qui se parent du beau nom de réalistes, et qui ne sont que des cyniques ; qui disent que nous pourrions demeurer tranquilles, à l’abri de ce qui se trame ; que la guerre est atroce – en quoi ils ont raison, parce qu’elle l’est toujours – et que la paix est forcément bonne – ce qui est à moitié vrai, donc nécessairement faux.…

Antoine Blanc de Saint-Bonnet : apôtre de la douleur
Le XIXe siècle, on le sait, a une capacité à revenir sans cesse hanter notre modernité, en partie parce que c’est la matrice de notre histoire moderne. Le XIXe siècle à travers les âges, disait Philippe Muray : et effectivement, le XIXe semble avoir cette capacité à émarger dans le passé autant que dans le futur, à s’étoiler à travers le temps comme un rhizome de coïncidences fatales. Le XIXe, c’est surtout la matérialisation d’un monde « ignoblement futile et contingent » (Léon Bloy), porté sur des ailes de charogne. Autant de phénomènes quasiment irréversibles et contre lesquels s’élèvent quelques pourfendeurs de tropes, tous porteurs du legs contre-révolutionnaire maistrien : Barbey d’Aurevilly, ou Léon Bloy bien sûr, « l’homme couronné d’étrons ». On observe, au mitan de ce siècle, un retour en force du dolorisme, de la mystique, et les apparitions mariales qui se succèdent créent de véritables poches de contestation catholique radicale, s’élevant contre une élite cléricale jugée molle et avinée. Lyon, ancienne capitale de la Gaule, évêché du grand saint Irénée qui combattit l’hérésie gnostique, « ville aux deux fleuves » et haut lieu de l’occultisme pendant la Renaissance, sera le théâtre privilégié, depuis le dernier tiers du XVIIIe jusqu’à 1850, d’une véritable « école mystique » qui agrège traditionalisme et spéculations métaphysiques. Un réveil catholique qui prend des atours parfois mystérieux, et dont Blanc de Saint-Bonnet n’est pas la moindre des apparitions météoriques. [...]
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