Les antifas pensent que l’État est forcément fasciste et oppresseur, tandis que les féministes avancent l’idée que les hommes sont spontanément oppresseurs et fascistes. Cette convergence a été scellée théoriquement dans un livre classique, La psychologie de masse du fascisme, de Wilhelm Reich. Ce disciple dissident de Freud, idole des soixante-huitards et d’Onfray, expliquait en 1933, qu’un État autoritaire aurait essentiellement besoin d’une structure familiale patriarcale, qui réprimerait la sexualité. Lutter contre le patriarcat, ce serait lutter donc contre les fondations mêmes du « fascisme ». « L’État autoritaire trouve un intérêt majeur dans la famille autoritaire: elle est la fabrique où s’élaborent sa structure et son idéologie », écrit-il. Contester cette alliance implicite, c’est s’exposer à de graves dangers.
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Le collectif Némésis, des « féministes anticonformistes », c’est-à-dire anti-antifa, a osé insinuer que l’oppression et le patriarcat n’étaient pas exclusivement du côté de l’État, mais aussi, voire surtout du côté des cultures « minoritaires », comme l’islam. Cela lui a valu une pluie de coups lors de la manifestation du 8 mars. On ne fissure pas impunément une obsession victimaire.
Pour contrer les attaques des antifas et des féministes, il faudrait essayer d’abord de comprendre en quoi leur raisonnement pourrait être valide, c’est-à-dire en quoi l’autorité, qu’elle soit étatique ou bien patriarcale, pourrait et devrait être contestée. Pour cela, il faut revenir au sens de l’autorité. Hannah Arendt a exploré les racines historiques et philosophiques de cette notion dans La crise de la culture (1972). De son analyse, je garderai ici l’idée qu’avoir de l’autorité, d’après l’étymologie latine du mot, augere, c’est pouvoir augmenter, faire fructifier un ensemble de richesses, un patrimoine reçu en héritage. L’autorité se distingue radicalement de la persuasion et de la violence, car l’autorité implique la reconnaissance de la capacité de celui qui l’exerce à augmenter le bien-être de tous.
Ils contestent l’autorité au nom de l’autorité. Ils contestent le réel frustrant au nom de l’idéal épanouissant.
Or les antifas et les féministes dénoncent « l’autorité » comme étant très exactement à l’opposé : c’est ce qui empêcherait l’augmentation de leur richesse, leur « épanouissement », qu’il soit sociétal ou individuel. En fait, contre les puissances établies, les antifascistes et les féministes mobilisent le sens authentique et archaïque de l’autorité elle-même. Ils contestent l’autorité au nom de l’autorité. Ils contestent le réel frustrant au nom de l’idéal épanouissant. N’oublions pas que l’instauration de la royauté dans l’antique Israël, c’était l’abandon de la bienveillante royauté de Dieu, au profit d’une puissance despotique spoliatrice (1 Samuel 8.1-22). Rien de nouveau sous le soleil: « Alors vous crierez contre votre roi, celui que vous vous serez choisi, mais l’Éternel ne vous exaucera pas. » Derrière la contestation de l’État et la critique du patriarcat se cache la nostalgie pour une autorité politique bienveillante – le « roi David » – et pour un homme juste, bon et aimant.
Certes, le pouvoir politique, tout comme les hommes réels, sont souvent insatisfaisants.
Un État néo-libéral qui paupérise des classes entières a d’autant plus de mal à justifier son autorité, par fidélité au sens de ce concept. Ses ennemis en concluent que c’est dans son principe même qu’il est mauvais et qu’il doit être éradiqué, tout comme certaines féministes en concluent que les hommes doivent devenir « des femmes comme les autres ». En attendant la destruction intégrale de toutes les institutions, à la khmer rouge, les antifas et les féministes se sont coalisés pour miner les bases de l’autorité, à savoir la tradition, la religion ayant déjà été discréditée depuis longtemps.
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C’est ainsi qu’il faut comprendre la campagne féministe pour l’écriture dite « inclusive », qui fait parfaitement le jeu des « antifascistes »: il s’agit de rendre difficile, voire d’interdire l’accès aux trésors culturels transmis de génération en génération, sous prétexte bien sûr que ces ancêtres étaient d’odieux racistes, machistes, oppresseurs, etc. Moins on connaîtra les classiques, et moins on aura d’autorité. Les ombres majestueuses des Montesquieu, Bossuet ou autres Chateaubriand seront interdites de politique. Les morts ne pourront plus être invoqués comme garants des actions des vivants. Plus de piété, plus de filiation intellectuelle, plus d’inspiration ni d’hommage. L’écriture « inclusive », c’est la hache de ceux qui veulent abattre le grand arbre de la tradition française, qui soutient encore l’autorité de certains. Hannah Arendt écrivait prophétiquement: « On ne peut nier que la disparition d’une tradition solidement ancrée (survenue, quant à la solidité, il y a plusieurs siècles) ait mis en péril toute la dimension du passé. Nous sommes en danger d’oubli et un tel oubli – abstraction faite des richesses qu’il pourrait nous faire perdre – signifierait humainement que nous nous priverions d’une dimension, la dimension de la profondeur de l’existence humaine » (La crise de la culture, 1961).
Le projet actuel, qui passionne aussi bien les « antifas » que les féministes, de déboulonner des tas de statues, de Colbert à Napoléon,
et d’éradiquer des pans entiers du passé, exprime cette volonté de priver notre présent de cette profondeur que lui donne notre mémoire historique et culturelle. Or priver un être de sa mémoire, c’est le rendre fou. Plus la société française oubliera son passé et plus elle deviendra imprévisible et violente, tel un désaxé agitant ses membres désordonnés. La bonne nouvelle, c’est qu’il se peut que l’on guérisse de « l’antifascisme » en prenant tout simplement de l’âge et en comprenant par soi-même à quel point la mémoire est précieuse. La mauvaise nouvelle, c’est qu’avec l’oubli de notre tradition culturelle et la fragilisation de l’autorité, ce qui se perd, c’est la liberté ! Et à ce résultat, ni les antifascistes ni les féministes ne s’y attendent.
C’était en France : la gauloiserie, la galanterie, la politesse, l’esprit chevaleresque, la franchise, le rationalisme débattant avec le catholicisme, le point d’honneur, l’esprit, l’ironie et le romantisme.
Car Arendt écrit encore : « La source de l’autorité dans un gouvernement autoritaire est toujours une force extérieure et supérieure au pouvoir qui est le sien ; c’est toujours de cette source, de cette force extérieure qui transcende le domaine politique, que les autorités tirent leur « autorité », c’est-à-dire leur légitimité, et celle-ci peut borner leur pouvoir ». La destruction de la tradition culturelle française signifie donc simultanément la destruction des bornes de tout pouvoir autoritaire présent et futur. La culture est l’ensemble des lois non-écrites qui encadrent les lois positives; la culture, c’est la loi non-écrite qui permet d’interpréter les lois écrites. C’était en France : la gauloiserie, la galanterie, la politesse, l’esprit chevaleresque, la franchise, le rationalisme débattant avec le catholicisme, le point d’honneur, l’esprit, l’ironie et le romantisme.
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Quand la féministe Caroline De Haas a pris au premier degré l’exclamation excédée et sarcastique d’Alain Finkielkraut « Violez! Violez! », elle a bafoué ces lois non-écrites de notre société, en faisant semblant de ne pas connaître le contexte culturel dans lequel Finkielkraut avait réagi. De la même manière, quand M. Castaner a déclaré que « l’émotion mondiale dépasse les règles juridiques », il n’a pas dit une énormité, il a seulement rappelé que le fonctionnement de la justice ne se faisait pas dans le vide intersidéral, mais dans un espace politique plein, voire trop plein de passions humaines.
C’est cela qui rend difficile, sinon improbable, la cohabitation de communautés avec des cultures trop différentes dans un même corps politique : c’est que ces cultures sont autant de lois non-écrites, de règles implicites, des « sensibilités » comme en dit en novlangue progressiste, qui bornent et déterminent l’interprétation de lois politiques. Et vous ne pouvez pas faire appliquer des lois positives sans le soutien de cet arrière-fond culturel. Autrement dit, un pays multiculturel devient vite ingouvernable. Mais était-il encore besoin de le préciser?





