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Vous suivez depuis longtemps la Russie de Poutine. Nombre d’observateurs français divergent lorsqu'ils s'aventurent à esquisser un portrait du maître du Kremlin. Ainsi, Hubert Védrine ou Emmanuel Macron ont pu dire de lui qu’il avait « changé ». Pensez-vous que la guerre d’Ukraine soit le témoignage de l’apparition d’un Vladimir Poutine différent ou la révélation d’un déni occidental devant la vraie nature de ce régime ?
Je pense que Vladimir Poutine et son régime mettent aujourd’hui à nu leur vrai visage. Les masques sont tombés sur les ressorts permanents du personnage et de son pouvoir, sa nature profonde. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu une évolution de Vladimir Poutine au cours du temps. Vingt-deux ans d’un pouvoir sans partage, cela change évidemment les choses, cela laisse des traces ! Prenons d’abord la question de la nature du pouvoir russe actuel et des ressorts de l’action de Poutine. Il ne faut jamais oublier de quelle organisation il est issu. C’est un ancien du KGB, bras armé de l’État totalitaire soviétique dont la culture a toujours été fondée sur la violence, le mensonge, la délation. C’est aussi un homme qui ne fait pas partie de l’élite de cette organisation mais de ses seconds couteaux, comme en ont témoigné certains de ses anciens camarades de promotion. Poutine n’avait pas été sélectionné pour rejoindre l’élite du renseignement extérieur malgré ses tentatives. Ce personnage de milieu très modeste, qui a grandi dans la rue de Léningrad – il a lui-même parlé de sa jeunesse comme celle «d’une petite frappe » dans ses mémoires – a d’abord été dans la police politique et le contre-espionnage avant d’obtenir un poste subalterne à Dresde dans les années 80, où il était directeur de la maison de l’amitié soviéto-allemande. Cela a aussi laissé des traces profondes sur sa mentalité.
Mais son monde, celui d’une URSS puissante, supposément invincible, bascule en 1989, quand le mur s’effondre sous ses yeux, et qu’il voit le peuple est-allemand prendre d’assaut l’immeuble de la Stasi locale, puis débouler dans le jardin de la représentation du KGB à Dresde. Il doit sortir pour les affronter et prétendre être un « traducteur » pour s’en tirer et les faire partir. Quand il repart dans la débâcle du retrait soviétique d’Europe de l’Est en février 1990, il est dans le camp des vaincus, et emporte avec lui un gigantesque ressentiment sur l’Histoire, un désir de revanche enfoui, qui 33 ans plus tard, entre aujourd’hui en résonance avec celui de millions de Russes à propos de l’Ukraine. Comme un effet boomerang collectif. Dans l’intermède, Poutine évolue dans la jungle d’une URSS qui s’effondre, mais où il apprend à se rattraper aux branches en s’intégrant aux équipes du réformateur démocrate Anatoli Sobtchak, dont il devient l’un des principaux collaborateurs. Il n’y apprend pas vraiment l’État de droit !
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Comme l’ont montré plusieurs experts du sujet – et notamment les russologues Fiona Hill et Karen Dawisha – s’il reste dans l’ombre, il devient un personnage absolument clé du dispositif local, dans les relations obscures et sulfureuses qui se nouent entre la mairie et un business russe totalement connecté au crime organisé, dans un Saint-Pétersbourg considéré à l’époque comme la ville la plus criminelle de Russie. Derrière la façade très présentable que projette le brillant Anatoli Sobtchak, l’histoire économique et politique de cette période à Saint-Pétersbourg, est semée de cadavres et de drames qu’on ignore largement en Occident. La culture de la violence y est omniprésente. C’est là que Poutine noue des liens avec une série d’anciens du KGB devenus hommes d’affaires et qu’il fera venir à Moscou pour gouverner à ses côtés. Quand Poutine est projeté au sommet du pouvoir en 1999-2000, un peu par hasard, il représente l’homme d’une sorte de pacte faustien entre le clan Eltsine des libéraux occidentalistes (ou de ce qu’il en reste en 1999, car le vieux président s’était en réalité peu à peu laissé manger par les oligarques et les forces de l’ancien système) et le clan des Services. [...]
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La société russe est-elle si favorable à Poutine qu’on le dit parfois ? Les oppositions officielles (communistes, LDPR de Jirinovski) sont-elles des oppositions contrôlées ?
Il y a deux questions en une ici. Sur la situation de la société russe, le tableau est complexe et malaisé à embrasser car on est dans un système dictatorial où les sondages sont par définition biaisés. Qui irait dire qu’il est contre Poutine ou contre la guerre aujourd’hui en Russie ? Très peu de gens ! Les sondages dits indépendants montrent toutefois qu’une proportion importante de la population soutient la guerre, et c’est, je crois, dû à une sorte de maladie collective russe, née à la fois du substrat orthodoxo-impérial dont nous avons parlé, mais aussi de tous les traumatismes du dernier siècle. La terreur, le mensonge, le traumatisme de l’effondrement à la fois du tsarisme puis du communisme, toutes ces catastrophes successives qui ont littéralement rendu la société « malade » et hantée par la peur. La propagande des 22 dernières années a également joué un rôle terrible pour malaxer les esprits. Beaucoup de Russes vivent dans un monde alternatif, comme Poutine, et croient vraiment que des nazis dominent l’Ukraine et la terrorisent. C’est orwellien. Le blanc est noir, le noir blanc, la vérité est le mensonge et vice versa. Un pourcentage non négligeable de la population a toutefois résisté à ce rouleau compresseur et est resté très informé grâce à internet (et quelques médias d’opposition récemment fermés).
Mais comment vont évoluer désormais les choses ? On peut craindre une répression croissante. C’est en tout cas ce qu’a annoncé Poutine en désignant « les nationaux traîtres », formule qui rappelle l’époque du stalinisme. Les élites libérales ont d’ailleurs fui en masse. Plus de 200000 russes auraient quitté la Russie en un mois. Quant aux partis dont vous parlez, ils sont totalement assujettis. Le LDPR avait été créé par le KGB dans les années 80. Pendant des années il était un peu un repoussoir destiné à dire tout haut ce qu’on n’osait encore penser, mais ses idées ultra nationalistes, sont maintenant mainstream…Quant aux communistes, ils ont été apprivoisés par le régime, alors qu’à la fin des années 90, c’était l’unique force d’opposition qui subsistait, alors que les libéraux avaient été boutés hors du spectre..
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Diriez-vous que nous avons collectivement minoré le danger qui pesait sur l'Ukraine depuis la première révolution orange et plus encore ces dernières années ? Jake Sullivan, conseiller américain à la sécurité nationale, affirmait en décembre 2021 que « si Vladimir Poutine veut que le futur Nord Stream 2 transporte du gaz, il ne prendra peut-être pas le risque d'envahir l'Ukraine ».
Nous avons assisté à un désastre de la pensée stratégique occidentale, qui malgré, tous les clignotants au rouge et les nombreux écrits des spécialistes, ont continué à croire à une modernisation russe qui mènerait à la démocratisation. Ils ont aussi tablé – souvenons-nous d’Obama – sur la faiblesse économique russe pour penser qu’elle ne représentait aucun danger. C’était une erreur majeure. Ils ont constamment sous-réagi aux actes de guerre russes, et notamment en 2014 au moment de l’annexion de la Crimée et de la guerre du Donbass. Jake Sullivan est le représentant typique d’une génération d’occidentaux qui pensent que leur rationalité est celle du reste du monde. Or ce n’est pas le cas. Comme c’est le cas pour les islamistes, le ressentiment anti-occidental, le mépris de ce que nous représentons, sont un puissant ressort d’action pour Poutine et les siens. Surtout, pour eux, le recours à la force est un élément central de la politique, alors que nous nous sommes persuadés depuis 1989 que la négociation pouvait tout régler ! [...]
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La pratique veut que l’Église donne son avis et son approbation sur le choix du président de la commission électorale. D’ailleurs, le poste a été occupé plusieurs fois par des prêtres. Mais cette année, le président Tshisékedi a réussi à imposer son homme. Est-ce un désaveu pour l’Église ?
Je ne vois pas en quoi ça pourrait être assimilé à un désaveu. Les évêques ne sont pas engagés dans une conquête du pouvoir et ne briguent donc pas de mandats politiques. L’Église fait le constat évident que la République démocratique du Congo est un pays immensément riche mais que la répartition de la richesse au profit de tous n’est pas équitable. Et pour cause, les systèmes politiques successifs n’ont pas mis l’homme congolais au cœur de la politique, au cœur des priorités, au cœur de leurs préoccupations premières. Le combat des évêques est de contribuer, en tant qu’acteurs de la société, à la consolidation de la démocratie pour que l’homme congolais profite des richesses de la terre où Dieu a voulu qu’il soit né. Le pape a été clair, en disant que l’Église ne doit pas se taire là où le peuple souffre.
L’Église craint-elle comme beaucoup de Congolais que la prochaine échéance n’ait pas lieu à bonne date ? [...]
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A l’heure où les canons tonnent en Ukraine, le renforcement de la mission européenne Althéa et le survol de la Bosnie-Herzégovine par des rafales de l’OTAN nous montrent le rôle stratégique de cette région d’Europe.
Depuis plusieurs années, la Bosnie-Herzégovine est l’objet de vives tensions politiques. En avril 2021, un scandale a fait revenir sur le devant de la scène la question nationale en Bosnie-Herzégovine. Janez Janša, Premier ministre de la Slovénie, profitait de son mandat de président de l’UE pour faire fuiter un « non paper » détonnant : un projet de démembrement de la Bosnie, avec la Srpska rattachée à la Serbie, la Herceg Bosna à la Croatie et les Musulmans bosniaques ne gardant que le centre du pays. Le 23 juillet 2021, un autre scandale éclatait : le Haut représentant de l’ONU, Mr Inzko, faisait promulguer une loi pénalisant la négation du crime de génocide. Cette loi veut empêcher la remise en cause du génocide de Srebrenica; mais elle vise surtout Milorad Dodik, Président de la Bosnie-Herzégovine, qui a toujours refusé, contrairement au Président de Serbie Aleksandar Vu?i?, de reconnaître le chiffre de 8000 morts. Il estime que cela remet en cause l’existence même de la Srpska. [...]

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Vous avez détaché deux équipes aux frontières de l’Ukraine, une en Moldavie et l’autre en Hongrie. Comment s’organisent-elles ?
Nous sommes arrivés il y a huit jours. Je dirige l’équipe basée en Moldavie, et François-Xavier Gicquel (directeur des opérations) dirige celle basée en Hongrie. Chaque équipe est composée de trois personnes. L’équipe en Hongrie mène des actions à et autour de Léopol (Lviv) et Kiev. Tandis que nous, depuis la Moldavie, nous rendons dans le Sud-ouest de l’Ukraine, à Odesse (Odessa) et ses environs.
Pourquoi vous être rendus sur place ?
Il est vrai que l’Ukraine ne fait pas partie de notre zone d’action habituelle (le Moyen et Proche-Orient, le Caucase et l’Afrique de l’Est), mais au vu de la situation humanitaire, nous avons estimé nécessaire de nous y rendre, ne serait-ce que pour évaluer les besoins. Ici en Moldavie, il y a 2,8 millions d’habitants pour 110 000 réfugiés ukrainiens. Vous imaginez ce que cela représente en matière de logistique pour accueillir cette population.
Les réfugiés sont-ils bien accueillis par la population moldave ?
Oui très bien. Le gouvernement a débloqué des moyens et tout est mis en œuvre pour qu’aucun Ukrainien ne dorme dehors. La population s’est naturellement mobilisée, il y a vraiment une belle réaction. Je vois beaucoup de volontaires notamment des jeunes, et des associations œuvrant dans divers domaines, qui se sont repositionnées afin d’aider les réfugiés. Les Ukrainiens sont accueillis partout où il y a de la place : dans les maisons de retraite, les paroisses, les hôtels, les orphelinats, les maisons de jeunes, les gymnases, etc. Et c’est heureux, car encore la semaine dernière, les températures étaient négatives. De ce que je sais, l’accueil est le même en Hongrie. [...]
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