Handke vit en France depuis trente ans. Né de père allemand et de mère de la minorité slovène autrichienne, ayant grandi en Allemagne, en Autriche, puis vécu en France, aux États-Unis, dans différents pays, c’est la France qu’il a choisie pour patrie d’adoption. Il n’en demeure pas moins un écrivain de langue allemande, héritier d’écrivains de langue allemande. C’est pourquoi sa langue peut heurter nos oreilles, nos consciences. Il raconte des histoires mais ne se raconte pas d’histoires. Handke est un écrivain qui pense, ou peut-être plus, un penseur qui écrit. Un écrivain qui interroge sans cesse, et à longueur de livres, les mots, la langue, leur vérité, leur sagacité.
Handke saisit une idée et la taille comme un bloc de marbre. Il tourne autour de ce qu’il veut faire dire aux mots en cercles concentriques jusqu’à les cerner, les épuiser, et leur faire avouer. Tel l’aigle, il prend son temps et pique quand il faut. Ou bien encore telle l’araignée tissant sa toile, il paraît s’éloigner chaque fois de sa cible, mais sans jamais la quitter des yeux, pour offrir une diversité de points de vue et d’aperçus des multiples facettes d’une même idée, d’un même personnage. L’écriture de Handke n’est pas linéaire, elle est concentrique, redoutablement efficace. Il fait penser, pour cela, à son compatriote Thomas Bernhard, la dimension ironique et excessive en moins.
Toucher le fond
La voleuse de fruits est à cet égard un cas d’école. Que se passe-t-il dans cet « aller simple à l’intérieur du pays » ? En apparence, et pour un lecteur américanisé, rien. En réalité, tout. C’est un voyage intérieur, où chaque détail compte. Le voyage d’une jeune fille vers elle-même, en cherchant sa mère. Un voyage au cours duquel elle se réunit. Un voyage qui tient autant du rêve.
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À l’intérieur du pays, le sien ? Un itinéraire, qui n’est pas une droite, plutôt sinueux, à l’image des courbes du cerveau. Handke désarçonne. Phénoménologue de la littérature, il creuse la langue, les paysages, les personnes, les actions, les dires pour en toucher le « Grund » cher à Heidegger. « Zum Grunde gehen », c’est aller au fond, jusqu’à l’humus de la langue et dans le même temps ce qui la soutient. Son principe, son origine.
Habiter l’au-dedans
La jeune fille qui cherche sa mère aux confins de l’Île-de-France et de la Picardie, sur le plateau « chevaleresque » du Vexin passe un certain nombre d’épreuves, au cours de trois journées et deux nuits. Elle est confrontée à des gens, des animaux, se blesse, assiste à la mort, se perd dans la ville nouvelle de Cergy, manque se perdre dans une forêt de lianes et de ronces, trouve un chat presque cadavre et creuse. Handke, comme s’il dévoilait le secret de sa langue : « Malgré elle, elle regarda le sol pour voir s’il y avait des traces de lutte. À quelques pas, une petite cuvette, mais bien nette. Était-ce possible ? Un cratère d’obus ? C’en était un. En descendant et en s’installant dans ce creux qui était au moins deux fois plus moelleux que le sol au-dessus… » Il faut bien lire le poète. Le lieu le plus agréable, le plus moelleux, c’est le trou sous le sol. C’est là que l’on trouve. C’est l’au-dedans. Tout est là.

Gallimard, 390 p., 23€
Un prix Nobel qui ravive 20 ans de polémiques
A-t-on le droit d’interroger ? Non, on n’a pas le droit d’interroger, a décidé le « pouvoir des nains », pour reprendre l’expression de Matthieu Baumier, dans son article consacré à « l’affaire Handke[i] », paru un an avant que l’écrivain autrichien reçoive un Nobel amplement mérité. En 2018, Baumier le décrit « nobélisable en diable », et il est loin d’être le seul. L’autrichienne Elfriede Jelinek, lauréate du Nobel en 2004, estimait « qu’il avait mérité le prix dix fois ». En Europe, combien d’écrivains, d’intellectuels et de lecteurs pensaient que Handke méritait cette « plus haute distinction », qui lui fut décernée le 10 décembre 2019, ravivant plus de deux décennies de polémiques au sujet de ses prises de position sur le traitement médiatique de la guerre qui opposa Serbes et Bosniaques au milieu des années 90.
Sur le travail de désinformation systématique de nos grands médias à ce sujet, lire le texte de Baumier. Pour la suite, consulter Google. Lire la tribune honteuse d’Olivier Py et Sylvie Matton, publiée comme il se doit dans Le Monde pour, comme il se doit, expliquer au monde que la remise du Nobel au « pamphlétaire Handke » déshonore l’Europe et le prix lui-même. Rien que cela ! Si le « pouvoir des nains » est heureusement limité, leur rage est sans limite. Handke pamphlétaire ? C’est une mauvaise blague. Qui nous parle d’honneur ? Ces gens prompts à dénoncer constamment ceux qui ne pensent pas comme eux ? Ces collabos de la première heure ! Oliv Yépie ?
Le déclin du courage
Rappelons que le procès de Mladic pour génocide à Srebrenica devant le TPIY est toujours en cours. Que nombre d’historiens critiquent l’usage du terme génocide pour qualifier le massacre de milliers de Bosniaques par les Serbes. Mais de France Culture à L’Obs en passant par Le Monde, La Croix, Erdogan, le Kosovo et quelques membres de l’académie Nobel, on sait. On sait avant et mieux que tout le monde. Et avant et mieux que l’écrivain Handke, qui s’est rendu sur les lieux en 1995-1996 et qui s’est permis d’interroger et de penser qu’il s’agissait davantage d’un « fratricide » que d’un « génocide ».
Mais de France Culture à L’Obs en passant par Le Monde, La Croix, Erdogan, le Kosovo et quelques membres de l’académie Nobel, on sait. Et avant et mieux que l’écrivain Handke, qui s’est rendu sur les lieux en 1995-1996 et qui s’est permis d’interroger et de penser qu’il s’agissait davantage d’un « fratricide » que d’un « génocide ».
Il n’est pas jusqu’à Philippe Lançon qui botte en touche dans sa préface au volume Quarto[ii] qui réunit une douzaine d’œuvres, certes essentielles, de l’écrivain autrichien, mais dans lequel on ne peut manquer de noter l’absence du moindre des textes ayant fait naître la polémique. Comme écrit Philippe Lançon, « cela […] épargne le devoir d’en parler. » Habile. N’en reste pas moins une réputation salie et une absence de courage très largement partagée. A ceux qui sont venus le conspuer lors de la remise du prix à Stockholm, Handke aurait pu lancer, comme Pialat aux gredins du Festival de Cannes : « si vous ne m’aimez pas, je peux vous dire que je ne vous aime pas non plus. » Au lieu de quoi, il a évoqué avec subtilité et sensibilité sa mère qui lui donna le goût des histoires, ses oncles morts à la guerre, et la littérature.
« J’aime la littérature pas les opinions (…) J’abhorre les opinions », prévenait-il quelques jours avant.
[i] « Peter Handke », in Réprouvés, Bannis, Infréquentables, sous la direction d’Angie David, Léo Scheer, 2018
[ii] Peter Handke, Les Cabanes du narrateur. Œuvres choisies, Quarto Gallimard, 1150 pages – 26€





