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Alliance des populismes ou union des droites ?

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Publié le

24 septembre 2019

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Depuis le début de l’été, un conflit larvé oppose les tenants d’une alliance des « antilibéraux », rangés derrière le politologue Patrick Buisson aux partisans d’une union des droites, plutôt férus du personnage de Marion Maréchal. Récit et analyse d’une dissension idéologique et stratégique dont l’importance dépasse ses protagonistes.

 

 

« Tu en penses quoi ? – De quoi tu me parles ? – De l’article du Figaro ! – Quel article ? »

 

Une rumeur tenace veut qu’il ne se passe rien au mois d’août, erreur ! Même un 12 août, le Figaro paraît et il a au moins un lecteur, celui que, pas de pot, on a en ligne, alors qu’on est en train, au soleil de la terrasse d’un bistrot lot-et-garonnais, de feuilleter Aujourd’hui en France – Sud-Ouest est monopolisé par les autochtones –, lequel se demande si les voitures électriques sont aussi écolos qu’on le prétend et en arrive à la conclusion, avec les circonvolutions d’usage, qu’en fait non. On le savait déjà mais ça fait plaisir de voir le mythe écorné par la presse grand public.

 

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Ce n’est pas de l’extraction des minerais rares pour la confection des batteries desdits véhicules que mon interlocuteur veut m’entretenir. Le Figaro vient de publier un scoop sous le titre aguicheur : « Patrick Buisson et Marion Maréchal, les coulisses d’une rupture politique ». Heureusement qu’il y a « politique », sinon on aurait pu croire que Patrick et Marion avaient mis fin à une idylle jusqu’alors tenue cachée.

Que Marion et Patrick ont dîné ensemble au moins de juin, que ça s’est mal passé – le repas est qualifié de « houleux » –, que l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy a aussi dîné, la même semaine, avec Marine Le Pen, et que « la présidente du Rassemblement national a pu constater que non seulement l’essayiste jugeait “obsolète” la stratégie qu’il avait lui-même inspirée à sa nièce, mais qu’il adhérait désormais à la sienne », ce qui a au moins le mérite de nous apprendre qu’elle en a une.

Qu’apprend-on, dans ce papier qui, grâce à internet, va se propager et être abondamment commenté ? Que Marion et Patrick ont dîné ensemble au moins de juin, que ça s’est mal passé – le repas est qualifié de « houleux » –, que l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy a aussi dîné, la même semaine, avec Marine Le Pen, et que « la présidente du Rassemblement national a pu constater que non seulement l’essayiste jugeait “obsolète” la stratégie qu’il avait lui-même inspirée à sa nièce, mais qu’il adhérait désormais à la sienne », ce qui a au moins le mérite de nous apprendre qu’elle en a une. Et ? C’est tout, mais c’est suffisant pour que se propage l’idée que Marion Maréchal est désormais bien seule, puisque même Buisson l’a lâchée.

 

Le problème, c’est que pour qu’il y ait « rupture », il faut qu’il y ait eu épousailles, a minima fiançailles. Or, de part et d’autre, on s’y est toujours refusé. Aucun des deux ne l’a même jamais envisagé, en tout cas pas Marion, qui, dès la première rencontre avec celui qui était alors le patron de la chaîne Histoire, n’a pas été séduite. L’entretien avait été courtois, mais sans plus. Il n’est pas devenu son mentor, ni même son conseiller. Il n’y a donc pas « rupture », mais des désaccords politiques, dus à l’évolution de la pensée stratégique de Patrick Buisson depuis plus d’un an – et n’a été vraiment « houleux » qu’au moment où, Patrick Buisson se posant en « arbitre des élégances », Marion Maréchal lui a fait comprendre qu’il pouvait garder pour lui ses remarques quelque peu « old school ».

 

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Lorsque paraît, en 2016, La Cause du peuple (Perrin), l’essai de Patrick Buisson est sous-titré « L’histoire interdite de la présidence Sarkozy ». Un bandeau purement commercial, alors que l’ouvrage, majeur, est peut-être la plus importante réflexion sur la droite française – et sur ce qu’est la France – depuis 1937, l’année de parution de Mes idées politiques, de Charles Maurras. La réédition en collection de poche, en avril 2018, est dotée d’un nouveau bandeau : « Le livre refondateur de la droite ». Elle passe relativement inaperçue. Elle marque pourtant le tournant buissonien, par l’adjonction d’une préface où il résume clairement ce qui figurait déjà dans son livre mais nécessitait des efforts de lecture que tous n’avaient peut-être pas faits.

 

Ce qui était apparu comme un aspect de sa philosophie politique devient ainsi l’axe de lecture. L’axe du combat. L’axe de la « refondation ». Celui qu’il martèlera à la fin du printemps et au début de l’été 2019 dans une « séquence médiatique » qui le verra s’exprimer chez David Pujadas, sur LCI, sur le plateau d’Apolline de Malherbe, sur BFM TV, où il ne manquera pas de faire remarquer qu’il ne cesse de refuser les demandes d’entretiens et n’a accepté qu’après que BFM l’a sollicité trois fois, ou dans l’Opinion, à savoir que le clivage est aujourd’hui entre libéraux et antilibéraux, et que, pour faire simple, on ne peut être à la fois libéral et conservateur.

 

Dans cette préface, il écrit en effet : « Au moins, le phénomène Macron, en opérant la reconstitution de l’unité philosophique du libéralisme “en même temps” que la réunification politique des libéraux de droite et de gauche, est-il en passe de dissiper un long malentendu historique fondé depuis l’avènement de la monarchie de Juillet sur la volonté de concilier libéralisme et conservatisme, ou plus exactement sur l’erreur qui consiste à les croire conciliables ».

Il y a, pour lui, comme il le dira en juin dernier sur LCI, « une antinomie fondamentale entre la droite originelle » et le libéralisme : « La droite libérale, expliquait-il, est une droite qu’on peut appeler situationnelle. Elle est classée à droite, mais elle n’est pas ontologiquement de droite ».

Il poursuit en ces termes : « Avec la grande mutation du capitalisme impulsée par la financiarisation et la globalisation de l’économie, conservatisme et libéralisme apparaissent désormais dans une opposition radicale : celle du sacré et du marché, de l’enracinement et du nomadisme, du localisme et du cosmopolitisme, des communautés naturelles et des sociabilités contractuelles, des limites et du principe d’illimitation véritable moteur métaphysique incorporé à la logique libérale ».

 

Il y a, pour lui, comme il le dira en juin dernier sur LCI, « une antinomie fondamentale entre la droite originelle » et le libéralisme : « La droite libérale, expliquait-il, est une droite qu’on peut appeler situationnelle. Elle est classée à droite, mais elle n’est pas ontologiquement de droite ». Et de railler cette autre droite, représentée aux élections européennes par François-Xavier Bellamy, une droite « qui se débat entre un moi libéral et un surmoi conservateur, c’est-à-dire qui admet le libéralisme économique mais pas le libéralisme culturel et sociétal », alors que les deux ne font qu’un, et qu’en prime, électoralement, ça n’existe pas.

 

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Mais l’union des droites, alors, dont Patrick Buisson s’est fait le chantre et a été l’un des plus ardents artisans depuis le début des années 1980, soit durant près de quarante ans!? Quid du grand œuvre qu’il a tenté de bâtir durant toute sa vie ? Terminé ! « Totalement dépassé » ! Et d’asséner cet argument, stupéfiant dans la bouche de ce politologue d’ordinaire si averti : en 2007, le rapport de force entre l’UMP et le Front national était de trois à un( 30 % pour Nicolas Sarkozy, 10 % pour Jean-Marie Le Pen) ; aujourd’hui, il est encore de trois à un, mais en faveur du Rassemblement national.

Si Patrick Buisson a parfaitement raison d’un point de vue philosophique sur la nature insécable du libéralisme, on aimerait connaître la martingale qui permettra d’aller expliquer, à court terme – d’ici à 2022 –, à son assureur ou à son marchand de primeurs, qui demande juste qu’on lui baisse ses charges et qu’on cesse de l’enquiquiner avec de la paperasse, bref, qu’on le laisse travailler pour gagner sa vie, que le clivage se situe entre libéraux et antilibéraux et que, dans ce cadre, c’est le camp des antilibéraux qu’il doit rejoindre, lui qui pensait bêtement que c’était plutôt le camp d’en face, assimilé à celui des bureaucrates et des socialistes honnis !

« C’est un des travers de Patrick Buisson : il est sans nul doute le meilleur analyste mais lorsqu’il a une thèse à développer, il s’arrange toujours pour trouver des chiffres qui viennent corroborer ce qu’il veut prouver, et là c’est un cas typique », commente l’un de ceux qui ont eu à ferrailler contre lui. Lorsqu’il animait Politoscopie sur LCI, puis ensuite 100 % Politique, il n’avait de cesse de rappeler qu’on ne pouvait comparer que ce qui était comparable. Et pas, par exemple, une élection présidentielle… et une élection européenne. À suivre ce raisonnement – en se fondant sur les rapports de force des européennes pour en déduire des recompositions profondes du paysage politique français –, qu’aurait-il déduit du résultat des européennes de 2014 pour la présidentielle de 2017 ? Les listes de Marine Le Pen étaient arrivées en tête avec près de 25 % des suffrages, celles de l’UMP dépassaient les 20 %, le total des voix de gauche et du centre n’atteignait pas les 40 % de l’électorat (dont seulement 6,6 % pour le Front de gauche). Il est vrai que Jean-Luc Mélenchon n’avait pas encore fondé La France insoumise, qu’Emmanuel Macron n’était alors que l’obscur secrétaire général adjoint du cabinet du président de la République, et qu’on ne saurait non plus tout prévoir…

 

Si Patrick Buisson a parfaitement raison d’un point de vue philosophique sur la nature insécable du libéralisme, on aimerait connaître la martingale qui permettra d’aller expliquer, à court terme – d’ici à 2022 –, à son assureur ou à son marchand de primeurs, qui demande juste qu’on lui baisse ses charges et qu’on cesse de l’enquiquiner avec de la paperasse, bref, qu’on le laisse travailler pour gagner sa vie, que le clivage se situe entre libéraux et antilibéraux et que, dans ce cadre, c’est le camp des antilibéraux qu’il doit rejoindre, lui qui pensait bêtement que c’était plutôt le camp d’en face, assimilé à celui des bureaucrates et des socialistes honnis ! Patrick Buisson sait très bien que, par définition, la révolution culturelle ne peut qu’être longue, alors que le temps politique, lui, est de plus en plus court.

Fi de l’union des droites, donc, Patrick Buisson veut désormais réunir « les populistes de gauche et les populistes de droite », « les souverainistes de gauche et les souverainistes de droite ». L’historien qu’il est aussi rappelle que « cela a existé dans notre histoire », citant par exemple la révolte des canuts, en 1831.

Quant à dire que « l’union des droites est un projet obsolète », cela procède d’une autre de ses faiblesses, son tropisme franco-français. Il l’empêche de voir ce qui se passe en Suisse et comment, là-bas, tout près de chez nous, l’Union démocratique du centre, travaille, laboure, convainc ; il lui fait occulter totalement la réussite, électorale puis de gouvernement, de l’union des droites en Autriche (voir page 62) ; il lui fait méconnaître la réalité de l’improbable alliance, qui vient d’exploser, entre la Lega et le M5S en Italie. Français jusqu’au bout des ongles (c’est pour ça qu’on l’aime !), il n’intègre pas non plus dans sa réflexion, à la différence de Marion Maréchal – peut-être parce qu’elle est d’une autre génération, peut-être parce qu’elle voyage, elle, au-delà de Béziers ou d’Orange… – les questions géopolitiques et géostratégiques, qui ne se limitent pas aux liens historiques et aux affinités culturelles.

 

Lire aussi : Macron mis à nu

 

Fi de l’union des droites, donc, Patrick Buisson veut désormais réunir « les populistes de gauche et les populistes de droite », « les souverainistes de gauche et les souverainistes de droite ». L’historien qu’il est aussi rappelle que « cela a existé dans notre histoire », citant par exemple la révolte des canuts, en 1831. Certes, mais pour quel résultat ? Depuis quand l’alliance de circonstances entre contestataires de bords opposés débouche-t-elle sur une prise de pouvoir, et sur une prise de pouvoir durable et profitable à la nation ? Depuis l’accord de gouvernement entre la Lega et le Mouvement 5 Etoiles (humour) ? Depuis le mouvement des Gilets jaunes ? Ou plutôt jamais ?

 

« La base électorale [des] droites, affirme Buisson, est devenue […] très insuffisante pour servir d’axe stratégique à une reconquête du pouvoir ». Relisez : « La base électorale [des] droites, est devenue […] très insuffisante pour servir d’axe stratégique à une reconquête du pouvoir. » Et en 1969, cinq ans avant que François Mitterrand ne manque de peu l’élection à la présidence de la République face à Valéry Giscard d’Estaing, la « base électorale » des gauches, elle était de combien ? Cherchez pas : un quart de l’électorat… Dont un gros 20 % pour le PCF et un très maigre 5,01 % pour le candidat de la SFIO, qui allait donner naissance au Parti socialiste en 1971 mais cela non plus, on ne pouvait pas le prévoir…

Depuis quand faut-il cesser de « porter la bonne parole » de ce qu’on croit juste et bon pour le pays, alors que ce qui distingue un homme d’État d’un simple homme politique, et Buisson ne dira pas le contraire, c’est justement d’avoir eu le courage, dans la tourmente, de maintenir le cap et de l’indiquer au peuple, y compris dans les périodes où ce dernier ne l’écoutait pas.

Sans aller jusqu’à qualifier Patrick Buisson d’« astre mort », selon une formule en vogue dans des milieux qui le portaient aux nues jusqu’alors et l’assassinent parce qu’il a eu des mots durs (et inopportuns) à l’égard de Marion Maréchal, depuis quand décrète-t-on qu’une base électorale est figée ? Depuis quand les circonstances doivent-elles faire renoncer au seul combat qui vaille, celui pour la civilisation, qui ne peut absolument pas être mené avec des « populistes de gauche » pour qui le « combat social » sera toujours en tête des priorités – et pour qui le mot même de « civilisation » est abscons ? Depuis quand faut-il cesser de « porter la bonne parole » de ce qu’on croit juste et bon pour le pays, alors que ce qui distingue un homme d’État d’un simple homme politique, et Buisson ne dira pas le contraire, c’est justement d’avoir eu le courage, dans la tourmente, de maintenir le cap et de l’indiquer au peuple, y compris dans les périodes où ce dernier ne l’écoutait pas.

 

Lire aussi : Événement : la droite est de retour

 

Patrick Buisson ne dînera sans doute plus avec Marion Maréchal. On le dit (re)devenu « visiteur du soir » de Marine Le Pen, tout en travaillant à un « projet extrêmement ambitieux » dont nul ne sait en quoi il consiste précisément – mais le sait-il lui-même ? –, si ce n’est qu’il a pour but, ainsi qu’il l’a déclaré peu avant l’été, que le second tour de la prochaine présidentielle n’oppose pas Emmanuel Macron… et Marine Le Pen. Il est des moments où il faut cesser, et de lire le Figaro au mois d’août, et de chercher à comprendre.

 

Blanche Sanlehenne

 

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