Daenerys Targaryen ou le nihilisme du religieux

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La saison 8 de Game of Thrones a scellé le destin de la « Mère des Dragons », suscitant l’ire des admirateurs de la série. Sa chute nous fournit néanmoins une clef essentielle pour comprendre le statut du religieux dans le monde de Westeros.

 

Par Renaud Fabbri

 

 

La culture populaire actuelle s’avère être trop souvent le cheval de Troie des dernières constructions idéologiques à la mode. A Song of Ice and Fire sur laquelle se base en partie la série télévisée Game of Thrones/ Le Trône de Fer semble faire exception, nous décrivant un monde aux antipodes du « politiquement correct » et du moralisme qui rongent les sociétés occidentales contemporaines. Tissé de références aussi bien historiques que mythologiques, le roman de George R. R. Martin a su créer une épopée qui par son refus de tout manichéisme rappelle certaines tragédies grecques voire le Mahabharata, brouillant impitoyablement les frontières entre le bien et le mal, la justice et l’injustice.

 

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En attendant la publication des deux derniers volumes, l’œuvre de George R. R. Martin se prête facilement à des interprétations diverses voire contradictoires. Comme le montrait un numéro récent de Philosophie Magazine, elle nous offre surtout un miroir déformant, voire inversé, de notre époque troublée. On a cru reconnaitre dans les Marcheurs Blancs une métaphore du réchauffement climatique. Pendant que les royaumes s’entre-déchirent une menace climatique se profile qui pourrait tous les réconcilier dans la mort.

 

 

La thématique du Mur au Nord de Westeros fait écho à la crise migratoire et aux craintes d’un afflux de populations venues du Sud vers les pays du Nord. On a voulu encore voir dans Song of Ice and Fire une fable sur le réenchantement du monde, qui ferait écho au retour du religieux dans le monde contemporain, encore que les dieux de Westeros s’apparentent souvent plus à des forces praéternaturelles qu’à des êtres véritablement transcendants susceptibles d’inspirer la dévotion, voire l’amour. Dans l’univers de Westeros, on invoque les pouvoirs du surnaturel mais on ne prie pas les dieux, même à la veille d’une bataille qui emportera des milliers d’âmes.

La thématique du Mur au Nord de Westeros fait écho à la crise migratoire et aux craintes d’un afflux de populations venues du Sud vers les pays du Nord.

L’avant-dernier épisode de la série a suscité des réactions en majorité négative, à notre avis largement disproportionnées. [1] Il semble surtout nous fournir la clef tant attendue, sinon du roman, du moins du destin de certains de ses personnages centraux. Le retournement de Daenerys, la monstrueuse transformation de « la Mère des Dragons » en « Reine Folle » ou en « Reine des Cendres » représente en fait une métaphore de l’aliénation religieuse.

 

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On a pu faire remarquer que Daenerys incarnait une forme de légitimité charismatique de type théologico-politique. Alors que Jon Snow (malgré son prestigieux lignage caché) s’apparente avant tout à une figure du chef charismatique d’un âge démocratique, choisi par le peuple et primus inter pares, Daenerys tire sa légitimité de son aura surnaturelle symbolisée par ses dragons. [2]A ce titre, elle inspire à la fois la crainte et la fascination, selon la distinction bien connue de Rudolf Otto. L’attachement qu’elle suscite mobilise plus le sentiment que la raison.

 

On pourrait certes objecter que Daenerys ne se présente jamais à nous sous les traits de la piété. Elle ne prie pas, encore qu’elle croie en son destin, voire en une forme de providence qui l’aurait élue. La raison de cela tient au fait que Daenerys ne croit pas en Dieu mais en sa propre divinité. A ce titre, elle se rapproche plutôt des figures avatariques de la mythologie indienne. Comment ne pas voir en elle une manifestation de Kali à la fois protectrice de ses adorateurs et exterminatrice de ses ennemis ?

La raison de cela tient au fait que Daenerys ne croit pas en Dieu mais en sa propre divinité.

Les Dragons de Daenerys évoquent d’ailleurs la Kundalini, l’énergie des profondeurs qui dans le Yoga tantrique, peut s’avérer source d’illumination mais aussi cause de démence si, une fois éveillée, elle ne parvient pas à s’unir avec Shiva, son compagnon. Daenerys (dans la série du moins) atteint d’ailleurs le point de non-retour au moment où Jon Snow la rejette. C’est finalement vers les ruines de l’ancienne Valyria, vers l’Orient mythique, que Drogon semble emporter la dépouille de sa mère dans le dernier épisode.

 

La montée de Daenerys sur le Trône de Fer, aurait symbolisé la victoire du théologico-politique, le retour du religieux et le réenchantement du monde. Sa transformation en « Reine Folle » trouve ses origines contingentes dans une série de catastrophes qui la frappent (pertes de ses dragons et de ses proches conseillers, trahison du Nord et de Jon Snow). Cet effondrement intérieur final nous révèle surtout la position de George R. R. Martin sur le religieux.

 

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Dans le monde de Westeros, Daenerys se présente comme l’incarnation de la conscience religieuse laquelle serait par essence une conscience malade. Plus précisément, elle apparait comme une figure du « ressentiment » au sens nietzschéen du terme. Dévorée par la volonté de puissance, elle préfère détruire le monde plutôt que l’accepter tel qu’il est. Elle sombre ainsi dans une forme de nihilisme meurtrier qui la conduit à détruire par le feu Port-Réal, au mépris non seulement des us et coutumes de la guerre mais aussi de toute rationalité politique. On retrouve ici un thème structurant de la pensée nietzschéenne : les vrais nihilistes ne sont pas ceux qui rejettent toutes les valeurs mais ceux qui posent des valeurs supramondaines, bâtissent des « arrières-mondes » parce qu’ils ne peuvent pas supporter le monde. En anéantissant la population de Port-Réal, elle ne fait que laisser libre cours à son nihilisme. Aspirant à délivrer les esclaves et les opprimés de leurs chaines, elle finit par les libérer de l’existence elle-même. Ajoutons qu’en accomplissant ce que son père Aerys II, dit le « Roi Fou », avait été empêché de faire par le glaive de Jamie Lannister, Daenerys s’inscrit dans une conception cyclique du temps qui fait écho à un autre thème nietzschéen, celui de « l’Eternel Retour du Même ».

En anéantissant la population de Port-Réal, elle ne fait que laisser libre cours à son nihilisme.

Ce retournement semble d’autant plus marquant que, jusque-là, le statut du religieux restait dans une forme d’indétermination dans l’univers de Westeros. Si les Marcheurs Blanc, le Grand Moineau ou Mélissandre incarnaient à des degrés divers le versant ténébreux du Sacré, Daenerys en offrait un pendant plus lumineux. Idéaliste, prompte à obéir à une « éthique de la conviction » plutôt qu’à une « éthique de la responsabilité », elle semblait néanmoins incarner la promesse d’une société juste sous la garde bienveillante d’un monarque de droit divin. La chute de Daenerys dans un fanatisme meurtrier semble nous dévoiler ce qui constituerait l’essence nihiliste du religieux pour l’auteur, mais aussi rappelons-le pour toute la pensée moderne.[3] Les attentes eschatologiques et millénaristes qu’elle a pu susciter débouchent sur un ordre totalitaire qui, enfreignant la morale kantienne, traite les individus non pas comme des fins mais comme de simples moyens. Son angélisme exterminateur prépare l’avènement du paradis sur terre avec le sang des générations présentes. Elle meurt finalement assassinée par Jon Snow, le héros démocratique, et Brandon Stark est choisi pour montrer sur le trône.

 

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On pourrait nous objecter que Brandon, avec ses pouvoirs chamaniques de « Corneille-à-Trois-Yeux », incarne aussi à sa manière une figure du Sacré, beaucoup plus tournée vers la contemplation et détachée des contingences temporelles que la « Mère des Dragons ».[4] Il nous semble néanmoins que la signification de son accession inattendue au Trône est à chercher ailleurs. Comme tout bon monarque constitutionnel, une fois monté sur le trône, Brandon se contentera manifestement de régner et ne gouvernera pas selon la célèbre formule d’Adolphe Thiers. Il ne peut pas non plus avoir d’enfants et les rois de Westeros seront désormais élus par une assemblée. Le cycle des monarchies de droit divin est bien définitivement clos une fois versé le sang de Daenerys.

Comme tout bon monarque constitutionnel, une fois monté sur le trône, Brandon se contentera manifestement de régner et ne gouvernera pas selon la célèbre formule d’Adolphe Thiers.

On ne peut que mesurer finalement l’écart qui sépare George R. R. Martin d’autres auteurs fantastiques comme Lewis ou Tolkien lesquels semblent déplorer la perte de conscience du Sacré dans le monde moderne, le triomphe du monde de la technique ou du « règne de la quantité ». L’auteur de Song of Ice and Fire, en condamnant la Mère des Dragons condamne le religieux dans son ensemble, nous interdisant de faire de lui un antimoderne, ce qui ne nous empêche pas de saluer ses talents d’écrivains et de reconnaitre les mérites de la série qu’il a inspirée.

 

 

Renaud Fabbri

 

 

Renaud Fabbri est enseignant en philosophie et directeur du Centre Aditi. Spécialisé en philosophie des religions et en philosophie politique, il a publié « Eric Voegelin et l’Orient : millénarisme et religions politiques de l’Antiquité à Daech » (L’Harmattan, 2015) et « René Guénon et la tradition hindoue : les limites d’un regard » (L’Age d’Homme, 2018).

 

 

 

[1] Adapter les volumes d’un roman qui n’ont pas été encore écrits s’apparente par définition à une vraie gageure.

[2 ]Laurence Devillairs, « Qui t’a fait roi ? », Philosophie Magazine, Hors-Série # 41 (2019)

[3] Sur cette question, on se reportera aux analyses de Jean Borella dans La crise du symbolisme religieux (l’Harmattan, 2009). Sur les positions personnelles de George R. R. Martin en matière de religion, on consultera cet enregistrement .

[4] La famille de Daenerys vient de l’ancienne Valyria dont le destin rappelle celui de l’Atlantide décrite par Platon. Pour reprendre les catégories de Guénon, le symbolisme qui entoure la « Reine Folle » est donc plus solaire que polaire, ce qui explique d’ailleurs la possibilité d’une déviation.

 

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