Plus encore, nous pensons, parce que c’est l’air du temps, et que nous sommes tous plus ou moins formatés par celui-ci, que le contrat qui nous lie à l’État ne regarde que celui-ci et que s’il implique éventuellement notre communauté, quand nous appartenons à une communauté à l’identité prononcée, il ne concerne la communauté en général que selon une espèce d’effet rebond dont on n’évalue pas les conséquences – pour la simple raison que, la plupart du temps, l’on s’en moque. Atomisés individuellement, fracturés en communauté pour certains, rien ne nous intéresse sinon nous sans que par ailleurs nous fournissions l’effort de réfléchir à ce « nous ».
Le bien commun n’est plus à la mode, cet « autre » plus vaste dans lequel pourtant je suis partie prenante – la société n’étant que le terme dérivé de « compagnonnage » – n’existe plus pour celui qui à force de se regarder le nombril a fini par se convaincre qu’il existait seul. De fait, aucune morale, celle-ci impliquant de prendre l’autre et les autres en considération, ne vaut pour celui qui voit la politique comme le lieu de l’affirmation de son identité à l’exclusion de toutes les autres. C’est la tendance libérale, pour la résumer en la caricaturant, à imaginer que l’organisation sociale se construit a posteriori de l’individu.
À l’inverse, MacIntyre part de la morale qu’il entend fonder, non pas seulement en raison, comme Kant l’a architecturée dans son œuvre prodigieuse, ce qui suffit pour faire de MacIntyre un antimoderne, mais en revenant à la nature animale de l’homme
À l’inverse, MacIntyre part de la morale qu’il entend fonder, non pas seulement en raison, comme Kant l’a architecturée dans son œuvre prodigieuse, ce qui suffit pour faire de MacIntyre un antimoderne, mais en revenant à la nature animale de l’homme. De façon contre-intuitive, le philosophe écossais ne dit plus, en substance, que l’homme est cet être de raison, placé en surplomb de l’animal, capable de réfléchir à ses actions d’un point de vue théorique et d’agir en vertu d’une théorie à appliquer (la fameuse raison pragmatique kantienne), mais que sa raison provient de son animalité et qu’elle en figure l’aliment essentiel, qu’il existe même dans l’animal non-humain quelque chose de plus que la simple existence affective et réflexive qui le caractérise dans notre imaginaire. En effet, l’animal posséderait des croyances. Il ne serait pas seulement affairé à débusquer son plaisir et à fuir ce qui engendre chez lui le déplaisir, mais il rechercherait une chose en ce sens qu’il croirait que cette chose est pour lui la source d’un bien.
Pour cette raison, MacIntyre au début de ce livre passionnant entame une méditation sur l’animal qu’il qualifie de pré-linguistique, autrement dit non plus un être vivant incapable de parler, mais un être vivant auquel il ne manque que la parole ! Ces raisons d’agir, propres aux animaux, permettent au philosophe de penser la vulnérabilité inhérente à la condition humaine, cette vulnérabilité que l’on trouve au commencement de notre vie d’êtres rationnels, durant l’enfance, ou dans l’extrême fragilité du handicap et lors de la vieillesse. Trois états qui nous obligent à nous reconnaître dépendants et qui façonnent l’homme tout à la fois comme un être autonome, soucieux de se déterminer en fonction de ses propres choix, et dépendant puisque cette construction de la rationalité qui garantit l’autonomie ne peut exister sans le secours d’éducateurs vertueux, c’est-à-dire désintéressés de leur propre bien immédiat au profit d’un plus grand bien : le bien commun.
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On a pu reprocher à MacIntyre d’être un penseur politique inconséquent, biaisant son analyse dans la morale au détriment du politique dont il semble refuser la charge tragique. Reconnaissons que la vertu, autour de laquelle il construit sa réflexion, avant que d’être machiavéliquement politique, est un concept d’abord aristotélicien et moral. Mais c’est précisément sur la morale que MacIntyre assoit la politique qui en figure la forme extérieure. Reconnaissons surtout que, depuis des siècles que tout va mal et empire, et que la politique se désagrège, le conjuguer au mode de la morale risque bien d’être le dernier secours qu’il nous reste…

Tallandier, 252 p., 19,90€





