Les amateurs de légendes urbaines connaissent le cas Elisa Lam par cœur, mais il a fallu que la plateforme de streaming américaine s’en empare avec les gros sabots qu’on lui connaît pour que cette ténébreuse affaire non élucidée refasse surface, et avec elle tout l’inconscient collectif qui entoure la Californie et sa criminalité.
Généalogie du mal
En janvier 2013 une étudiante canadienne d’origine chinoise, Elisa Lam, décide de s’offrir un voyage en Californie pour couronner son entrée dans l’âge adulte et faire face à ses inhibitions. A 21 ans, la jeune fille est en effet plutôt effacée et sa vie sociale comme amoureuse semblent être au point mort. Dans une page Tumblr elle consigne quotidiennement ses états d’âmes et ses espoirs : ceux d’un esprit plutôt doué, sensible, épris de littérature et de romantisme. Une jeune fille comme beaucoup d’autres à ceci près qu’elle est soumise à une médication assez lourde pour des troubles bipolaires constatés tout au long de son adolescence. Sans le sou mais bien désireuse de s’immerger dans le Lala Land de ses fantasmes – elle opte pour un hôtel en plein downtown, le Stay On Main, qui propose des chambres en colocation pour des prix défiant tout concurrence, le tout à quelques encâblures à peine du centre névralgique de la mégalopole. Elle ne sait pas encore que derrière le Stay On Main ce cache le Cecil Hôtel, un des plus vieux hôtels de L.A, situé en plein skid row, un des quartiers les plus pauvres et les plus violents des Etats-Unis, où s’entassent plus de 2000 sans-abri.
Un esprit plutôt doué, sensible, épris de littérature et de romantisme. Une jeune fille comme beaucoup d’autres à ceci près qu’elle est soumise à une médication assez lourde pour des troubles bipolaires
L’hôtel, qui fut plutôt luxueux lors de son ouverture dans les années 20, héberge désormais tout ce que le quartier compte de marginaux, de drogués et de souteneurs. C’est en espérant capter un nouveau public que la direction du Cecil a décidé d’isoler quatre étages et de les réserver à une clientèle plus chic : étudiants, touristes et petits négociants issus de la classe moyenne. Elisa Lam ne semble pas désappointée pour autant : arrivée dans la cité des Anges, elle applique scrupuleusement son programme. Elle assite à un enregistrement d’émission télévisée à Burbank, elle visite les studios, elle se rend dans une fameuse librairie du quartier où elle chine quelques éditions rares de ses livres préférés, elle déambule dans les rues ensoleillées et se laisse aller à son rêve californien.
Un problème d’eau courante
Dans ses post quotidiens, si elle dit être régulièrement la proie de types bizarres qui viennent l’accoster, mais pour autant elle ne fait pas particulièrement mention de l’atmosphère délétère qui règne à Skid Row. Enfant modèle, elle écrit chaque jour à ses parents pour leur relater son aventure. Pourtant, dans sa colocation, son comportement commence à déranger les autres filles : elle refuse d’ouvrir la porte certains soirs, elle laisse des mots désobligeants sur les oreillers et semble sujette à des espèces de bouffées délirantes. La direction décide alors de la placer au 4ème étage, dans une chambre seule. C’est le dernier étage du Stay On Main : juste au-dessus d’elle, commence le Cecil Hôtel et ses chambres peuplées de murmures. Le 31 janvier devait être la date de son départ : ce jour-là, elle ne donne pas de signe de vie à ses parents, qui tentent de la joindre et s’inquiètent. Devant le silence obstiné de leur fille, ils préviennent les autorités. La police de Los Angeles envoie une poignée d’enquêteurs : aucune trace de la canadienne dans sa chambre.
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Toutes ses affaires sont encore là, comme si elle devait revenir dans la seconde. Mais elle ne revient pas et les jours passent. Les équipes sinophiles détectent bien son odeur près de l’escalier de service, mais la piste s’arrête là. Stupéfaction. L’enquête piétine pendant deux semaines. Au-même moment plusieurs clients de l’hôtel se plaignent à la direction : la pression est très faible dans les robinetteries et l’eau qui s’en écoule est saumâtre, malodorante, presque noire. Selon certains témoignages, « l’eau sent la transpiration ». La direction dépêche un employé afin qu’il vérifie la pression d’eau dans les citernes qui alimentent l’hôtel et qui sont disposées sur le toit du bâtiment. L’employé ouvre la trappe du réservoir principal et y trouve le corps d’Elisa Lam qui flotte, nu et à moitié décomposé. Fondu au noir.
Mystères en série
Rien ne va dans cette affaire : comment la jeune femme a-t-elle pu se hisser toute seule sur le toit ? En effet, pour accéder au toit, seulement deux moyens : un escalier de service qui traverse une corniche, sans aucun garde-fou, et une porte réservée au personnel, reliée à un système d’alarme. Peu probable qu’elle ait emprunté la corniche, suspendue à plusieurs dizaines de mètres au-dessus du vide. Mais si elle est passée par la porte, pourquoi le système d’alarme ne s’est pas déclenché ? Et si elle a été victime d’un meurtre, comment le ou les meurtriers se sont-ils débrouillés pour transporter son corps sur le réservoir, perché à quatre mètres au-dessus du sol, sans provoquer la moindre contusion sur son corps ? Une vingtaine d’enquêteurs travaillent désormais sur le cas, mais tous se cassent les dents sur les incohérences de sa mort. D’autant que les médecins légistes peinent à établir les causes de son décès.
Une vingtaine d’enquêteurs travaillent désormais sur le cas, mais tous se cassent les dents sur les incohérences de sa mort. D’autant que les médecins légistes peinent à établir les causes de son décès
L’affaire aurait pu en rester là et figurer parmi le millier de cas qui sont chaque année classés « sans suite » par le LAPD… si les policiers n’avaient pas mis la main sur une vidéo de surveillance montrant Elisa Lam quelques heures avant sa mort. La vidéo a été enregistrée par une caméra de sécurité située dans l’ascenseur principal de l’hôtel : on y voit la jeune fille se prêter à un étrange manège. Elle se cache dans l’ascenseur, elle appuie sur plusieurs boutons en même temps, comme cédant à la panique, elle sort pour épier le couloir, puis elle est prise de gesticulations, comme si elle interagissait avec quelqu’un d’invisible. Désemparé, le LAPD décide de publier la vidéo sur le web afin d’inciter d’éventuels à témoins à se manifester. L’affaire commence véritablement ici.
« La vidéo la plus flippante d’Internet »
Un vrai found footage, comme l’appellent les amateurs de films d’horreur et de creepy pasta, ces histoires à dormir debout qui s’échangent sur des forums dédiés : il n’en fallait pas plus pour qu’Internet se déchaîne. En quelques jours, la vidéo devient virale. Sa mauvaise qualité, son time code illisible et l’attitude bizarre d’Elisa Lam en font vite une vidéo culte, qui s’arroge le statut de «creepiest found footage of the internet ». En quelques mois, elle cumule des millions de vue à travers le monde. Il faut dire qu’elle est intrigante, cette vidéo : on la croirait sortie d’un film de fantôme asiatique. Elisa Lam a l’air de fuir quelque chose ou quelqu’un. Ses mouvements sont désordonnés mais son visage est mystérieusement dénué d’émotions. Les hypothèses commencent à affluer : hypnose, possession… certains évoquent même le « jeu de l’ascenseur », une légende urbaine coréenne à glacer le sang. Mais tous s’accordent à dire que le seul coupable, c’est bien le Cecil Hôtel.
L’hôtel des tueurs
Car l’hôtel décrépi, symbole du faste des années 20, agit comme une sorte de catalyseur dans l’histoire criminelle de la ville : à l’instar du fameux Overlook Hotel de Shining, l’endroit a cristallisé toute la part la plus sombre de l‘histoire californienne, de cet « Underworld USA » cher à James Ellroy. Il a subi de plein fouet la crise économique de 29, raison pour laquelle il s’est peu à peu transformé en hôtel social de longue durée. Les premiers suicides commencent à se succéder dans les années 30. Une femme tue un passant en se jetant par la fenêtre. Puis les premiers meurtres. Elisabeth Short, le fameux Dahlia Noir, victime d’un crime qui fascina l’Amérique en 1947, y aurait passé ses derniers jours. Juste avant que son cadavre coupé en deux ne soit retrouvé dans un terrain vague non loin – un meurtre encore non élucidé à ce jour. Plus proche de nous, c’est le tueur en série autrichien Jack Unterweger qui l’a utilisé comme repaire pour mettre à mort trois prostituées cueillies dans le Skid Row.
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L’homme se faisait passer pour journaliste « spécialisé dans la prostitution » (sic). Plus incroyable encore, Richard Ramirez, le fameux night stalker, tueur en série défoncé aux méthamphétamines qui plongea la Californie dans la terreur pendant un an, a loué plusieurs fois la même chambre au 14ème étage de l’hôtel. Certains disent l’avoir vu déambuler nu dans les couloirs, couvert du sang de ses victimes… le Cecil Hôtel serait un lieu de mort, chargé d’énergie négative, de détresse humaine, de tragédies silencieuses. Un prisme architectural où convergent tous les maléfices de l’état le plus riche d’Amérique, où grimace tout son inconscient populaire, bâti sur le sang. Et Elisa Lam n’en serait que l’ultime martyr, sacrifiée par l’hôtel lui-même, qui s’est refermé comme une mâchoire sur son âme fragile…
Arme chimique et black metal
Le documentaire produit par Netflix a le mérite de passer en revue toutes les hypothèses et toutes les théories du complot délirantes qui ont été émises au sujet d’Elisa Lam. Parce que la vidéo de ses dernières heures conserve un goût de mystère, la mort de la touriste canadienne a déchaîné les imaginations et suscité des centaines de vocations de « web sleuth », ces cyber-détectives qui se passionnent pour un cas souvent jusqu’à la folie. Des groupes de discussion, des forums, des pages entières de délibération furent créées sur Facebook, Reddit et 4chan. Des armées de gamins en mal de sensations fortes, de youtubeurs et de bloggeurs se livrent à des analyses détaillées de la vidéo, parfois seconde par seconde. En cherchant bien, on tombe toujours sur des coïncidences fatales. C’est lorsqu’on tend un microscope sur une surface que les choses se mettent à grouiller. Des synchronicités parfois stupéfiantes apparaissent. D’abord, ce sont les similitudes incroyables avec un film d’horreur japonais, Dark Water, sorti en 2002, et qui relate presque exactement les mêmes évènements.
Derrière ces hypothèses, c’est en fait toute la machine à fantasme du web qui est mise en cause par le documentaire. Comment les internautes créent leurs propre réalité alternative, voient ce qu’ils veulent voir, y compris dans une vidéo partagée par des millions de personnes
Ensuite, c’est l’opération massive de dépistage de la tuberculose qui fut mené dans le skid row dans les jours qui suivent la mort de Lam : l’acronyme désignant le test de dépistage n’est autre que LAM-ELISA (pour lipo-arabino-manan – enzyme-linked immunosorbent assay). Une coïncidence hallucinante qui mena certains à penser qu’Elisa Lam était en réalité une arme chimique envoyée par la CIA afin de réduire le nombre de clochards à Los Angeles. La preuve : son campus en Colombie Britannique abritait un des meilleurs centres de recherches sur la tuberculose… Derrière ces hypothèses, c’est en fait toute la machine à fantasme du web qui est mise en cause par le documentaire. Comment les internautes créent leurs propre réalité alternative, voient ce qu’ils veulent voir, y compris dans une vidéo partagée par des millions de personnes. Comment la réalité se déforme a force d’être « forcée » par les enquêtes à distance de milliers d’amateurs. Une réalité parallèle qui n’est pas sans dommage dans le monde réel : un musicien mexicain de black metal fut harcelé par des milliers d’internautes simplement pour avoir occupé le Cecil Hôtel un an avant les faits, et pour avoir évoqué ses pulsions meurtrières dans une poignée de clips kitschissimes. Le pauvre bougre tentera de mettre fin à ses jours pour échapper à la vindicte populaire.
L’histoire sans fin
Le documentaire n’est pas exempt des défauts habituels des grosses productions Netflix : parfois démonstratif, il énonce sa thèse avec moult effets de manche et en soulignant bien ce qui doit l’être, pour ceux qui ne suivraient pas… pourtant il s’attache également à prouver toute la triste banalité de cette histoire, bien planquée derrière une vidéo qui a été mal comprise, et à rappeler les quelques erreurs humaines qui ont été la source de nombreux malentendus. Au final le LAPD a décrété une « mort accidentelle », en incriminant le comportement pathologique de la jeune fille. Une thèse qui a le mérite de couper court à tous les délires du net. Si l’affaire tient peut-être uniquement à la maladie mentale d’Elisa Lam, le Cecil Hôtel demeure en arrière-plan une silhouette fascinante et mystérieuse. Et les détectives du web se sont déjà emparés du reportage, signalant notamment le comportement étrange de l’ancienne gérante, interviewée tout au long du documentaire : son regard fixe, presque cruel, signalerait, selon eux qu’elle cache quelque chose. L’affaire Lam ne semble donc pas près de s’arrêter.
Marc Obregon
Crime Scene : The Vanishing at the Cecil Hotel
Documentaire en 4 épisodes de Joe Berlinger
Disponible sur Netflix





